Du bon usage des expert.e.s

Alors que le Parlement, dans la session qui s’ouvre, traitera de la question du rôle de la Swiss National COVID-19 Science Task Force, voici un rappel des bonnes pratiques dans l’usage de celles et ceux qui sont appelés “experts”.

(pour faciliter la lecture, il est renoncé au langage épicène; le choix de la forme masculine est arbitraire – ou pas…).

 

Experts de quoi?

Indiquons ici que certaines formes de conseil en entreprise (les “consultants”) sont des postures d’experts. Et que nous ne distinguons pas entre experts internes ou externes à une organisation.

Pourquoi ces guillemets autour de “experts” me demanderez-vous? Posons la question: experts de quoi?

Le Larousse définit l’adjectif “expert” comme suit: “Qui connaît très bien quelque chose par la pratique”.

Première remarque: selon cette définition, il s’agit donc d’une compétence plutôt empirique qu’académique. On pourrait néanmoins argumenter et accepter que la réflexion intellectuelle est aussi une pratique.

De quoi est-on expert: du problème ou de la solution?

Si l’expertise est liée à l’action, cela signifie qu’on est en mesure d’amener, peut-être mieux que d’autres, des solutions aux situations problématiques. Avoir une solution pertinente doit forcément signifier que le problème est bien compris – ou alors qu’on a beaucoup de chance. Cela nous mène à la question suivante.

Experts à quel moment?

Par définition, on n’est donc expert que de quelque chose qu’on a déjà fait, déjà pensé. On ne peut donc pas être expert de quelque chose qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais fait. Les experts ainsi ne peuvent disposer que d’une expertise sur le passé.

Ce point est déterminant: l’expertise n’est applicable que dans un cas de figure qui ressemble à des problèmes déjà rencontrés dans le passé. Et elle ne l’est donc pas dans un cas de figure d’un nouveau problème émergent, telle la crise COVID-19.

Dit à l’emporte-pièce: dans une crise nouvelle, il ne peut donc y avoir de quelconques experts, des “sachants”. Il ne peut y avoir que des aventuriers, des pionniers, en train de construire leur expertise par leur pratique émergente. Dans une telle situation, nous sommes toutes et tous des débutants, des apprenants. Le mot expert est donc complétement abusif et génère de faux espoirs quand la réponse honnête aux questions qu’on se pose est: “personne ne sait”.

Experts pour quels types de problèmes?

Comme présenté précédemment, le modèle Cynefin de Dave Snowden distingue entre les situations compliquées et les situations complexes. Distinguer, cela signifie comprendre que “complexe” n’est pas le superlatif de “compliqué”, et qu’en conséquence, on ne gère pas la complexité en faisant plus d’efforts en mode compliqué.

Une situation complexe ou chaotique se caractérise notamment pas sa grande imprédictibilité, par l’impossibilité de comprendre complètement et correctement (“unk unks”), par l’impossibilité d’avoir une vue d’ensemble. Par l’échec de toute tentative logique et analytique: ces systèmes ne révèlent leur dynamique, leur sens qu’en les pratiquant, en les explorant. En apprenant continuellement (pratiques émergentes).

Si une situation complexe ou chaotique nous dépasse, ce n’est pas un signe d’incompétence: c’est intrinsèquement vrai. Et cela concerne chacune et chacun de nous, indépendamment de notre QI, de notre CV, de notre âge, de nos titres, de notre fonction et classe de salaire.

Le premier constat qu’il s’agit donc de faire est un aveu d’impuissance et de dépassement, une posture d’humilité fondamentale: on sait très peu, on comprend très peu, et il n’y a aucune garantie qu’on comprendra un jour et qu’on agira correctement. Et pour pouvoir cela, il y a lieu de reconnaître que des émotions comme la peur sont naturellement au rendez-vous: il s’agira de l’apprivoiser et en faire notre amie.

Limites de l’expertise

Résumons. L’expertise du passé n’est pas une garantie de solutions pertinentes dans un problème complexe nouveau. Jamais.

Première conséquence: descendre les experts de leur piédestal (sur lequel nous les avons nous-mêmes mis).

Deuxième conséquence: engager les experts pour aider à comprendre le problème. Uniquement.

Troisième conséquence: ne PAS engager les experts pour élaborer des solutions, car leur contribution peut réduire la créativité et péjorer la qualité des prévisions.

Quatrième conséquence: cadrer leur mandat. Quel est leur rôle, quel n’est pas leur rôle. Ainsi, rappelons que la liberté (p.ex. de s’exprimer publiquement) est indissociable de la responsabilité. Quand on n’a pas de comptes à rendre, démocratiquement par la légitimation que donne une élection, juridiquement, par les exigences du droit, cela ne saurait donner toutes les libertés.

Le piège de l’arrogance

Etre expert est devenu dans notre société une sorte de statut social: c’est très valorisé, aussi bien dans les entreprises que dans l’opinion publique. “Savoir, c’est le pouvoir”. Car nous aimons comprendre, nous aimons croire que nous sommes en maîtrise, ou que du moins certains le sont. Parce qu’admettre que même les experts sont dépassés, c’est anxiogène. Nous aimons avoir des réponses.

Admettre que les experts ne savent pas non plus, c’est inacceptable. Et pourtant vrai. Il s’agit donc collectivement de trouver d’autres pistes d’une part pour nous rassurer (gérer la peur) et d’autre part pour élaborer des solutions.

Comment s’y prendre alors?

Une fois que les experts ont apporté leur contribution, les clés sont ailleurs:

  • Impératif: veiller à créer une culture de sécurité psychologique dans vos équipes.
  • Constituer un groupe de grande diversité, avec des profils très diversifiés. Très. Une professeure d’épidémiologie est très proche d’un professeur d’économie. Et très éloignée d’une infirmière à domicile et d’un livreur de pizza. Mobiliser les troublions, les stagiaires, les nouveaux-venus, les voisins, vos concurrents. Car la crise n’est pas le moment pour la compétition, mais pour apprendre et grandir ensemble, pour la solidarité.
  • Faciliter le travail avec les approches d’intelligence collective. Avec la pensée systémique.
  • Se mettre, individuellement et collectivement, en posture d’accepter les pertes. Pas seulement humaines comme dans le cas présent de la crise COVID-19. Mais surtout la perte des connaissances, savoirs et croyances qui ne sont plus vraies, ou plus utiles. Pertes d’amour-propre aussi, parfois. Savoir mourir à un passé qui n’est plus utile, pour laisser émerger le nouveau.
  • Veiller à créer une culture de sécurité psychologique. (on ne le redira jamais assez: c’est LA clé).

En résumé

  • Si c’est une situation compliquée: trouver et mandater des experts ; leur demander des solutions.
  • Si c’est une situation complexe ou chaotique, une crise : trouver et mandater des experts. Leur demander leur éclairage sur le problème. Puis les mettre en attente pour d’éventuelles sollicitations sur demande, et vous mettre, vous et vos équipes adhoc, au travail.

 

Terminons par ce bref texte du Capitaine Sully Sullenberger (traduction libre):

“Durant les moments de crise, il s’agir d’être capable de se calmer soi-même, afin de pouvoir se concentrer sur la tâche en cours.

Cela exige une discipline mentale incroyable qui, comme toute autre compétence, vient de l’exposition et de la pratique. Cela a à voir avec prêter attention, être curieux, apprendre de l’expérience et comprendre comment s’améliorer.

Le calme émerge de la confiance. La confiance prend racine dans la réalité.

Et finalement, c’est de là que vient l’espoir. Il ne vient pas d’une pensée magique. Il vient des compétences actuelles basées des expériences dans le monde réel.

COVID-19 : Transcender les polarités

Les débats se crispent, les tensions montent, les grognements se multiplient. Comment utiliser les polarités comme des ressources ?

Avertissement :

  • Respectons les directives des autorités.
  • Le présent article porte un regard dénué d’émotions et d’un point de vue des politiques publiques. Il ne minimise ni ne nie les réalités difficiles aux niveaux individuel (les victimes et leurs proches, les autres personnes impactées), comme institutionnel ou sociétal.

 

Complexité : une question de points de vue

Weltanschauung
Fotolia

Les situations complexes ne permettant pas, en raison des nombreuses inconnues et incertitudes, d’en avoir une vue d’ensemble complète, il en découle logiquement des points de vue – littéralement et métaphoriquement – différents. Ces points de vue sont non seulement définis par les circonstances, mais surtout par les filtres perceptifs et les schémas mentaux de l’observateur, sa “Weltanschauung“.

Une conséquence fréquente de ces points de vue multiples est que les discussions partent en escalade conflictuelle, avec une polarisation grandissante et un enfermement des idées qui conduisent à camper sur ses positions. La situation est bloquée et empêche l’émergence de nouveaux regards, nouvelles compréhensions, nouvelles idées et nouvelles actions : plutôt que de l’innovation tant nécessaire, c’est le retour aux choses connues.

La crise COVID-19 constitue une telle situation. Nous avons des polarités diverses. Il y a bien sûr les théories du complot, dont je ne ferai pas l’apologie ici. Je vous présente deux polarités observées, que je décris sciemment de manière exagérée, voire caricaturale. Je ne peux cacher à mes lecteur.trices, que ce billet est aussi écrit « de mon point de vue », qu’il est donc d’une subjectivité autant imparfaite qu’assumée. Il n’y a ici que des descriptions qui se veulent le plus neutres possible, sans émotion ni jugement.

 

Une vision du monde…

Une vision du monde sur la crise actuelle pourrait être décrite de la manière suivante :

  • Il s’agit avant tout d’une crise sanitaire;
  • La crise a démarré en Chine fin 2019, et se terminera probablement vers 2021-2022;
  • Il s’agit d’une crise sanitaire majeure, de nature catastrophique. La surmortalité est massive. Les autres problèmes de santé sont à mettre en seconde priorité;
  • Cette crise étant de nature sanitaire, elle nécessite le recours à des expert.es du monde médical et de la santé publique ; ils/elles sont les seul.es légitimé.es à s’exprimer et devraient être entendu.es en priorité. Tout autre expert n’est pas habilité à s’exprimer;
  • Le problème majeur est la propagation du virus SARS-CoV2: en conséquence, le virus peut et doit être contrôlé;
  • La seule stratégie est de réduire fortement les interactions humaines;
  • Les stratégies de confinement fonctionnent : il faut les renforcer;
  • Les mesures à court terme ayant un impact sur la santé somatique ont la priorité;
  • La seule solution possible est le vaccin;
  • Une vie sociale « comme avant » ou similaire (« new normal ») est possible et désirée (« status quo ante »).

… ou une autre vision du monde

Une autre vision, plus holistique et à laquelle je ne cache pas souscrire a priori, est la suivante :

  • Il s’agit d’une crise sociétale, multidimensionnelle ; la dimension médicale n’en est qu’un volet;
  • La crise trouve ses origines bien avant 2019 (les politiques de santé et hospitalières, la dégradation de notre environnement, les facteurs démographiques etc.). Ses effets se répercuteront longtemps : elle durera plusieurs années, et constitue très probablement un point de bascule;
  • Il s’agit d’une crise sanitaire importante, mais pas dramatique en comparaison d’autres épidémies (grippe espagnole) ou d’autres problèmes de santé publique (tabagisme, tuberculose). La surmortalité est certes supérieure en comparaison des dernières années, toutefois elle ne concerne qu’une frange de la population (plus de 65 ans). Les gens ne sont pas en train de tomber comme des mouches. Le taux de mortalité en 2020 est au niveau de ceux de la fin des années 1990;
  • Cette crise étant de nature systémique, elle nécessite une approche multidisciplinaire. La diversité des profils et l’intelligence collective sont la clé. Tous les regards, également divergents, également des non-experts, sont les bienvenus;
  • Le problème est multiple et difficile à définir. Toutefois, la question centrale semble être la maladie COVID-19, qui conduit à une surcharge du système de santé. Le virus et sa propagation ne peuvent pas être contrôlés;
  • En conséquence, la maladie (sa prévention, sa prise en charge, son traitement) devrait être au cœur des stratégies;
  • Il n’est pas évident que les stratégies de confinement fonctionnent : les renforcer conduit à beaucoup d’effets secondaires certains, dans l’espoir de pouvoir tout de même avoir un résultat;
  • La santé devrait être abordée de manière globale, en intégrant à importance égale la santé psychique et ce dans une réflexion sur le long terme;
  • Le vaccin est une des mesures de santé publique : il est complémentaire à la prévention et aux possibilités de traitement;
  • Il n’y aura plus de société « comme avant » : les interdépendances avec d’autres dimensions (énergie, inégalités sociales, nouvelles dettes etc.) rendant tout « retour en arrière » impossible.

 

Le piège de la logique ordinaire

A ce stade, en me lisant, vous aurez naturellement tendance à vouloir adhérer à une vision et rejeter l’autre. C’est bien naturel. Et je m’attends à ce que cela se manifeste dans les commentaires.

Mais nous allons jouer un autre jeu.

Ce type de polarité est bien connu : selon la logique traditionnelle (principes de non-contradiction et de tiers exclu), deux propositions contradictoires ne peuvent pas être vraies en même temps. Si une des visions du monde est « vraie », alors l’autre ne peut être que « fausse ». Si A est vrai, B est fausse. Si B est vraie, A est fausse. Il s’agit d’une tension entre A OU B.

C’est une situation bloquante, particulièrement lorsqu’il s’agit de prendre des décisions. Nous avons le choix entre opter pour une option, et alors par besoin de cohérence, de se rassurer, nous allons argumenter pour défendre cette position, et parfois argumenter pour démolir l’autre point de vue (ce qui malheureusement se manifeste aussi avec des attaques ad personam autant disgracieuses que toujours plus fréquentes).

C’est un jeu à somme nulle, qui conduit à une issue gagnant-perdant, ou perdant-perdant. Il va sans dire que si on extrapole cela à l’ensemble d’une nation, d’une population, générer des quantités de perdants n’est pas un signe d’un futur convivial et radieux. Bien sûr, il y aura des forces qui chercheront à gagner et à écraser ceux qui pensent autrement (pensons à la question de l’obligation vaccinale, de passeports-vaccin, de droits différents pour assister à des événements culturels ou sportifs etc.). Le prix à payer risque d’être une augmentation des frustrations, des désobéissances, des oppositions.

 

La juxtaposition : A ET B

Heureusement, il existe des pistes pour sortir d’un tel blocage, pour utiliser ces polarités comme des « tensions génératives » (Robert Dilts). Avec l’approche du tétralemme, une logique bouddhiste que l’on retrouve en particulier dans les koans zen.

A partir de la définition des polarités, tels que je l’ai fait plus haut – de manière parfaitement subjective et un brin provocatrice, je l’admets – deux nouveaux mouvements sont possibles.

Le premier est de considérer que A ET B sont vraies, au-delà de leurs contradictions apparentes. Juxtaposer les points de vue, les confronter (étymologiquement : situé près de, avec front), plutôt qu’affronter (étymologiquement : abattre en frappant sur le front).

  • La crise est à la fois une crise sanitaire ET EN MÊME TEMPS une crise sociétale
  • Il y a besoin à la fois de maîtriser le virus ET EN MÊME TEMPS la maladie
  • C’est à la fois une crise catastrophique ET EN MÊME TEMPS pas si catastrophique que cela
  • Il y a à la fois besoin d’experts de la santé ET EN MÊME TEMPS d’autres compétences
  • Il y aura à la fois un retour vers une forme de normalité ET EN MÊME TEMPS une évolution vers quelque chose de nouveau.

Cela permet de créer un terreau de réconciliation, qui génère un nouvel espace de réflexion, dans un respect des connaissances et opinions. Une réelle co-construction.

L’annihilation : NI A NI B

Le second est de considérer que A et B sont fausses, soit NI A NI B.

  • Ce n’est NI une crise sanitaire, NI une crise sociétale
  • Il n’y a besoin de contrôler NI le virus, NI la maladie
  • La crise n’est NI catastrophique, NI non-catastrophique
  • Il n’y a besoin NI des experts, NI des non-experts
  • La vie d’après ne sera NI comme avant, NI différente.

Cet exercice de pensée paraît a priori absurde. En fait, il met en échec la logique ordinaire et force à se laisser imprégner par une connaissance intuitive (Intuition : connaissance directe, immédiate de la vérité, sans recours au raisonnement, à l’expérience [Larousse]).

C’est par l’abandon total de la polarité qu’il devient possible de transcender cette polarité et d’aboutir à une nouvelle compréhension.

 

Vite dit…

Mais attention : cela nécessite une approche bienveillante, appréciative, basant sur la sécurité psychologique, l’intelligence collective, la systémique. Pratiquées avec rigueur, ces approches permettent d’avoir un effet médiateur, de réduire les biais psychologiques et de groupe, de calmer le reptilien (qui se manifeste sous forme de peur, colère, agressivité) et de générer de nouvelles prises de consciences qui seront sources d’innovations, lesquelles auront l’avantage de convenir au plus grand nombre.

 

Le choix est simple : vouloir avoir raison, et contribuer à ce que tout se bloque ; ou être prêt.e à considérer sa connaissance comme possiblement fausse, et s’ouvrir à des réflexions inattendues. Insister « logiquement », ou tendre vers la sagesse.

Et vous, quelle posture prendrez-vous dans l’intérêt du bien commun ?

 

“La logique est le dernier refuge des gens sans imagination.”

Oscar Wilde

 

Etiquette

Pourquoi est-il urgent de suspendre tout jugement (COVID-19)?

“For every complex problem there is an answer that is clear, simple, and wrong.”

“Pour chaque problème complexe existe une réponse claire, simple et fausse.”

H. L. Mencken

Quel langage pour parler des temps compliqués que nous vivons?

Mes lecteurs savent que je m’intéresse au langage utilisé pour décrire notre réalité. Observons donc ce paysage, dans l’actuelle crise pandémique.

“Corona-sceptiques”, “anti-masques”, “complotistes”, “anti-vaccins”, “pseudo-scientifiques”. Ces raccourcis, dont sont friands certains médias, semblent “tout dire” d’un seul jet. Mais que disent-ils au fond? De tels qualificatifs contribuent-ils à mieux comprendre ces phénomènes, ces émergences sociales, ou à les évacuer d’un revers de langage? Contribuent-ils à calmer le débat démocratique – au sein duquel même les plus simples d’esprit ont le même droit de contribuer – ou à cliver davantage entre ceux qui “savent” et les autres?

“Lutte contre la COVID-19, contre le CO2, contre le réchauffement climatique, contre le terrorisme, contre la pauvreté, contre le racisme, contre les inégalités etc.”. La vie semble n’être devenue qu’un combat perpétuel contre ce qui nous dérange, ce que nous ne voulons pas, ce qui perturbe notre confort, matériel ou intellectuel. Ces tournures présupposent qu’il serait normal et adéquat de refuser ces réalités, qu’il serait indécent de ne rien faire. Et pourtant, quels nouveaux espaces de pensée s’ouvriraient à nous si nous faisions le mouvement inverse? A savoir d’intégrer plutôt que séparer, accepter plutôt que rejeter?

Bien sûr, face à des phénomènes difficiles à comprendre, nous sommes prompts au jugement. Mais les jugements hâtifs (très bien illustrés dans cette vidéo) nous aident-ils à prendre des décisions éclairées, comprises et acceptées par les concernés que nous sommes? Certains indices et phénomènes de désobéissance civile semble indiquer que cela n’est pas certain.

Terrain miné psychologiquement

La crise covid-19 est, à n’en pas douter, un problème complexe. La caractéristique de ce type de problème est que nous sommes d’abord dépassé.e.s cognitivement: nous ne savons pas tout, nous ne comprenons pas tout.

Et nous sommes aussi dépassés émotionnellement: cela nous impacte et génère – c’est bien normal – des inquiétudes, de la peur. C’est dans ce contexte difficile que nos autorités et dirigeant.e.s ont à prendre des décisions, des vraies.

Maintenant, quand vous êtes dépassé.e.s, qui allez-vous écouter?

it's complicated
A Wiley Miller/Non Sequitur image

A ma gauche, une “expert.e” (médecin ou autre), qui vous dira par exemple que la cause principale de la 2ème vague serait “le comportement d’une partie de la population” qui se serait “relâchée” durant l’été. (Ne parlons pas ici de l’effet de tels reproches et invectives sur les comportements à venir…).

A ma droite, des curieux qui cherchent d’autres pistes pour mieux comprendre. Comme les pompiers de Marseille qui analysent les eaux des égouts, ou le Professeur Raoult qui, dans une interview récente, donne des pistes concernant les facteurs multiples à l’oeuvre expliquant la dynamique de cette deuxième (ou “nouvelle”?) vague.

Nous avons le choix entre une explication simple et compréhensible, une cause évidente proche dans le temps et l’espace. Explication très probablement erronée, et tant confortable. Fin de la discussion, tout est dit.

Ou des descriptions non-encore abouties de la complexité de cette deuxième vague, avec des démarches non-ordinaires (vous n’aimez pas l’innovation?), descriptions qui comportent des pistes bien plus intéressantes. Mais c’est fastidieux.

Le choix entre la paresse intellectuelle (la pensée ordinaire), ou la pensée élaborée.

Réduire la complexité?

“If the problem is to big to be solved, enlarge it”.

“Si le problème est trop gros pour être résolu, je l’agrandis”.

Cette citation du Général Eisenhower paraît a priori contre-intuitive. En effet, les approches que nous appelons “cartésiennes” nous enseignent, face à un gros problème, plutôt de le décomposer en parties. Malheureusement, appliquées sans discernement, ces approchent provoquent divers biais de pensée, dont l’effet tunnel, ou effet WYSIATI (“what you see is all there is”), décrit par David Kahneman. Nous cherchons une compréhension de la situation exclusivement avec les données immédiatement à disposition, sans recul dans le temps ni l’espace. Et en tirons hâtivement des liens de causalité indus.

Or la démarche appropriée est, pour citer Niklas Luhman, que seule la complexité permet d’appréhender la complexité: il est indispensable d’élargir le champ de réflexion et de mettre en connexion, de relativiser (Larousse: Faire perdre à quelque chose son caractère absolu en le replaçant dans un ensemble, un contexte).

Et pour cela, il s’agit de réprimer ce que j’appelle la “co-sanguinité intellectuelle”, soit monter des groupes de travail avec des personnes de profils similaires (que des expert.e.s, que du monde académique, que du monde médical etc.): la qualité d’une réflexion collective dépend moins des intelligences individuelles, que de la diversité des profils.

“Les problèmes d’aujourd’hui sont les solutions d’hier”

Cette citation de Peter Senge décrit bien les situations où nos interventions humaines tiennent insuffisamment compte de leurs effets indésirés. Alors que la pandémie trouve ses origines notamment dans notre impuissance à vouloir protéger notre environnement, nos politiques sanitaires gérées selon des logiques marchandes, ou encore dans un état d’esprit collectif qui a perdu la conscience que l’abondance dans laquelle nous vivons est une illusion temporaire, les décisions qui se prennent actuellement comportent les prémisses des problèmes de demain: santé mentale, difficultés socio-économiques, inégalités, perte de confiance dans les autorités, tendances autoritaires, tous ces thèmes désagréables à aborder car nous avons les regards fixés sur un miracle encore à advenir: le vaccin.

Recommandation dans un environnement VUCA: ra-len-tir et suspendre le jugement

La théorie U du changement, développée par Otto Scharmer du MIT, prend en compte ce biais de pensée dans un monde complexe, en proposant de “suspendre le jugement et voir avec des yeux neufs”. Difficile, me direz-vous, de faire cela alors que parler ou écrire rapidement et sobrement (à la Twitter) de choses qu’on n’a pas pris le temps d’étudier sérieusement est très en vogue, et renforcé par les médias sociaux.

ThéorieU
Théorie U

Pourquoi? Parce qu’un cerveau mis sous pression du temps ne sait faire qu’une chose: réutiliser ce qu’il sait déjà. C’est le problème de fixité fonctionnelle (problème de la bougie). Or un monde en turbulence va nécessiter improvisation, innovation et adaptation, le moins que l’on puisse faire est de mettre nos cerveaux dans un état permettant de le faire.

Ralentir, suspendre le jugement, voir avec des yeux neufs, agrandir le problème. Je ne vous dis pas la peine que j’ai, dans diverses circonstances professionnelles, à faire adopter cette approche, dans une société qui valorise la rapidité et l'”orientation solution”. Souvent d’ailleurs je lance la boutade que nous avons pléthore de génies qui ont des solutions absolument fantastiques à des problèmes qu’ils n’ont toujours pas compris (comme la voiture électrique, les voyages vers Mars, et la 5G…).

Agrandir le problème est un acte conscient et volontaire qui nous contraint à surmonter la peur que l’incompréhension, les sentiments d’impuissance et de perte de maîtrise, et le paquet d’émotions désagréables qui vont avec, augmentent encore. C’est pourquoi, lorsque j’accompagne de telles démarches, cela se fait avec des méthodes qui s’appuient sur l’intelligence collective et renforcent la sécurité psychologique au sein des équipes. Cet acte nécessite une forme de lâcher-prise, car nous ne savons pas vers où cela va nous mener.

Apprendre des meilleurs?

Non pas des meilleurs systèmes de santé, occidentaux, qui n’ont pas réellement performé dans la gestion de la crise. Les meilleurs gestionnaires de crise sont ailleurs, et ils démontrent qu’il ne semble pas y avoir de corrélation positive entre la capacité financière des états, la technologie mobilisée, et l’impact des politiques publiques choisies.

Pour se laisser inspirer, il est bon de prendre du recul, de ravaler sa superbe et accepter que nous pourrions bien apprendre des “cancres au fond de la classe” qui ont mieux réussi que nous. Par exemple au Vietnam (longue interview très inspirante, mais la vraie connaissance est à ce prix).

Cumulative confirmed COVID-19 deaths per million people
https://ourworldindata.org/coronavirus-data-explorer

Mais pour faire cela, il faut aussi ouvrir nos horizons, et demander aux sociologues, aux anthropologues et aux psychologues comment ils/elles voient les choses, car la pandémie n’est pas qu’un phénomène viral (le focus que nous avons choisi en Occident), mais avant tout un phénomène social.

Tout en ayant conscience que divers paramètres tels que la météo, la génétique, qui sont hors du contrôle humain, jouent un rôle, il semble que la grande transparence et la participation citoyenne joueraient un rôle clé, comme relevé récemment par l’anthropologue Michel Agier.

Le courage d’admettre et se remettre en question

Peut-être devrions-nous avoir des médias qui informent autrement, des dirigeant.e.s qui écoutent autrement, des app qui fonctionnent autrement? Pour cela, il faudra bien que nous admettions que cette deuxième vague démontre l’échec de la stratégie de nos autorités, échec notamment dû à l’incapacité collective d’apprendre quelque chose de la première vague. Avons-nous réellement cru qu’il suffisait d’augmenter les stocks d’alcool et de masques pour que cela suffise? C’est une crise d’arrogance bien plus qu’une crise sanitaire, je le crains…

Alors, allons-nous nous contenter de déléguer la fonction de penser à des “experts”, ou nous mettre au travail collectivement, chacun à notre échelle, pour générer de la connaissance utile à des décisions éclairées, qui engendreront leur acceptation et leur impact positif?

 

“Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes.”

Jacques Bénigne Bossuet
Complément du 2.12.20
Par hasard du calendrier, une récente publication scientifique de l’International Journal of Health Policy and Management, “When My Information Changes, I Alter My Conclusions.” What Can We Learn From the Failures to Adaptively Respond to the SARS-CoV-2 Pandemic and the Under Preparedness of Health Systems to Manage COVID-19?”, aboutit aux conclusions et recommandations suivantes (traduction):

Maintenant que nous ne sommes plus dans la phase d’urgence aiguë de la pandémie de SRAS-CoV-2/COVID-19, et que nous constatons que la crise multisectorielle qu’elle a provoquée dure plus longtemps que prévu, il est temps d’adopter une approche plus systémique, stratégique, à long terme pour résoudre la crise. En ce qui concerne la correction des politiques qui ont échoué, et les défis prévisibles qui nous attendent, nous suggérons que les autorités de santé publique et les responsables de la santé mondiale considèrent sept questions interdépendantes dans la prise de décision future :

  • Distinguer entre l’infection virale (SRAS-CoV-2 positivité) et la maladie virale (COVID-19).
  • Axer la recherche sur la compréhension des complexités entre la propagation virale et le développement de la maladie ; identifier quels sont les facteurs responsables de la transition de l’infection à la maladie ; identifier les déterminants plus larges de la pandémie ; identifier plus clairement les personnes à risque ; identifier les traitements susceptibles de réduire la gravité de la maladie et prévenir la mortalité.
  • Adopter des objectifs politiques plus larges visant à optimiser la santé en général (et pas seulement le contrôle du virus) ;
  • Veiller à ce que les mesures de santé publique appliquées soient proportionnelles à la gravité de la menace et atténuer leurs conséquences involontaires.
  • Étudier comment étendre à l’échelle mondiale et locale la mise en œuvre de mesures préventives appropriées, des traitements et des interventions de santé publique adaptés aux contextes locaux ; soutenir les professionnels de la santé dans leur tâche en tenant compte des contraintes locales.
  • Mieux comprendre et répondre aux besoins des populations les plus vulnérables ; identifier les vulnérabilités qui se prêtent facilement à des interventions ; examinez si les politiques ont un effet négatif sur les populations vulnérables ; envisager l’équilibre entre “rentabilité” en termes d’impact sur la santé de la population et la préservation de l’équité.
  • Adapter les politiques et les interventions à la lumière des connaissances émergentes (élaboration de politiques fondées sur des données probantes) ; s’engager dans des dialogues transparents avec toutes les parties prenantes lors de l’élaboration et de la mise en œuvre des choix politiques.
  • Développer des stratégies de communication appropriées qui renforce la confiance et le soutien du public : expliquer en toute transparence les justifications des politiques et sur quelles évidences elles s’appuient; admettre qu’il y aura toujours des indéterminations et que l’émergence de nouvelles connaissances permettra d’adapter en temps utile les politiques et interventions.

COVID-19: il faut qu’on arrête…

… il faut qu’on arrête de faire “comme si”.

 

L’autre jour, je donnais cours à la Haute Ecole Bernoise, dans le CAS “Innovation-/Change-Manager”. Et la directive était – “bien sûr” – avec le masque. Et en plus, en formation hybride avec quelques participant-e-s qui suivaient le cours à distance. Je vous passe la construction technique pour que cela fonctionne à peu prêt…

 

Trois minutes

Trois minutes. Après trois minutes de mon introduction, j’étais à bout de souffle. A bout de souffle, le masque collé, la chaleur de mon haleine remontant sur le haut de mon visage. Face à vingt autres personnes masquées dont je n’entrapercevais que les yeux.

Trois minutes. Et je me suis dis que ça n’allait pas aller. Pas comme ça.

Je m’estime capable de beaucoup d’adaptation. Mais là ce n’est plus possible. Qu’est-ce qui m’agace tant?

C’est que nous faisons “comme si”.

 

Comme si

Comme si porter un masque en continu n’avait aucun impact délétère sur la santé.

Comme si porter un masque ne gênait pas la communication interpersonnelle (personnellement, les mimiques de mon visage sont déterminantes dans mon rôle de formateur et coach).

Comme si l’humain n’interagissait, ne communiquait, n’apprenait qu’avec des yeux et un cerveau: sans le nez, sans la bouche, sans la peau, sans les tripes.

Comme si le temps perdu à régler des problèmes techniques à répétition n’avait aucune conséquence.

Comme si le stress de ne jamais être sûr que ça va fonctionner nous laissait indifférent.

Comme si le climat anxiogène entretenu n’influençait pas notre moral.

Comme si ne plus se toucher, ne plus s’embrasser, était un détail de nos interactions sociales dont on peut se passer sans encombre.

Comme si quand quelqu’un tousse, c’était normal de sursauter.

Comme si les changements continuels à court terme ne nous fatiguaient pas.

Comme si le contrôle social – regard sombre si vous n’avez pas mis le masque avant de monter dans le train – devait nous laisser de marbre.

Comme s’il était normal de considérer en tout temps que les étrangers à proximité immédiate – c’est 1.5 mètre, pour rappel – sont potentiellement des dangers mortels.

Comme si nous pouvions fournir les mêmes prestations et services qu’avant, avec la même qualité qu’avant, avec la même efficacité qu’avant. Et avec le même sourire qu’avant, bien sûr.

Comme si, avec un masque, le digital, et plus tard un miracle – pardon, un vaccin – la société pouvait tourner “comme avant”.

 

Je ne sais pas vous, mais moi c’est non

Non je n’y arrive pas. Je n’arrive pas être aussi performant qu’avant, ni en quantité, ni en qualité.

Je suis plus lent.

J’ai plus de peine à me concentrer.

Je suis par moment moins présent à mes client/es.

Je dois m’astreindre à utiliser, et à apprendre à utiliser, ce que je considère comme des gadgets technologiques et énergivores.

J’ai des soucis, je m’inquiète, pas tant pour une éventuelle maladie, que pour ce qu’il advient de notre vivre en commun.

J’aimerais ralentir, mais je dois aller vite et faire beaucoup, pour “rattraper” le chiffre d’affaire perdu au premier semestre.

Je me sens pris dans un engrenage dont il semble impossible de s’échapper.

Nous nous sommes construit une auto-illusion, un narratif trompeur, un mensonge collectif, tout ça pour “relancer l’économie”. Et je n’ai plus envie d’en être.

 

J’aimerais dire “arrêtons-nous deux secondes pour réfléchir ensemble”

mais je risque qu’on me considère comme anti-masque

ou anti-vaccin

ou complotiste

ou d’extrême quelque chose.

J’aimerais obtenir des réponses sensées à de vraies questions que j’ai

Sur la dangerosité effective

Sur le masque

Sur le pourquoi tout pour le COVID et rien contre le tabac (ou autre problème de santé publique).

Mais j’ai peur de passer pour désobéissant

ou illoyal

ou dangereux

ou cinglé.

 

Nous sacrifions notre résilience, et empirons les choses

Sous prétexte de nous faire du bien, ou du moins aux personnes à risque à qui on n’a pas demandé l’avis, nous sommes en train de nous faire du mal.

De refuser le débat démocratique.

De refuser d’abandonner ce qui est déjà mort, ou le sera dans un avenir très proche – l’industrie aéronautique, le tourisme de masse, le bétonnage de nos campagnes.

De subir des choix de société imposés par on ne sait exactement qui, ni pourquoi.

Nous nous empêchons de tirer les vraies leçons de ce que nous vivons depuis bientôt une année. D’imaginer autre chose. De nous préparer autrement que par une vaine répétition vaguement améliorée du passé.

 

Pourquoi j’écris tout cela, dans un blog sur la complexité?

Parce que nous sommes, avec la COVID-19, en plein coeur de la tempête VUCA. Nous sommes dépassés, intellectuellement, émotionnellement, psychologiquement.

Et lorsque nous n’y prenons pas garde, ce sont les vieux réflexes qui prennent, sous la conduite de la peur, le dessus.

Les comportements qu’on pouvait observer auparavant dans certains projets particulièrement complexes, s’observent maintenant dans les médias, la politique, nos comportements, à large échelle.

Et cela ne concerne plus seulement l’argent de quelques investisseurs, ou l’organisation de quelque entreprise, mais nous tous, notre société, nos proches, nos voisins, nos amis, tous les autres et le reste du vivant sur cette planète.

 

Je rêve

qu’on se donne une trêve

qu’on ralentisse

que nous nous mettions ensemble pour partager, faire le deuil, célébrer

pour imaginer, construire.

S’il vous plaît, ne me pincez pas…

 

“Ce n’est pas un signe de bonne santé mentale d’être bien adapté à une société malade.”

Jiddu Krishnamurti


Suite aux nombreux commentaires, permettez-moi quelques précisions et compléments (lundi 21.9.2020, 19h30) :

  • Respectons les directives et recommandations des autorités.
  • Cet article est un témoignage, une réflexion. Il n’appelle pas à être d’accord ou pas d’accord. Chacun son chemin.
  • Cet article ne concerne pas le masque, mais comment nous, comme société, vivons cette expérience particulière. (Personnellement je porte le masque là où il est obligatoire, voire souhaité par mon vis-à-vis).
  • Cet article soulève des questions et ne prétend aucunement connaître des réponses. A ce titre, il ne s’agit pas d’une opinion.
  • Je ne répondrai pas aux commentaires agressifs envers ma personne (qui êtes-vous pour me juger ? que savez-vous de moi ?), ni aux commentaires anonymes.
  • D’où je parle : je suis biochimiste, titulaire d’un Doctorat en sciences naturelles effectué à l’Ecole de Pharmacie de Lausanne. Je suis également ingénieur en environnement. Je suis chargé de cours à l’Université de Lausanne, dans le Master Politique et Management Publics, et dans le Master en Fondements et Pratiques de la Durabilité. J’ai beaucoup travaillé dans la santé publique, notamment comme responsable du Programme national tabac à l’OFSP. Je suis également officier supérieur de l’armée suisse (colonel des troupes sanitaires), engagé volontairement durant 6 semaines auprès de la cellule de renseignement sanitaire du Commandement des opérations de l’Armée. Pour le reste, mon profil LinkedIn vous informera.
  • Respectons les directives et recommandations des autorités.

Le déni: une posture politique assumée?

Au café du coin (maintenant que c’est de nouveau possible), nous nous moquons de Bolsonaro et de son arrogance envers la pandémie, nous nous inquiétons des menaces de mort contre les scientifiques, nous rions (une fois de plus) de Trump qui déclarait à Tulsa que «Quand on fait ce volume de dépistage, on trouve plus (…) de cas. Alors j’ai dit: ‘Ralentissez le dépistage’», ou de ses recommandations d’utiliser l’eau de Javel.

Serions-nous meilleurs?

Pas sûr. Nous avons eu début mars le Conseiller d’Etat Philippe Leuba et son dafalgan. Et depuis, me direz-vous, la science a fait des progrès, nous avons plus de connaissances, nous sommes devenus plus malins.

Et bien non, ce matin, nous entendons, non sans un étonnement teinté d’effroi, qu’aujourd’hui même, des “parlementaires bourgeois” critiquent les propos du chef de la Task Force COVID-19 émis durant le week-end.

Et avec quels arguments?

  • “En pleine crise, il faut parler d’une seule voix. Le temps des critiques viendra bien assez tôt”;
  • “Dans l’incertitude, on a droit au silence, c’est la règle de tout scientifique”;
  • “Le Conseil fédéral appréhende la crise dans sa globalité, et pas seulement d’un point de vue épidémiologique, contrairement aux scientifiques”.

Particularité de toutes ces voix: elles sont “proches des milieux économiques”.

Des arguments, ou plutôt des slogans?

Ces arguments paraissent a priori sensés. Néanmoins, considérons les points suivants:

  • La prémisse de ces arguments est que la position du Conseil fédéral, qui soutient une relance plutôt rapide de l’économie, semble plaire plus aux milieux de l’économie qu’aux scientifiques, et donc que sa remise en question serait perçue comme gênante;
  • Qui a la position la plus intéressée? Les parlementaires proches de l’économie, ou les scientifiques?
  • “Parler d’une seule voix” ne fait du sens que lorsqu’il y a consentement de toutes les parties; cela ne signifie nullement “être obéissant à une décision imbécile”. Rappelons que de nombreuses catastrophes (dont l’explosion de la navette Challenger) ont été le fruit d’un refus d’entendre des avis minoritaires parfaitement pertinents;
  • Il semble y avoir confusion entre “critique” et “avis qualifié”;
  • La confiance du Conseil fédéral ne sera probablement pas (encore) impactée par l’avis du président de la Task Force, par contre elle pourrait l’être s’il y donne une réponse inadéquate;
  • Les scientifiques font le métier de chercher des choses qu’ils ne connaissent pas encore, et pour cela de prendre le risque de ne rien trouver et de se tromper; et bien sûr qu’ils communiquent aussi sur l’incertitude, d’ailleurs ce mot est un concept statistique;
  • La globalité, oui bien sûr, quand on a le temps pour cela. Dans une crise, il y a des priorités: que les pompiers éteignent le feu qui menace directement des vies humaines, sauver les meubles vient bien après. Et il ne viendrait à l’esprit de personne de mettre les intérêts matériels avant les intérêts des vivants.

Les dogmes (économiques) en échec dans un monde VUCA?

A entendre ces propos, l’économie semble ne pas aimer l’ambiguïté, qui rend impossible une compréhension unique des faits, et elle ne semble pas aimer non plus l’incertitude, qui rend le monde imprédictible. Faudrait-il donc, en réaction, les taire, les mettre sous le tapis, s’offusquer, attaquer les avis divergents, tuer les porteurs de mauvaises nouvelles?

Les choses qui ne se comptent pas, qui ne se monétisent pas, qui ne se prouvent pas, qui ne se rentabilisent pas (rapidement), qui ne se comprennent pas, qui ne se planifient pas, bref, qui ne se maîtrisent pas, devraient-elles disparaître des radars, parce que la pensée ordinaire (selon François Dupuy) de nos dirigeant-e-s n’est pas à la hauteur du monde VUCA?

Ou alors ces mêmes dirigeant-e-s ne devraient-ils pas se sentir appelé-e-s à développer une pensée élaborée, une “pensée complexe” au sens d’Edgar Morin, capable d’intégrer plutôt que rejeter, explorer plutôt que combattre, reconnaître plutôt que nier?

Le déni: souvent fonctionnel

A la base, le déni est un mécanisme de protection psychologique lorsque nous sommes confronté-e-s à une situation pour laquelle nous n’avons pas encore de réponse adaptée. Ce mécanisme est parfaitement fonctionnel dans de nombreuses situations et dans un premier temps.

Sauf qu’ici, comme dans les problématiques climatiques et énergétiques, le déni devient très délétère, car il conduit à ne rien changer, à continuer à faire ce qu’on connaît, ce qui est familier et confortable, soit prioriser systématiquement les intérêts d’un système économique tout en négligeant les impacts sanitaires, sociaux, environnementaux, climatiques. Étonnamment, ce sont les mêmes acteurs, qui ont habituellement le mot “innovation” sur les lèvres du matin au soir, qui en ce moment s’engagent avec force pour que, surtout, rien ne change, que tout soit “comme avant”, et “rapidement”, s’il vous plaît.

Pourtant le déni est une étape indispensable pour faire le deuil de ce qui est déjà mort: le monde d’avant, techno-industriel, accro aux énergies fossiles, destructeur du vivant. Plus vite le déni est passé, plus vite le deuil se fait, et plus vite nous sommes aptes à reconstruire quelque chose de nouveau et donc innover. Alors à qui sert cette illusion entretenue par ces voix?

Le déni des dirigeant-e-s, ou le courage de regarder la réalité en face?

Je veux bien que nous autres, simples citoyen-ne-s, au café du coin, nous soyons dans le déni, mais pas nos dirigeant-e-s. J’attends de ces personnes qui ont choisi de prendre une responsabilité, au niveau économique, politique, sociétale, qu’elles répondent, justement, aux circonstances extraordinaires.

Non pas avec des invectives et des injonctions, en donnant des leçons, médicales ou scientifiques, alors qu’il n’apparait pas qu’elles soient qualifiées pour le faire. Non pas en balayant les réalités dérangeantes sous le tapis, en les combattant, les minimisant ou pis encore en maltraitant les scientifiques et lanceurs d’alerte.

Nous vous payons (ce sont les employé-e-s qui, par leur travail, paient le salaire des dirigeant-e-s) pour cela, nous votons pour vous pour cela, car pour les problèmes ordinaires, nous arrivons nous débrouiller assez bien sans vous.

L’incertitude, l’ambigüité, les mauvaises nouvelles, quand on est un-e dirigeant-e qui se respecte, cela se regarde en face. Cela s’intègre plutôt que se rejette. La plus-value managériale est bien là, dans ce courage indispensable.

Pour ma part, dans un monde qui va vers toujours plus de cataclysmes, je soutiendrai des hommes et des femmes qui seront doté-e-s de sagesse: qui sauront montrer courage et humilité, qui sauront dire à un président de task force “oh, comme c’est intéressant, dites-m’en plus”, qui s’engageront pour la résilience et la transformation, qui oseront des actes sans avoir réponse à tout à l’avance. Et vous?

“Post-COVID”: avez-vous de l’espoir ou de la confiance pour l’avenir?

Nous sommes bombardé.es, par les médias, les politiques, les dirigeant.e.s, les meneur.euses d’opinion de “il faut soutenir l’économie”, “il faut relancer la consommation”, “il faut faire ses vacances en Suisse”. Je ne sais pas vous, mais moi me vient la question “et pourquoi donc?”, ou “sinon quoi?”

Le constat: nous avons perdu nos repères et certitudes

Nous courrons comme des poules sans tête dans notre basse-cour tant connue – le monde “d’avant”, le seul que nous connaissions. Avec un mot magique à la bouche: “vaccin”. Taper ce mot-clé dans le moteur de recherche du Temps, et vous aurez un indice de l’attention accordée à ce nouvel eldorado. LA solution qui nous garantirait que tout sera comme avant. Ouf.

Pourtant, il n’est de loin pas certain que nous trouvions un vaccin, ni demain ni jamais d’ailleurs. Alors, psalmodions-nous des incantations pour que le vaccin se concrétise, avec toujours plus de force, avec des phrases qui commencent ou se ponctuent sans cesse par “en attendant le vaccin…”, en espérant que cette pensée magique suffira? Ou bien choisissons-nous une autre voie?

Vous êtes naufragé.e sur une île déserte…

îleC’est une de mes histoires favorites. Donc vous êtes naufragé.e sur une île déserte. Après une période de confinement et de solitude forcée que, ma foi, vous avez trouvée finalement assez agréable, l’ennui vous gagne et vous souhaitez quitter cette île.

Vous scrutez alors l’horizon, du matin au soir et du soir au matin, dans l’espoir qu’un bateau passera pour vous sauver, vous permettre de retrouver le “monde civilisé”. Votre regard aiguisé ne quitte pas cette ligne horizontale au loin, et cherche à identifier toute petite inflexion sur cet horizon qui vous indiquerait que votre espoir se concrétise. Vous avez espoir, car il n’y a pas d’autre issue à votre expérience de Robinson Crusoé.

Ou alors, après, ou au lieu de scruter l’horizon, vous vous retournez et vous constatez que des arbres poussent sur votre île. Vous avez alors confiance qu’un bateau passera. Confiance, car si aucun bateau ne passe, vous avez les ressources pour un plan B: vous construire un radeau.

Espérer, selon le Larousse, signifie “Considérer comme capable de se réaliser un événement, un acte, etc., qui est désiré, attendu”. Et aussi “Aimer à croire, à penser quelque chose”. C’est donc une attente d’un événement extérieur.

Tandis que la confiance signifie “Assurance, hardiesse, courage qui vient de la conscience qu’on a de sa valeur, de sa chance”. Et donc un état d’esprit intérieur, qui ne dépend pas de l’extérieur.

Nos (dés)espoirs…

Observez combien nous avons d’espoirs, et combien nous renonçons à la confiance. Espoir du vaccin, espoir que l’économie redémarre, espoir que les touristes reviennent, espoir que les consommateurs consomment, espoir que l’Etat sauve aussi telle ou telle autre activité économique et n’oublie personne, espoir que les billets d’avion, de concerts seront remboursés, espoir qu’il sera de nouveau possible de faire ceci ou cela, espoir que Trump se soit trompé en prenant de la Chloroquine, espoir de retrouver nos libertés… Espérer de telle manière, c’est faire le lit de son propre malheur.

La résilience commence par regarder la réalité en face

Et bien peu de monde daigne quitter l’horizon des yeux, se retourner et observer ce qu’il y a sur cette île. Or la résilience commence par accepter la réalité de manière résolue. Il n’est pas du tout sûr que nous disposions un jour d’un vaccin. Il n’est pas du tout sûr que les touristes reviennent, que l’économie redémarre, qu’il n’y aura pas de deuxième vague pandémique, ni que la chloroquine soit inefficace et dangereuse. Il se pourrait fort bien qu’aucun de ces scénarii ne se réalise.

Il est de bon ton de s’enivrer de ces litanies d’espoir, cela fait les titres des journaux, les slogans politiques et cela semble en rassurer d’aucuns. Et gare à celui.celle qui oserait, comme je le fais ici, poser la question critique: il.elle se verrait taxé.e de “pessimiste”, et éjecté.e de la discussion comme un chien d’un jeu de quilles.

Être victime ou acteur: un choix, pas une fatalité

On peut choisir de garder un regard obnubilé sur l’horizon en appliquant la méthode Coué. On peut aussi agir, changer notre regard et ainsi devenir responsable (jeu de mot en anglais: “response able”, “en capacité de répondre”). Et qu’est-ce qui nous libère de la posture de victime? La capacité à abandonner ce qui n’existe déjà plus, se défaire de ce qui est déjà mort, et faire face au pire et à nos peurs.

Nos vieilles vaches sacrées…

cow
Image by DEZALB from Pixabay

…sont comme nos vieux pyjamas: ce n’est plus très élégant ni adéquat, mais c’est tellement mignon… C’est ce qu’on aime, et c’est notre principal obstacle à l’innovation et à la résilience.

Nous devrions être incité.es et soutenu.es, non pas à imaginer des solutions pour rétablir la société d’avant: qu’on puisse quand même faire voler des avions, quand même sauver le tourisme, quand même changer de voiture, des activités qui de toute manière sont à reconsidérer en lien avec les questions climatiques et énergétiques.

Non, nous devrions être invité.es, incité.es et soutenu.es à imaginer, individuellement, en famille, dans nos quartiers, nos communes, nos entreprises et organisations, un monde où l’espoir laisse la place à la confiance, où les inepties de nos sociétés modernes d’avant ne sont pas reprises telles quelles sans réflexion.

C’est le moment de s’imaginer le “pire”, de se dire que peut-être aucun bateau ne passera jamais. Les touristes ne reviendront pas, les vols ne reprendront pas, le vaccin ne viendra pas, l’économie ne s’en remettra pas. Et à partir de ce nouveau regard, prendre, en version moderne, un nouveau pari de Pascal. D’autant plus que, de ce que j’entends autour de moi, nous sommes nombreux.ses à ne pas vraiment désirer que cela soit “comme avant”.

Terminons avec cette citation du Général Mark A. Milley, chef d’Etat-Major de l’US Army :

“Il vaut mieux abattre nos vaches sacrées par nous-mêmes, plutôt que de perdre une guerre parce que nous étions trop bornés pour penser l’impensable.”

(« It is better for us to slaughter our sacred cows ourselves, rather than lose a war because we are too hidebound to think the unthinkable. »)

 

Pour aller plus loin :

  • Harvard Business Review (France). Résilience, 2019.

  • Lerch, Daniel, éd. The community resilience reader: essential resources for an era of upheaval. Washington: Island Press, 2017.

  • Curation sur la gestion de crise et la résilience: https://www.scoop.it/topic/black-swan

Et vous, êtes-vous à l’aise avec votre non-savoir?

Nous sommes dans une société savante – du moins, c’est l’image qu’elle se donne d’elle-même. Or nous avons entendu durant cette période de pandémie plusieurs fois nos autorités déclarer “on ne sait pas”, “les scientifiques ne savent pas”, “on ne peut pas savoir”. Aveu d’incompétence, ou alors y-a-t-il plus d’inconnues que nous voulons bien croire? Et dans un tel cas, dans un monde où les mythologies de l’intelligence artificielle et du big data nous font croire que tout pourrait se calculer, comment faire quand on ne sait pas?

L’intelligence ce n’est pas ce que l’on sait mais ce que l’on fait quand on ne sait pas. Jean Piaget

Voici les stratégies à disposition pour exercer cette intelligence. Commençons par un peu de vocabulaire.

Qu’est-ce que le non-savoir?

Le Larousse nous donne les définitions suivantes:

  • Incertitude: caractère de ce qui n’est pas établi avec exactitude, connu avec certitude;
  • Ignorance: fait de ne pas savoir quelque chose, de ne pas être au courant de quelque chose ; défaut de connaissances ou manque d’expérience portant sur un domaine donné;
  • Inconnue: élément d’une situation, d’une question qui n’est pas connu, sur lequel les informations sont insuffisantes.

Quels sont les types d’incertitude?

  • Il y a d’abord les choses que nous savons que nous savons, le connu (en anglais “known knows”);
  • Ensuite les choses que nous savons que nous ne savons pas, les inconnues connues (en anglais “known unknows”);
  • Et, particulièrement importantes dans cette pandémie, les choses que nous ne savons même pas que ne ne savons pas, les inconnues inconnues (en anglais “unknown unknows”, abrégées “unk unks”). Nous sommes non seulement ignorants, mais en plus ignorants sur notre degré d’ignorance.

Notre addiction à la connaissance

Tout comme moi, vous aurez certainement remarqué que nous avons une forme d’addiction au savoir, à la connaissance, à l’information. Les journalistes demandent si on a des “preuves scientifiques” avant d’entreprendre telle ou telle démarche, on exige des dirigeant.e.s qu’ils.elles s’appuient sur des “faits” pour “décider” (j’y reviendrai), on nous parle de “evidence-based” medicine, ou management. Nous avons l’a priori que la réponse “je ne sais pas” serait d’abord un aveu d’incompétence. Nous n’aimons pas l’incertitude.

Nous avons perdu de vue – et cela devrait nous redonner une chiquenaude d’humilité – que dans la vie, nous en savons immensément moins que ce que nous prétendons. Pis, nous nous sentons rassuré.e.s de “savoir” – ou du moins d’avoir une réponse qui nous paraît cohérente, même si elle est fausse: c’est la base du fonctionnement des théories du complot, car ne pas savoir, ne pas avoir de réponse, est anxiogène.

Dans la crise, dans le monde VUCA qui est le nôtre, le “je ne sais pas” des expert.e.s, du Conseil fédéral, est ce que j’appelle de “l’ignorance qualifiée”. La première démarche est déjà de suspendre tout jugement, et de considérer un “je ne sais pas” comme une réponse compétente et honnête, surtout si elle est désagréable à entendre. Et avec cela, de soutenir cette incertitude, de prendre conscience du stress, de la peur que ce non-savoir génère, et d’accueillir ces émotions inconfortables – qui se transforment malheureusement trop souvent en agressivité vers le porteur de la mauvaise nouvelle. Agir dans le non-savoir a ainsi non seulement une dimension “technique” si l’on peut dire, mais aussi une importante composante émotionnelle, individuelle comme collective, que j’ai abordé ailleurs.

Comment gérons-nous les inconnues connaissables?

Nous avons plusieurs stratégies pour cela, dont les explications s’appuient sur le modèle Cynefin de Dave Snowden que j’ai présenté ailleurs.

  1. La première est de se remémorer. C’est ce que nous faisions à l’école. Cela présuppose que le savoir est existant, et que mon cerveau doit simplement aller le rechercher. “Sense – categorize – respond” selon Cynefin, dans une situation simple ou triviale.
  2. La deuxième est d’analyser. Dans une situation compliquée, on sait ce qu’on ne sait pas. En appliquant la logique, l’analyse, parfois avec le soutien de machines, il est possible de générer de la connaissance. Cela présuppose non seulement que les données et informations utiles sont disponibles, mais que les formules pour le calcul des relations entre ces informations le sont aussi. Une variante de cette manière de faire est le recours aux expert.e.s. “Sense – analyze – respond” selon Cynefin. C’est ici ou notre civilisation cartésienne logique, “rationnelle”, se sent à la maison. Dans le monde de la déduction, qui n’est pas celui de la décision. En effet, quand tous les faits sont disponibles, que reste-t-il encore à “décider”?

    cynefin
    https://scrumsaguenay.ca/2015/08/17/pourquoi-comment-quoi-comment-etre-agile/

Nous l’avons bien vu pendant la catastrophe du COVID: les informations manquent, le savoir n’est pas disponible. Nous trouvons cela, individuellement comme collectivement, très, très inconfortable: cela nous énerve, nous sortons notre vocabulaire de tous les noms d’oiseaux pour les scientifiques, le Conseil fédéral, la politique…

Nous constatons que c’est nouveau, que le savoir du passé n’est pas d’une grande utilité, que les expert.e.s ne le sont pas vraiment, que l’analyse, pourtant amplement tentée ad nauseum avec force modèles mathématiques, statistiques et courbes épidémiologiques, est lamentablement en échec.

Ne serait-ce pas le moment de mettre en oeuvre la citation de Piaget, d’être intelligent par l’action plutôt que par la réflexion?

Les stratégies lorsque l’analyse et l’expertise sont en échec

Lorsque le non-savoir résiste même aux expert.e.s, même avec l’aide de machines, il s’agit de l’explorer non plus mentalement (l’analyse), mais expérimentalement (l’action).

3. La troisième démarche est d’expérimenter à petite échelle. “Probe – sense – respond” selon Cynefin. Cela signifie fonctionner en cycles itératifs, tels qu’au cœur des approches agiles. Pour les problématiques complexes dans lesquelles il y a du temps pour apprendre avant d’agir plus largement.

4. La quatrième démarche, qui est celle de la gestion de la pandémie, est la gestion de crise appliquée à une situation chaotique, du moins au début. L’analyse est en échec, pas de temps pour faire des expériences en condition de laboratoire, il ne reste donc plus qu’à agir dans l’incertitude, “act – sense – respond” selon Cynefin. C’est exactement ce qu’a fait et communiqué le Conseil fédéral: une expérience (car on ne l’a jamais fait auparavant) à grande échelle.

Mesdames, Messieurs, c’est ICI, et seulement quand on ne peut pas savoir, que réellement on décide. Par opposition à l’indécision, souvent induite par la tétanie “par manque d’informations, de données, de preuves”. L’enjeu managérial est double:

  • décider clairement (présuppose de connaître sa destination, ses objectifs) et à temps;
  • et surtout apprendre continuellement pour pouvoir ajuster et s’adapter.

Et oui, comme les observateurs (les médias, le public, la politique, les actionnaires) sont aux aguets avec les lunettes du mode compliqué qu’on nous enseigne depuis l’école, il vous sera reproché a posteriori (on est toujours plus intelligent après), de ne pas avoir su, d’avoir été dans la contradiction, bref, vous serez incompris.e.s, critiqué.e.s, quoi que vous fassiez et expliquiez. N’est-ce d’ailleurs justement pas pour ce type de situation que vous avez choisi de prendre une fonction à responsabilité? Le grand moment de leadership de votre carrière, c’est maintenant…

Quelles compétences essentielles pour traverser les autres catastrophes qui nous attendent?

Entre éventuelle deuxième vague pandémique, récession économique, crise sociale, canicule et autres catastrophes climatiques et environnementales en cours et à venir, comme ces phénomènes, du moins à notre échelle temporelle, sont nouveaux et peu prédictibles quant aux moments et intensités de leur survenance, quelles sont les capacités dont nous aurons toujours plus besoin?

Ce n’est pas plus ni mieux d’analyse, car

  • le futur paraît toujours moins être une simple extrapolation du passé: sauf violenter gravement les lois de l’univers, la croissance en mode “toujours plus vite et toujours plus gros” des dernières décennies est en train de s’inscrire dans les livres d’histoire;
  • l’incertitude est toujours plus la règle, la connaissance “à temps” l’exception (l’analyse est lente);
  • la complexité (le nombre de données et de leurs interconnections) augmente sans cesse;
  • l’analyse ne permet que partiellement de se préparer aux surprises;
  • l’analyse évacue la dimension centrale du management dans l’incertitude: la gestion des émotions.

La clé est dans la capacité, individuelle et collective, à

  • savoir observer en suspendant le jugement;
  • décider à temps, en intégrant l’intuition;
  • savoir observer les conséquences des décisions;
  • savoir apprendre continuellement.

Une culture apprenante, concrètement?

Il ne s’agit donc plus d’analyser, ensuite agir, ensuite apprendre pour la prochaine fois (les fameuses “After action reviews”), dans une séquence linéaire, mais d’apprendre:

  • qualitativement: quels sont les savoirs nécessaires, les questions déterminantes;
  • rapidement et continuellement: au fur et à mesure de l’action, non plus uniquement “après”;
  • systématiquement: non plus aléatoirement, et de manière à transformer continuellement les pratiques, aussi managériales.

Les bonnes questions à vous poser pour votre organisation peuvent être:

  • quelle place est donnée au non-savoir chez nous? Est-il permis de dire honnêtement “je ne sais pas”?
  • quels styles de leadership sont-ils soutenant pour un monde incertain?
  • quelle culture d’équipe, d’entreprise est-elle nécessaire pour explorer l’incertitude et savoir s’adapter?
  • comment faire de nos vulnérabilités, de notre non-maîtrise, de notre ignorance, des ressources pour se transformer et s’adapter?
  • parlons-nous de résilience, savons-nous ce qui la mine ou au contraire la renforce?

 

Et si, à titre personnel, vous aviez le choix entre être victime, “à l’insu de votre plein gré”, de l’effet Dunning-Kruger, ou alors basculer d’une pensée ordinaire à une pensée élaborée?

 

Pour aller plus loin: