Aller sur Mars ou vivre dans les îles ?

S’il est théoriquement et financièrement possible de construire des îles de l’espace aux Points de Lagrange, pourquoi vouloir s’établir sur Mars ? 

Construire des îles de l’espace ne sera pas facile. Il s’agit d’envoyer en L2 (point de Lagrange 2) des quantités énormes de matériaux, de les travailler dans l’espace et en apesanteur (du moins pour construire la première île) pour les transformer en poutres de métal, en plaques de verre, en gaz respirable, en terres cultivables ; il s’agit de construire ensuite en L5 avec ces produits semi-finis les structures des îles, dans les mêmes conditions. Construire des bases sur Mars sera moins difficile puisqu’on aura les matériaux de base sur place et qu’il « suffira » d’envoyer en surface de Mars les machines nécessaires à la production d’énergie et à la création de nouvelles machines et des structures d’accueil (avec toutefois la difficulté de l’espacement des fenêtres de lancement depuis la Terre).

La vie sur Mars, par contre, sera moins confortable que dans les îles de l’espace. Nous l’avons vu : gravité réduite au sol mais habitats plus petits compte tenu cependant de cette gravité (absente aux points de Lagrange), port du scaphandre obligatoire dès que l’on sortira de la base en raison de la ténuité de l’atmosphère (par ailleurs irrespirable), durée du jour non exactement égale à celle du jour terrestre, amplitude forte des variations de température quotidiennes (de l’ordre de 60 à 80°C) et encore durée du voyage et espacement des fenêtres où ce voyage est possible, aussi bien depuis la Terre que depuis Mars. Dans les îles la vie sera plus facile. On peut même dire qu’« elle sera belle ». L’environnement sera modulable exactement selon les désirs de leurs habitants (gravité, luminosité, température et même relief du terrain). Peut-être certaines personnes seront-elles négativement sensibles dans les Îles-1 à l’intensité de la force de Coriolis en raison de la rotation relativement rapide des habitats mais ce ne sera plus le cas dans les îles de seconde et de troisième générations qui n’auront pas besoin de tourner aussi vite sur elles-mêmes pour recréer une gravité de 1g sur leur sol puisque leur diamètre sera beaucoup plus grand.

Dans les deux cas, il faudra aussi mettre au point un système satisfaisant de contrôle de l’environnement et de support vie (« ECLSS ») fonctionnant en boucle fermée. Dans ce domaine des progrès restent à faire (j’approfondirai dans de prochains billets).

Alors que choisir ?

Je dirais qu’il sera plus facile de commencer par habiter à la surface de Mars mais que, in fine, la meilleure solution serait les îles. C’est là où l’homme trouvera vraiment sa liberté et des possibilités presque infinies de développement et d’accomplissement car, après avoir commencé avec celles de la Lune, on pourra exploiter les ressources des astéroïdes.

Il faut donc commencer. Si l’homme ne choisit pas d’entreprendre des séjours sur Mars aujourd’hui, il ne construira peut-être jamais d’îles de l’espace. C’est bien cela qui nous menace. En effet les directions de la NASA et de l’ESA n’y font référence que de façon rhétorique. L’espace les intéresse surtout dans la mesure où il est tourné vers la Terre. La NASA imagine toutes sortes d’étapes intermédiaires avant Mars et l’ESA, sous l’initiative de son nouveau directeur, Jan Wörner, commence seulement à regarder la Lune.

Malheureusement le « Moon Village » qu’elle propose, outre qu’il serait plus difficile à réaliser et moins « vivable » qu’une base martienne*, semble plutôt être une sorte de base antarctique que l’amorce d’un établissement permanent et autonome. Du fait de toutes les difficultés que poseraient sa création et son maintient, cela risque fort d’être une impasse, comme l’a été la Station Spatiale Internationale, une entreprise longue, coûteuse et décourageante qui pourrait être pour les adversaires de l’aventure spatiale, l’occasion d’en fermer définitivement la porte. En fait une base lunaire n’aurait de sens que comme première phase d’un projet d’îles de l’espace, pour abriter une équipe d’hommes contrôlant l’extraction minière pour approvisionner en matière les constructeurs de ces îles comme le préconisait Gerard O’Neill. Mais compte tenu des difficultés de construire dans l’espace, ce choix me semble être prématuré, donc une erreur stratégique.

Tous nos espoirs reposent sur les grands entrepreneurs américains, les Elon Musk, Jeff Bezos, Larry Page, Bigelow et sur le staff de la NASA, passionné de l’espace profond. Sans eux, pas de souffle, pas de véritable ambition spatiale, pas d’esprit d’aventure mais une ronde sans fin autour d’une Terre vieille, surchargée par la surpopulation, usée par la surexploitation de ses ressources et mourant lentement entourée des déchets spatiaux accumulés par la faute des êtres « conscients » qu’elle aura engendrés. 

*gravité très faible, force des radiations beaucoup plus grande en surface du fait de l’absence d’atmosphère, quasi-absence de glace d’eau, jours très longs, écarts de températures beaucoup plus grands.

Image à la Une: Illustration de Rick-Guidice pour la NASA, montrant la vie à l’intérieur d’une île-1.

Les îles de l’espace 3/4

PS: j’ai encore des choses à vous dire à propos des îles de l’espace mais un événement important qui doit survenir début juillet, mérite que je lui donne la priorité .

Pierre Brisson

Pierre Brisson

Pierre Brisson, président de la Mars Society Switzerland, membre du comité directeur de l'Association Planète Mars (France), économiste de formation (Uni.of Virginia), ancien banquier d'entreprises de profession, planétologue depuis toujours.

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