L’indispensable refondation de l’économie

Il est de moins en moins contestable qu’il y a un défaut de conception à la base de l’ordre économique actuel. Un hiatus grave entre moyens et besoins, responsabilité écologique et sociale et profit financier, intérêt général et objectifs d’entreprise, court terme et perspective plus longue, éthique et rendement. La montée des inégalités, la fuite en avant dans les gadgets inutiles, la prédation de la nature et des humains, l’emprise croissante des investisseurs financiers sur l’économie réelle en sont des effets directs. Nous sommes face à une perte de sens et de contrôle, nous subissons notre sort, paradoxalement au nom d’un progrès imposé et nullement choisi.

Une économie mal programmée

Tout nous indique que le dogme sur lequel est fondé le concept économique dominant, à savoir que l’intérêt général résulte automatiquement de la poursuite égoïste des intérêts individuels («main invisible») est erroné. Au contraire, nous avons à inscrire nos trajectoires personnelles dans un dessein collectif. Campée sur une vision née au 18e siècle, alors que les ressources naturelles paraissaient très abondantes, l’économie continue de considérer implicitement comme illimitées les capacités de la nature à produire des ressources et à digérer des déchets. Or, notre empreinte écologique globale a franchi depuis une trentaine d’années les capacités de renouvellement des ressources planétaires, les pays industrialisés dépassant ces limites d’un facteur trois. Mais ce déterminant fondamental demeure largement exclu du raisonnement économique “classique”, illustrant le caractère limitatif et biaisé de ce dernier.

Pour commencer : la nature travaille pour nous

L’économie naturelle fonctionne en cycles ou meurt. Pour durer, l’économie humaine doit tout d’abord se caler sur les fonctionnements de l’économie naturelle. Par exemple, considérer les déchets comme autant de ressources – ce sont les approches de l’écologie industrielle, de l’économie de la fonctionnalité ou encore de l’économie circulaire. Il s’agit de concevoir la nature comme travaillant pour nous, dont le travail accumule du capital, le capital-nature.

De même qu’on donne une valeur au capital financier et au capital humain, il faut maintenant estimer à sa juste valeur l’apport du capital naturel. Cela peut se faire notamment à travers le calcul du coût de substitution. Ainsi la régulation du climat local par les forêts au Cameroun a été chiffrée entre 800 et 2200 $/ha/an, la recharge de la nappe phréatique sur Hawaï par les eaux naturelles à 2,63 Mia de $.

Quant au rôle des abeilles en agriculture, il a été estimé à 266 Mia de $… Le calcul pour la Suisse, établi récemment par Agroscope, donne une valeur annuelle de 350 millions de francs. Ces contributions de la nature à notre vie individuelle et collective sont appelées les services écosystémiques. Elles nous imposent de considérer la protection de l’environnement et sa bonne gestion non pas comme un coût, mais un investissement.

Se donner des objectifs

Entre un altermondialisme souvent juste dans ses dénonciations mais qui peine à définir l’économie de demain, et un greenwashing fait d’actions superficielles et sans grands effets, il est temps de concrétiser les contours de l’économie du développement durable. Qui est, pour le Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE), «une économie qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources” (“Vers une économie verte” p. 9). Une économie au service d’une vision humaniste et éthique aura ainsi à cœur de :

• Répondre aux besoins prioritaires des humains.
• Reconnaître à tous les niveaux la notion de juste prix en généralisant le commerce équitable.
• Donner la préférence aux biens et services de bonne qualité écologique et sociale.
• Gagner sa plus-value économique à travers l’entretien et non l’obsolescence organisée.
• Promouvoir une relocalisation solidaire et d’assurer l’emploi local.
• Valoriser la production de proximité et de miser sur l’agroécologie pour nourrir la planète sans détruire les sols.
• Assainir énergétiquement le parc immobilier.
• Améliorer la qualité de la vie par une mobilité réorganisée.
• Aménager des espaces pour la biodiversité.
• Orienter la finance dans ces directions et la retirer des investissements dans les domaines à externalités sociales et environnementales négatives.

L’économie de la durabilité existe, nous l’avons rencontrée

La bonne nouvelle : il existe désormais dans toutes les branches des offres de bonne qualité écologique et sociale. Aux Etats-Unis, les emplois dans le solaire sont deux fois plus nombreux ceux dans le charbon ; dans le monde, entre 2000 et 2016, la puissance installée en photovoltaïque a passé de 1 à 400 GW, et en 2014, les investissements dans le renouvelable ont dépassé ceux dans le fossile… La transition énergétique est en marche et représente selon l’OIT 60 millions d’emplois d’ici 2030. La mauvaise nouvelle : ces approches ne se généralisent pas au rythme qu’il faudrait, l'”Ancien Monde” continue de dominer et de nous tirer vers le bas.

Corriger les biais sur les marchés

La cause : de nombreux biens et services bon marché, donc attractifs pour les consommateurs, le sont du fait que leurs coûts sociaux et écologiques sont reportés sur d’autres (ce qu’on appelle les «externalités négatives»). On peut citer ici les coûts du changement climatique et d’autres atteintes aux services écosystémiques (eaux, sols, air, biodiversité), ou les avantages dus à la sous-enchère fiscale et sociale. Il s’agit là d’une concurrence déloyale à large échelle faite aux producteurs respectant des standards de qualité écologique et sociale. Deux réformes-clé permettraient de lutter contre ce biais faussant gravement les marchés:

• Imposer l’intégration de ces charges occultées dans les prix des transactions. Cette «internalisation des externalités» passe par des mécanismes comme une taxe significative sur le carbone, prélevée à l’échelle géographique la plus large, l’application universelle des standards sociaux de l’OIT, une responsabilité écologique et sociale des entreprises, des taxes anticipées de recyclage, une régulation fiscale mondiale, etc.. Certes ces mécanismes peuvent faire mal – mais ne pas les mettre en œuvre fera – et fait déjà – infiniment plus mal.

• Inscrire l’impact écologique et social des entreprises dans leur comptabilité, au même titre que les aspects financiers. C’est réaliser au niveau de chaque acteur économique et social ce qui s’imposerait également au niveau des territoires : encadrer le PIB, à ce jour (malgré l’existence de nombreux autres systèmes de reporting plus significatifs comme l’Indice de développement humain) la seule référence des décideurs, par des indicateurs de durabilité. Une gestion est réussie quand elle est positive à égalité pour les trois champs emblématiques du développement durable : l’économique, l’écologique et le social. Ce n’est pas pour rien que la Conférence des Nations Unies sur le développement durable tenue en juin 2011 avait retenu de demander aux entreprises cotées et aux grandes entreprises d’informer sur «le caractère durable de leurs activités» et de compléter le PIB par «des mesures plus larges du progrès».

Ces deux mécanismes sont complémentaires : le premier doit conduire à ce qu’on corrige les valeurs financières en leur ajoutant les externalités négatives, le second souligne que le profit financier n’est pas légitime s’il est au détriment de la profitabilité écologique et sociale. Tant que ces rectifications ne sont pas faites, le recherche du profit à court terme, pour quelques-uns et exclusivement financier, comme seul indicateur de performance et de réussite, risque de détruire toutes les autres valeurs. C’est ainsi que de moyen pour améliorer notre vie, l’économie est devenue une fin en soi, capable du meilleur mais aussi du pire, au point qu’on peut reprendre en la détournant l’expression «la bourse ou la vie» !

Un cadrage indispensable

Ces orientations peuvent certes être initiées sur une base volontaire, par les producteurs et reconnues, voire réclamées, par les consommateurs. L’impact investment, la finance verte et la mesure d’impact telle que proposée par des approches comme BCorp (Benefit Corporation) en sont des voies importantes. Tout comme les pratiques dont fait preuve depuis plus d’un siècle le secteur de l’économie sociale et solidaire, incarnant l’entreprise au service de l’utilité et non d’abord de la maximisation du rendement financier. Mais leur généralisation dépendra de la rectification des conditions-cadre, et cela ne peut être que le fait des Etats. Tout dépend désormais de leur capacité de prendre de la hauteur face aux lobbies qui les assaillent et de garder le cap du bien commun qui est leur seule légitimité.

René Longet

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu'un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.

3 réponses à “L’indispensable refondation de l’économie

  1. Now that you be familiar with video editing and also the what exactly you need you are prepared to begin your way of amateur filmmaker to professional director.
    It took about a couple of months to master the words as well as the raucous, discordant (to my ears) “melody. Painting is surely an authentic gift due to the longevity and utility.

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