No Billag no médias

Séparer les faits des opinions, mettre en évidence qui défend quels points de vue et avec quelles motivations, confronter les opinions, donner ses sources, situer les enjeux dans leurs conséquences – cela fait toute la différence entre l’imprécation et l’argumentation, la captation et la séduction, et l’analyse. Une bonne information et une structuration claire des arguments sont des prérequis de tout débat démocratique, de toute compréhension des enjeux de société.

Passons en revue à cet égard les trois types de médias à travers lesquels circule l’information et se forme l’opinion. La presse écrite tout d’abord. C’est le plus ancien des trois. Il se trouve en crise depuis une bonne vingtaine d’années : processus de concentration, pouvoir des annonceurs, concurrence forte d’Internet, moins de personnes qui prennent le temps de lire, etc. en sont les causes. Et l’éthique rédactionnelle résiste difficilement à la pression de devoir faire du chiffre. Le «4e pouvoir« tant invoqué se retrouve bien fragilisé.

Les médias dits sociaux ensuite. On ferait d’ailleurs mieux de les appeler anti-sociaux, tant ils révèlent aujourd’hui leur face obscure. Naguère portés aux nues pour leur flexibilité et la possibilité offerte à chacun, quels que soient ses moyens, d’émettre un message, ce sont ces qualités même qui font de plus en plus problème. Une opinion publique fragmentée, des contenus virulents, agressifs, subjectifs forment autant d’univers parallèles, de bouillons de culture pour complotistes et extrémistes.

Enfin, la radio-télévision. Elle demeure, dans ce paysage chahuté, où l’affirmation narcissique se substitue à la construction d’un discours collectif, où le dissolvant rampant des ressentis sape les communautés, un rempart de l’éthique, du service public et de l’objectivité. Cette prestation, précieuse entre toutes, est aujourd’hui financée largement (autour de 50% en moyenne des établissements, mais à 75% pour la RTS) par la redevance Billag.

Le sort de la presse devrait nous mettre en garde
Nous avons été témoins comment Berlusconi – digne précurseur de Trump – a pris tout un pays en otage à travers ses chaînes trash privées. Aujourd’hui l’Amérique est gravement déstabilisée par les flots de haine, de racisme et de rejet de la démocratie déversés en continu par les radios privées de l’ultradroite. Nous n’avons aucun besoin de cela ici!

L’initiative No Billag abolit l’alinéa 2 de l’article 93 de la Constitution : «la radio et la télévision contribuent à la formation et au développement culturel, à la libre formation de l’opinion et au divertissement. Elles prennent en considération les particularités du pays et les besoins des cantons. Elles présentent les événements de manière fidèle et reflètent équitablement la diversité des opinions», et y inscrit qu’«aucune redevance de réception ne peut être prélevée …». Ainsi, la proposition soumise au peuple le 4 mars prochain supprime tout bonnement le rôle constitutionnel dévolu à la radio-télévision et en interdisant tout prélèvement de redevance, la livre aux financements privés.

Grâce à la redevance, les radios et télévisions locales ont enrichi l’offre médiatique, composée aujourd’hui en Suisse romande de 19 chaînes. Une RTS privatisée l’appauvrira. La redevance, qui sera dès le 1.1.19 d’un franc par jour, est un prix tout à fait raisonnable pour la démocratie. Le sort de la presse écrite, les dérives des médias sociaux devraient nous alerter: une information de qualité, des journalistes en mesure de faire leur métier, une clarification du débat, des enquêtes là où cela fait mail, tout cela est hautement fragilisé dans un paysage audio-visuel gouverné par l’audimat et abandonné aux sponsors et aux annonceurs. Une bonne information est un bien public essentiel, ne mettons pas en péril ce qui en reste aujourd’hui, mais faisons-en une référence pour l’ensemble des moyens de diffusion. Le marché ne peut se substituer à la démocratie.

René Longet

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.

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