Libre échange: et si l’erreur était dans le modèle économique?

Un dogme vacille : que le bonheur des peuples résulte du libre échange économique. Pourtant une rapide lecture de l’histoire du 20e siècle nous rappelle que les Etats ont constamment oscillé entre protectionnisme et libre-échange. Ce n’est que dans la 2e moitié du siècle précédent que ce dernier a peu à peu pris le dessus, pour devenir un des piliers de cette «pensée unique» aujourd’hui à bout de souffle.

Pensée unique fondée sur un modèle qui a fonctionné, en gros, entre les années 1950 et 1980, appelées pour cela les «30 Glorieuses» : une croissance économique soutenue, suivie à travers un seul indicateur, le PIB ; un développement des échanges sur la base de coûts et avantages comparatifs pris au pied de la lettre ; une capacité de redistribution et d’ascension sociales fondée sur cette croissance ; une société de consommation globalisée, finalité de tout cela.

Le modèle s’est enrayé

Depuis une bonne vingtaine d’années, voire davantage, ce modèle s’est enrayé. On s’est d’abord étonné, puis habitué, de la fin de l’ascenseur social, du développement des inégalités, à travers la «fracture sociale» ou la «société à plusieurs vitesses», où les uns courent de plus en plus vite sans véritable but et les autres sont relégués au bord du chemin. Avec plus de 20 millions de chômeurs et 25% de pauvres, notre continent ne peut pas dire que son modèle économique et social soit à la hauteur.

De plus, il n’est pas possible de postuler une croissance qui négligerait les capacités des systèmes naturels à la soutenir, et force est d’admettre le caractère très partiel et hétéroclite d’un PIB qui ne considère que ce qui génère un flux monétaire et néglige tout le reste. Une compétition économique qui refuse de prendre en compte les externalités, soit les dommages écologiques et sociaux infligés à des tiers ou aux générations futures, ne peut être que faussée.

Libre-échange et nationalisme, même combat

Pourtant ces évidences ne sont pas partagées par l’essentiel des dirigeants économiques et politiques qui continuent de croire dur comme fer à un modèle dépassé, partiel et partial, sacrifiant les intérêts à long terme de l’humanité à leur confort intellectuel et à leurs avantages à court terme. Quand ils n’ont, tout simplement, que partie liée avec divers lobbies. Certes, il existe des tentatives de pilotage dans l’intérêt général, comme les accords sur le climat ou la lutte contre les paradis fiscaux. Mais globalement les garde-fous éthiques, écologiques et sociaux à une compétition économique à armes inégales demeurent largement insuffisants.

On peut postuler à bon droit que c’est la dérégulation de l’économie qui pousse les peuples à placer leur confiance dans des dirigeants nationalistes, autoritaires, narcissiques, bornés, tels Putine, Erdogan ou maintenant Trump. La protection qu’ils peuvent offrir n’est toutefois qu’un leurre, sachant que défendre son pré carré étatique et avancer ses pions comme au 19e siècle impérialiste ne va aucunement permettre de régler des enjeux à dimension globale. Au contraire, cela va nous priver des cadres où le faire.

Le repli sur la puissance de l’Etat pire que le mal

Point commun de ces dirigeants, en effet : marginaliser les plateformes internationales et saper leur légitimité ; elles pourraient les contraindre à négocier et à se mettre en question. Le 21e siècle nous ramènera-t-il des décennies en arrière, la bombe atomique en plus ? Face à ces «remèdes» pires que le mal, ne faudrait-il pas affirmer clairement des nécessités comme :

  • Obliger à intégrer dans les coûts et les prix les externalités, afin de cesser la compétition à armes inégales et la sous-enchère écologique et sociale ?
  • Orienter les investissements vers les besoins prioritaires de l’humanité, tels qu’excellemment définis dans l’Agenda 2030 des Nations Unes et ses 17 Objectifs de développement durable ?
  • Renforcer la gouvernance tant locale que globale, bien mieux appropriée à la solution des problèmes que le cadre national ?
  • Transformer les traités de libre-échange en traités d’encadrement du commerce mondial, en reprenant les conventions de l’OIT et les accords environnementaux ?
  • Renforcer la coopération au développement afin de permettre aux populations du Sud et en particulier de l’Afrique de vivre dignement au pays plutôt que d’alimenter une migration forcée déstabilisant tant les pays d’origine que de destination ?
  • Souligner l’unité des droits humains et des droits économiques, culturels et sociaux, les premiers n’allant pas sans les seconds ?
  • Moraliser les activités économiques tant au niveau des Etats qu’à celui transnational ?
  • Cesser de faire dépendre l’ascenseur social de la croissance du PIB, en misant sur des mécanismes d’égalité de chances et de droits ?

Pour une nouvelle territorialité politique

Du coup, les peuples pourront se reconnaître dans d’autres territorialités politiques – et en réaliser le bien-fondé : l’Union européenne comme cadre de défense de valeurs humanistes ; les Nations Unies comme seule chance de prendre en mains à la bonne échelle les dérapages de la mondialisation ; les pouvoirs locaux comme lieux de dynamique économique et sociale, de résilience collective.

Ni le chauvinisme, ni le libre-échange sans foi ni loi ne sont des solutions compatibles avec le vivre-ensemble sur notre planète, et ils se conditionnent mutuellement en un cercle vicieux lourd de menaces. Peut-être que le seul avantage de l’entente cordiale qui se dessine entre Putine et Trump va-t-il être d’obliger l’l’Europe à prendre ses affaires en mains et à devenir enfin adulte ?

René Longet

René Longet

Licencié en lettres à l’Université de Genève, René Longet a mené en parallèle d’importants engagements, dans le domaine des ONG et du monde institutionnel, pour le vivre-ensemble ainsi qu’un développement durable. Passionné d’histoire et de géographie, il s’interroge sur l’étrange trajectoire de cette Humanité qui, capable du meilleur comme du pire, n’arrive pas encore bien à imaginer son destin commun.

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