Du bon usage des expert.e.s

Alors que le Parlement, dans la session qui s’ouvre, traitera de la question du rôle de la Swiss National COVID-19 Science Task Force, voici un rappel des bonnes pratiques dans l’usage de celles et ceux qui sont appelés “experts”.

(pour faciliter la lecture, il est renoncé au langage épicène; le choix de la forme masculine est arbitraire – ou pas…).

 

Experts de quoi?

Indiquons ici que certaines formes de conseil en entreprise (les “consultants”) sont des postures d’experts. Et que nous ne distinguons pas entre experts internes ou externes à une organisation.

Pourquoi ces guillemets autour de “experts” me demanderez-vous? Posons la question: experts de quoi?

Le Larousse définit l’adjectif “expert” comme suit: “Qui connaît très bien quelque chose par la pratique”.

Première remarque: selon cette définition, il s’agit donc d’une compétence plutôt empirique qu’académique. On pourrait néanmoins argumenter et accepter que la réflexion intellectuelle est aussi une pratique.

De quoi est-on expert: du problème ou de la solution?

Si l’expertise est liée à l’action, cela signifie qu’on est en mesure d’amener, peut-être mieux que d’autres, des solutions aux situations problématiques. Avoir une solution pertinente doit forcément signifier que le problème est bien compris – ou alors qu’on a beaucoup de chance. Cela nous mène à la question suivante.

Experts à quel moment?

Par définition, on n’est donc expert que de quelque chose qu’on a déjà fait, déjà pensé. On ne peut donc pas être expert de quelque chose qu’on ne connaît pas, qu’on n’a jamais fait. Les experts ainsi ne peuvent disposer que d’une expertise sur le passé.

Ce point est déterminant: l’expertise n’est applicable que dans un cas de figure qui ressemble à des problèmes déjà rencontrés dans le passé. Et elle ne l’est donc pas dans un cas de figure d’un nouveau problème émergent, telle la crise COVID-19.

Dit à l’emporte-pièce: dans une crise nouvelle, il ne peut donc y avoir de quelconques experts, des “sachants”. Il ne peut y avoir que des aventuriers, des pionniers, en train de construire leur expertise par leur pratique émergente. Dans une telle situation, nous sommes toutes et tous des débutants, des apprenants. Le mot expert est donc complétement abusif et génère de faux espoirs quand la réponse honnête aux questions qu’on se pose est: “personne ne sait”.

Experts pour quels types de problèmes?

Comme présenté précédemment, le modèle Cynefin de Dave Snowden distingue entre les situations compliquées et les situations complexes. Distinguer, cela signifie comprendre que “complexe” n’est pas le superlatif de “compliqué”, et qu’en conséquence, on ne gère pas la complexité en faisant plus d’efforts en mode compliqué.

Une situation complexe ou chaotique se caractérise notamment pas sa grande imprédictibilité, par l’impossibilité de comprendre complètement et correctement (“unk unks”), par l’impossibilité d’avoir une vue d’ensemble. Par l’échec de toute tentative logique et analytique: ces systèmes ne révèlent leur dynamique, leur sens qu’en les pratiquant, en les explorant. En apprenant continuellement (pratiques émergentes).

Si une situation complexe ou chaotique nous dépasse, ce n’est pas un signe d’incompétence: c’est intrinsèquement vrai. Et cela concerne chacune et chacun de nous, indépendamment de notre QI, de notre CV, de notre âge, de nos titres, de notre fonction et classe de salaire.

Le premier constat qu’il s’agit donc de faire est un aveu d’impuissance et de dépassement, une posture d’humilité fondamentale: on sait très peu, on comprend très peu, et il n’y a aucune garantie qu’on comprendra un jour et qu’on agira correctement. Et pour pouvoir cela, il y a lieu de reconnaître que des émotions comme la peur sont naturellement au rendez-vous: il s’agira de l’apprivoiser et en faire notre amie.

Limites de l’expertise

Résumons. L’expertise du passé n’est pas une garantie de solutions pertinentes dans un problème complexe nouveau. Jamais.

Première conséquence: descendre les experts de leur piédestal (sur lequel nous les avons nous-mêmes mis).

Deuxième conséquence: engager les experts pour aider à comprendre le problème. Uniquement.

Troisième conséquence: ne PAS engager les experts pour élaborer des solutions, car leur contribution peut réduire la créativité et péjorer la qualité des prévisions.

Quatrième conséquence: cadrer leur mandat. Quel est leur rôle, quel n’est pas leur rôle. Ainsi, rappelons que la liberté (p.ex. de s’exprimer publiquement) est indissociable de la responsabilité. Quand on n’a pas de comptes à rendre, démocratiquement par la légitimation que donne une élection, juridiquement, par les exigences du droit, cela ne saurait donner toutes les libertés.

Le piège de l’arrogance

Etre expert est devenu dans notre société une sorte de statut social: c’est très valorisé, aussi bien dans les entreprises que dans l’opinion publique. “Savoir, c’est le pouvoir”. Car nous aimons comprendre, nous aimons croire que nous sommes en maîtrise, ou que du moins certains le sont. Parce qu’admettre que même les experts sont dépassés, c’est anxiogène. Nous aimons avoir des réponses.

Admettre que les experts ne savent pas non plus, c’est inacceptable. Et pourtant vrai. Il s’agit donc collectivement de trouver d’autres pistes d’une part pour nous rassurer (gérer la peur) et d’autre part pour élaborer des solutions.

Comment s’y prendre alors?

Une fois que les experts ont apporté leur contribution, les clés sont ailleurs:

  • Impératif: veiller à créer une culture de sécurité psychologique dans vos équipes.
  • Constituer un groupe de grande diversité, avec des profils très diversifiés. Très. Une professeure d’épidémiologie est très proche d’un professeur d’économie. Et très éloignée d’une infirmière à domicile et d’un livreur de pizza. Mobiliser les troublions, les stagiaires, les nouveaux-venus, les voisins, vos concurrents. Car la crise n’est pas le moment pour la compétition, mais pour apprendre et grandir ensemble, pour la solidarité.
  • Faciliter le travail avec les approches d’intelligence collective. Avec la pensée systémique.
  • Se mettre, individuellement et collectivement, en posture d’accepter les pertes. Pas seulement humaines comme dans le cas présent de la crise COVID-19. Mais surtout la perte des connaissances, savoirs et croyances qui ne sont plus vraies, ou plus utiles. Pertes d’amour-propre aussi, parfois. Savoir mourir à un passé qui n’est plus utile, pour laisser émerger le nouveau.
  • Veiller à créer une culture de sécurité psychologique. (on ne le redira jamais assez: c’est LA clé).

En résumé

  • Si c’est une situation compliquée: trouver et mandater des experts ; leur demander des solutions.
  • Si c’est une situation complexe ou chaotique, une crise : trouver et mandater des experts. Leur demander leur éclairage sur le problème. Puis les mettre en attente pour d’éventuelles sollicitations sur demande, et vous mettre, vous et vos équipes adhoc, au travail.

 

Terminons par ce bref texte du Capitaine Sully Sullenberger (traduction libre):

“Durant les moments de crise, il s’agir d’être capable de se calmer soi-même, afin de pouvoir se concentrer sur la tâche en cours.

Cela exige une discipline mentale incroyable qui, comme toute autre compétence, vient de l’exposition et de la pratique. Cela a à voir avec prêter attention, être curieux, apprendre de l’expérience et comprendre comment s’améliorer.

Le calme émerge de la confiance. La confiance prend racine dans la réalité.

Et finalement, c’est de là que vient l’espoir. Il ne vient pas d’une pensée magique. Il vient des compétences actuelles basées des expériences dans le monde réel.

Philippe Vallat

Philippe Vallat

Philippe Vallat est coach, formateur, accompagnateur indépendant (www.comitans.ch). Biochimiste, Dr ès sc. et ingénieur en environnement, il anime aujourd'hui divers séminaires pour cadres et est chargé de cours à l'UNIL et dans diverses Hautes Ecoles. Il accompagne dirigeant.es et équipes dans des situations et projets complexes. Ses domaines de prédilection sont la complexité, l'incertitude (VUCA), la systémique, l'intelligence collective, la résilience, les politiques publiques.

18 réponses à “Du bon usage des expert.e.s

  1. Impossible de lire votre texte avec vos i.e.s t.e.s.e.s

    J’ai donc zappé, mais certain qu’il plaira à la minuscule frange qui se revendique de la gauche de la gauche.

  2. Texte très intéressant qui m’inspire quelques questions et remarques :

    Vous dites « l’expertise n’est applicable que dans un cas de figure qui ressemble à des problèmes déjà rencontrés dans le passé. Et elle ne l’est donc pas dans un cas de figure d’un nouveau problème émergent, telle la crise COVID-19. »

    La crise du Covid est-elle vraiment un cas de figure inédit ou une appréciation différente, totalement nouvelle, d’une situation déjà vécue dans le passé de nombreuses fois ?
    Ce ne sont en effet pas les épidémies qui manquent dans l’Histoire, même très récente.
    Finalement, est-ce la situation elle-même qui est nouvelle ou notre sensibilité qui a complètement évolué en quelques décennies ?

    « distingue entre les situations compliquées et les situations complexes »

    La complication on la fabrique, la complexité s’impose à nous par le jeu du hasard et des circonstances.
    La complication est souvent le fruit de l’incompétence et elle est un frein énorme lorsque l’on doit réagir face à des situations complexes.
    L’exemple de la réaction pataude et pitoyable des Etats et de leurs administrations face à la crise du Covid est à cet égard spectaculairement emblématique.

    « L’expertise du passé n’est pas une garantie de solutions pertinentes dans un problème complexe nouveau. Jamais. »

    Entièrement d’accord avec vous.
    Avec le temps j’ai appris à me méfier : lorsque quelqu’un me lance « j’y connais rien, c’est vous l’expert ! » tous mes « warnings » s’allument.
    En général, il s’agit surtout de nommer un bouc-émissaire qui en prendra plein la g… lorsque les choses tourneront mal.
    Le succès des experts est surtout lié à la volonté à peine voilée de nombre de cadres et de dirigeants actuels de se décharger de toute responsabilité en nommant « experts » ceux qui serviront de fusibles bien commodes le moment venu.
    L’ « intelligence collective », concept auquel personnellement je ne crois absolument pas, consistera surtout à tomber en meute sur l’ « expert » de service (il suffit à ce propos d’observer autour de nous en ce moment dans la presse, les médias et les conversations privées).

    1. Merci pour vos réflexions. A titre didactique, j’utilise les définitions de compliqué et complexe selon le modèle Cynefin. “Tous les modèles sont faux, certains sont utiles”, et le Cynefin est très utile à mes yeux. Vos explicitations font du sens, c’est un autre référentiel.

      Les expériences du passé: là-aussi, si je compare le vélo d’avant avec celui que j’ai maintenant, je vais pouvoir faire la même chose, ou avec un peu de réflexion résoudre les différences (problème compliqué). Les systèmes complexes (ou systèmes complexes adaptifs) ont des caractéristiques systémiques: la dépendance au contexte, le fait qu’à mêmes conditions de départ, deux systèmes vont se comporter différemment, des rétroactions, du hasard, de l’émergence.

      Pour reprendre l’exemple de Bateson: si vous donnez un coup de pied à une pierre, sa trajectoire peut être calculé avec les lois de la physique. Et l’expérience sera chaque fois la même: le travail des experts que de faire les calculs. Si vous donnez un coup de pied à un chien, sa trajectoire physique est prévisible selon les mêmes lois que celles qui régissent les cailloux. Mais la réponse du chien n’est pas prédictible, et chaque fois différente: que cela soit le même chien (il ne faut pas frapper les animaux svp…), ou la première fois un doberman et la seconde un caniche, aucun “expert” ne peut savoir à l’avance la réaction du chien. Donc il y a un pannel de possibilités, et il s’agit d’être alerte aux possibles réactions pour pouvoir s’adapter aux nouvelles circonstances. Pas sûr que c’est ce qui a été fait dans la gestion de la pandémie.

      Voilà pourquoi les comparaisons p.ex. grippe espagnole et COVID-19 ont des limites, qui ne sont que rarement explicitées.

      Ah, la question de la responsabilité. C’est tant important de rendre à César ce qui appartient à César. Chacun ses patates chaudes.

      L’intelligence collective, c’est autre chose que “l’intelligence des foules” en mode spontané. C’est un ensemble de postures et de pratiques (qui s’apprennent d’ailleurs) qui visent à générer plus que la somme des contributions individuelles. On parle aussi d’approches génératives. C’est ce que je pratique – et visiblement à satisfaction de mes clients – lorsque je facilite des groupes. Pour moi donc plus qu’un concept, un état d’esprit et une démarche structurée. Ce sont des approches qui nécessitent rigueur et discipline (très loin de tout laisser faire et laisser dire…). Ces approches contribuent à réduire les biais psychologiques et les effets de groupe.

  3. Bien sûr, tout le monde peut s’autoproclamer expert ou prophète à condition de trouver un élu qui vous rémunère contre une petite rétrocommission dans un paradis fiscal.

    Superbe, la photo de votre entête. Où peut-on la trouver avec une bonne résolution ?

  4. J’espère que pour les éventuelles missions habitées vers mars, il ne vienne à personne l’idée d’appliquer vos principes: “C’est nouveau, y a pas d expert, Mme et M. Michu ont autant de bonnes idées que n’importe qui du JPL qui n’est jamais sorti de ses études.”
    Tout ça me paraît bien bancale

    1. A lire votre synthèse dans laquelle je ne retrouve pas mes propos, je n’ai visiblement pas réussi à présenter de manière compréhensible la distinction entre le compliqué – ou méga-compliqué – et le complexe.

  5. Tout votre argumentaire est fondé sur le fait que cette crise serait inédite et l’expertise donc impossible. Parole d’expert en VUCA ? Vous qui parlez d’arrogance, c’est une invitation à plus d’humilité pour tous ceux qui se prétendent experts (et pas seulement la task force Covid).

    Non, les épidémies ne répondent pas à vos critères et ont émaillé l’histoire de l’humanité depuis son son apparition. Ce sont des phénomènes bien connus qui tendent à répéter les mêmes schémas depuis des siècles. Le nombre de similitudes entre ce qu’il se passe aujourd’hui et il y a un siècle sont étonnantes (attitude des milieux économiques et politiques, apparition des mêmes charlatans avec leurs solutions miracles). Relisez l’histoire !

    C’est aussi oublier que si les épidémies sont moins fréquentes dans le monde occidental, ce n’est de loin pas le cas dans le reste du monde où des “experts” ont contribué à en atténuer les effets tout en affinant leurs connaissances. Nous en bénéficions aujourd’hui.

    Finalement, les experts avaient annoncé une épidémie de type coronavirus depuis des années (SARS1 2003) mais nous avons préféré perpetuer la tradition des abris anti-atomiques plutôt que l’achat de masques.

    Je trouve donc votre analyse peu pertinente, Monsieur l’expert !

    1. Je ne partage pas votre analyse, qui me paraît trop générale. Les systèmes socio-techniques complexes ne sont pas des machines. Ils ne se comportent jamais 2x de la même manière. La différence est dans les différences. Même s’il y a des similitudes.
      P.S. je perçois de l’aggressivité dans vos propos, qui plus est venant d’un commentateur anonyme. Permettez-moi de ne pas trouver cela très élégant.En conséquence, je modèrerai tout futur commentaire de cette tonalité.

  6. Je suis d’accord avec vous.
    J’ajouterais que l’expert d’aujourd’hui est enfermé dans sa certitude de savoir et n’admet aucune contradiction qui est directement glissée dans le tiroir des complotistes.
    Cette pandémie est une aventure nouvelle et le chemin est à découvrir. Certes, d’auprès pandémies ont secoué notre monde et il y a des enseignements à en tirer mais la situation actuelle n’est pas celle du temps de la peste.
    Les experts manquent cruellement d’humilité, d’humanité et d’ancrage dans la réalité…..ce qui les rend incrédibles…….jamais nous n’avons vu tant d’experts et jamais ils n’ont été aussi ivres de pouvoir……..aujourd’hui, seuls les aventuriers discrets retiennent ma réflexion.

    1. Bonjour, “aventuriers discrets”, j’aime!
      J’aurais pu parler de l’impératif de curiosité. Avez-vous remarqué que lors de conférences et séminaires, les gens demandent l’autorisation de poser une question? Nous devrions instaurer l’autorisation de donner une réponse…

  7. Intéressante démonstration. Une autre possibilité, c’est que l’histoire se répète comme le suggère un article dans notre quotidien favori:

    https://www.letemps.ch/suisse/entre-gestion-pandemie-grippe-espagnole-celle-coronavirus-nombreux-points-communs

    A l’heure où une commission parlementaire suggère de censurer les professionnels qui connaîssent bien ces phénomènes et fournissent beaucoup d’efforts depuis un an déjà, sans être toujours entendus, c’est troublant. Car une grande majorité des informations que ces experts nous ont apportées étaient correctes mais politiquement inacceptables car contraires aux intérêts des plus puissants.

    L’histoire de cette pandémie se déroule donc comme prévu par la nature tant les humains sont prévisibles.

    1. Bonjour, des points communs ne font pas encore une bonne comparaison. Une bonne question à se poser est: quelles sont les différences qui font une différence.

      Je réagis sur la qualité des informations: ce n’est pas la proportion des informations correctes qui fait une différence, mais la pertinence de ces informations. Et ce qui est fait la pertinence est son utilité dans un contexte donné, lequel est en perpétuelle évolution.

      Quand vous jouez à la roulette russe (métaphore d’un danger connu, mais dont la survenance ne l’est pas), 5x il n’y a pas de cartouche…

  8. Tout a fait….demander l’autorisation de poser une question place le conférencier sur le podium du tout puissant devant lequel on se prosterne.
    Je pense depuis longtemps que le pouvoir (à tout niveau )est un piège pernicieux car il rend ivre et éloigne de l’humanité…..c’est un des combats le plus difficile pour qui veut rester soi …

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