Nos sociétés poussées à l’erreur par le PIB. Quand nous déciderons-nous à en changer?

Pour orienter le monde dans la bonne direction, il faut en tout premier lieu que les repères de nos activités soient justes. Parmi ces repères sur lesquels se fondent la mesure et l’évaluation des performances économiques et sociales, le PIB. Il est très étonnant de voir à quel point cet indice qui est extraordinairement partiel, critiqué depuis des décennies, résiste à toutes les remises en question.

Ses défauts rédhibitoires ? Il consiste à additionner des mouvements financiers, donc par sa définition même néglige ce qui n’est pas monetarisé, mais qui constitue pourtant autant de composantes essentielles de la vie en société : le travail bénévole au sein de la famille ou dans le monde associatif, l’investissement dans le lien social, le temps perdu ou gagné, la production et la consommation non marchandes, les contributions des écosystèmes à notre économie et à notre vie en général… Ainsi l’apport des abeilles pour l’agriculture suisse a été estimé en 2017 par Agroscope, centre de recherche agricole de la Confédération, à 350 millions/an. Le PIB ne reflète rien de tout cela.

Une étude de 2016 (European Parliamentary Technology Assessment, EPTA, The Future of Labour in the Digital Era), synthèse de travaux effectués dans 17 pays de l’OCDE, soulignait que l’informatisation va faire disparaître dans les prochaines vingt à trente ans, en résultat net, par exemple aux Etats-Unis entre 9 à 47% de tous les emplois, alors que le chômage atteint déjà 20 % des jeunes voire plus dans certains pays industrialisés (chiffres OCDE 2017 : 19,3% Belgique, 22,3 France, 23,9 Portugal, 34,8 Italie, 38,7 Espagne)… Rien non plus que l’on puisse lire dans le PIB.

Dans le monde, quelque 800 millions d’humains restent insuffisamment nourris (alors que le double de personnes souffrent de trop manger), n’ont pas pu aller à l’école, doivent vivre avec 1,9 $ par jour, n’ont pas de véritable toit et/ou sont privées d’eau de qualité potable. De cela non plus pas un mot, ou plutôt un chiffre, dans le PIB.

Quant aux données du PIB lui-même il s’agit de flux, non de stocks et qui ne disent rien non plus sur la répartition de la fortune ou des revenus. Enfin, ce flux sont comptabilisés indépendamment de leur nature : une innovation bénéfique ou un accident seront retenus de la même manière, sans appréciation de leur apport intrinsèque.

« Errare humanum est, perseverare diabolicum »
Apparemment inébranlable et inébranlé, un indicateur aussi restreint et faussé continue de guider les politiques publiques, à présider au classement des nations, voire à leur rating financier. Lancé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) dans les années 1990, sur la base notamment des travaux du Prix Nobel d’économie Amartya Sen, l’Indice de développement humain apporte un premier correctif. D’autres indices ont été proposés, ainsi un Indicateur de Progrès véritable (qui ajoute au PIB les activités non monétaires et en retranche les dommages sociaux et environnementaux) ou en France un Indice de santé sociale, ISS, couvrant 16 paramètres et géré par l’INSEE.

Un indice de progrès social classe depuis 2009 les pays en fonction de 52 critères. Après avoir travaillé sur des indicateurs de qualité de vie, l’OCDE a créé en 2011 un Indicateur du vivre mieux fondé sur 11 critères dont le logement, le revenu, l’emploi, les liens sociaux, l’environnement, l’engagement citoyen ou encore l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle. D’autres approches mesurent la rationalité énergétique, l’intensité en matières ou en surfaces des activités humaines. Tous montrent des écarts significatifs avec le PIB.

Le Bhoutan se réfère au bonheur national brut; en Suisse 25 indicateurs complémentaires au PIB ont été retenus. Les «économistes du bonheur» (tels Richard Layard de la London School of Economics) estiment que la poursuite de l’utilité a été confondue avec la maximisation de la consommation et du PIB, perdant de vue la finalité des choses. Voici 20 ans, un Bâlois établi en Californie, Mathis Wackernagel, mettait au point la notion cruciale d’empreinte écologique, établissant la relation entre la productivité naturelle et notre utilisation des ressources. Selon cette base de calcul, l’Office fédéral de la statistique a constaté que «la consommation suisse par personne est 3,3 fois plus grande que les prestations et ressources environnementales globales disponibles par personne».

Espérons que les 17 Objectifs de développement durable retenus par l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre 2015 conduisent à instaurer dans la guidance des activités publiques et privées des repères plus conformes à ce qu’il importe de connaître et de mesurer. Si nous nous mettions d’accord de remplacer ce PIB aussi faux qu’obsessionnel par ces deux références que sont l’indice de développement humain et l’empreinte écologique, la représentation des réalités de vie et le pilotage de nos actions individuelles et collectives en serait grandement facilités.

René Longet

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.

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