Hommage et supplique au Prince Jean de Patagonie

Jean Raspail est parti rejoindre son souverain, le roi Orélie-Antoine 1er, avant que j’aie eu le temps de lui présenter physiquement et de vive voix mes lettres de créances. Je le fais donc aujourd’hui par l’intermédiaire du Temps. Je fais confiance à mon journal pour qu’il trouve un moyen de lui transmettre mon message même si je sais bien que les principes qui inspirent sa ligne éditoriale ne sont pas tout à fait les « nôtres ».

Je viens d’un pays où le Royaume de Patagonie et ses autorités, auto-désignés par leur force de caractère et leur farouche esprit de liberté, sont tenus dans la plus haute estime. Nous sommes en plein combat pour accéder au respect des autres en cessant d’être l’objet de leurs sarcasmes et plus fondamentalement, pour faire reconnaître notre propre crédibilité, indissociable de notre possibilité de mener à bien notre projet martien. Nous espérons la sympathie du gouvernement patagon (outre, bien sûr, que nous recherchons l’appui de l’opinion publique) pour que, éclairés par son prestige et par sa gloire, nous puissions plus facilement surgir dans la lumière aux yeux de ceux qui sont les mieux équipés pour voir les potentialités de notre monde.

Les Martiens, encore tous physiquement sur Terre, par la force des choses, sont néanmoins déjà effectivement résidents de leur Planète-rouge dans leur esprit et dans leur cœur. Ils y vivent animés d’intérêts et de sentiments que ne devrait désavouer aucun Patagon digne de ce nom.

Nous avons, nous aussi, la passion des grands espaces et du lointain et bien que Mars soit très certainement une terre vierge, nous avons également, nous les partisans de Mars-la-rouge*, la passion de l’« autre », celui qui est différent ou celui qui était « là » avant nous. C’est pour cela que, nous opposant en cela sans compromission aux partisans de Mars-la-bleue*, nous avons immédiatement reconnu la spécificité de la nature de « notre » planète et que nous y portons le plus grand respect. Nous voulons être un complément harmonieux à l’« existant » avec la volonté farouche de le défendre de toute notre âme, contre toute exploitation prédatrice au profit de non-résidents ou des Bleus* qui voudraient la « terraformer ».

*référence à la « trilogie » de Kim Stanley Robinson (Mars la rouge, Mars la verte, Mars la bleue) qui envisage cette confrontation entre les tenants de la terraformation et ceux qui veulent préserver la nature minérale de Mars. Dans ce roman ce sont, hélas, les premiers qui gagnent!

N’ayant aucune tradition monarchique et les circonstances martiennes ne se prêtant pas du tout à cette forme de régime, nous sommes des démocrates convaincus, un peu comme les Vikings qui conquirent l’Islande, le Groenland et l’Amérique, devaient l’être, et un peu comme les Suisses le sont aujourd’hui, fiers de leurs individualités, respectueux de leurs différences, toujours à la recherche du consensus et opposés farouchement au gouvernement d’un seul.

C’est surtout cela qui nous différencie des autorités patagonnes. Nous avons néanmoins la plus grande considération pour son Prince Jean qui a démontré tout au long de sa vie terrestre, sa capacité d’écoute et d’intérêt pour l’« autre ». Nous avons une estime et un respect infinis pour son travail immense, minutieux et surtout sensible, de recensement et d’évocation des cultures et des peuples marginaux, presque-nés ou presque-disparus. En tant que peuple à naître nous nous sentons des leurs et réclamons d’ores et déjà notre reconnaissance.

Nous nous présentons au monde tardivement en ce qui concerne l’Opinion, un peu comme la jeune carmélite de « La Dernière à l’échafaud » de Gertrud Von Lefort (« Le Dialogue des carmélites » de Georges Bernanos), au pied de l’escalier de l’horrible machine qui a tranché la tête de toute ses sœurs et qui chante en montant les marches alors que les voix des autres se sont tues*. Notre sort n’est évidemment pas si terrible car en nous manifestant nous ne risquons pas notre vie comme cette courageuse religieuse. Mais l’esprit de notre expression et la menace qui nous enveloppe sont les mêmes. L’esprit, c’est celui d’une quête au-delà d’obstacles apparents aussi définitifs qu’il est possible d’imaginer. Les écologistes politiques sûrs d’eux-mêmes et arrogants, accompagnés de tous ceux qui voudraient que l’on ne s’occupe plus que des problèmes sociaux sur Terre, nous ont condamnés sans même vouloir nous écouter et ils ont de plus en plus de partisans en ce monde. Je prie pour que le Grand-esprit patagon au sein duquel le Prince Jean a rejoint le roi Orélie-Antoine, entende notre chant alors que nous n’avons plus que quelques marches à monter avant que la menace nous fasse taire à jamais ou que le succès technologique déclenche notre envol. Qu’il nous accueille, ce Grand-esprit, dans sa cohorte des peuples oubliés ou opprimés et nous accompagne dans notre combat, jusqu’à la victoire, c’est à dire la fondation de notre premier établissement sur Mars. En haut des marches, nous voulons un Starship avec son Super-Heavy en état de fonctionnement, non le couperet d’un échec qui pourrait être un refus, une interdiction ou une impossibilité externe imposée, de mener à son terme le projet d’Elon Musk. Nous sommes presque arrivés mais le temps presse.

NB: Entendons-nous bien, cet intérêt porté à l’esprit patagon, n’est pas la recherche d’un appui pour faire un quelconque lobbying auprès de je ne sais qui, c’est plutôt de ma part l’expression du ressenti d’une fraternité, que je voudrais partagé.

*Dans le contexte de notre projet martien, les carmélites mortes sont tous ceux dont les voix se sont tues, soit qu’ils aient abandonné le combat par découragement, soit qu’ils soient effectivement morts (le rêve martien remonte à la création du mouvement Mars Underground dans les universités américaines à la fin des années 1970).

Le Prince Jean n’a pas été admis à l’Académie française; une erreur de cette « vénérable institution » mais ce n’est pas la première. Julien Gracq en est une autre et il y a plus longtemps, Balzac et Stendhal ! Certains parmi les « immortels » cependant disparus de la mémoire collective, y ont été accueillis pour des raisons totalement étrangères à la littérature. C’est dommage pour Jean Raspail et pour nous car il aurait évidemment apprécié d’y être reçu et nous aurions eu droit à un magnifique discours d’acceptation. Il a dû en souffrir dans son amour-propre de maître bijoutier des mots et de ciseleur précautionneux des phrases de notre belle langue. Mais le secrétaire général de l’académie des belles-lettres patagones qu’il était de droit, pouvait-il être actif dans les deux mondes, être l’un des meilleurs écrivains de langue française tout en restant totalement marginal sur le plan des idées ? Sans doute non. Quoi qu’il en soit, le moment venu, je soutiendrai sa candidature à l’Académie des belles lettres martiennes. Je suis certain qu’il se présentera et j’ose espérer qu’il participera en esprit, maintenant que par la force des choses, il repose.

Illustration de titre : Jean Raspail devant ses maquettes et images de bateaux, l’équipement indispensable de l’explorateur des temps anciens. Nous avons nos fusées !

NB: Jean Raspail est notamment l’auteur (1981) de Moi, Antoine de Tounens, Roi de Patagonie. Il s’était déclaré Consul général de Patagonie en France. Il a créé le Bulletin de liaison des amitiés patagones. Il est décédé le 13 juin 2020.

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Index L’appel de Mars 20 06 10

Pierre Brisson

Pierre Brisson

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l'Association Planète Mars (France), économiste de formation (Uni.of Virginia), ancien banquier d'entreprises de profession, planétologue depuis toujours.

3 réponses à “Hommage et supplique au Prince Jean de Patagonie

  1. Merci à vous, M. Brisson, d’avoir de si belle façon, honoré la mémoire de Jean Raspail, cet écrivain visionnaire, si peu aimé de la bien-pensance occidentale, parce qu’il se revendiquait identitaire, royaliste et contre le métissage.
    Je cite un autre « pestiféré », Renaud Camus : “Il paraît que Jean Raspail, le Prophète, est en train de mourir. Est-ce par ce qu’il a vu sa prophétie réalisée ? Je pense à lui à cette heure suprême, quand tout est détruit de ce que nous avons aimé, avec infiniment de tristesse et de respect.”

    1. Merci Pierre-Alain, citation très émouvante. J’aime bien les “pestiférés”; je déteste ceux qui hurlent avec les loups.

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