Justin brille en tout

Ça se construit comment, l’attachement à un artiste? Pourquoi ça nait? Et ça se développe comment, dans le temps? Je réponds en me prenant comme exemple.

Pour celles et ceux qui me connaissent, c’est devenu une blague, mais il m’arrive néanmoins souvent de me définir ainsi: «Je suis amateur d’énormément de musiques, je suis fan de beaucoup de musiciennes et de musiciens, mais je suis le groupie d’un seul: Justin Broadrick.» Encore une fois, c’est une manière détournée de dire les choses: je ne lui envoie pas de lettres parfumées (je ne connais d’ailleurs pas son adresse), ni ne l’attendrai à la sortie d’un concert avec un long couteau pour le lier éternellement à moi.

Mais tout de même: ça fait maintenant 35 ans que j’écoute religieusement tout ce qu’il produit. Vous me demanderez, «mais fichtre, qui est ce génie?» Faisons-la courte: Justin Broadrick est un musicien britannique né en 1969, grandi dans la grisaille paradoxalement inspirante de Birmingham, et qui depuis bientôt 40 ans nous envoie des sons d’une égale intensité dans toute une série de genres différents* que les obsessionnels de l’étiquetage pourraient prendre des heures à punaiser («metal, musique industrielle, ambient, noise, electronica, techno, improvisation, shoegaze, drum’n’bass, hip hop, neurofunk», etc.). Bref: tout un bestiaire fait d’espèces qu’on ne s’attend pas forcément à voir réunies dans un seul et même biotope.

Qu’est-ce qui lie tout ça? Deux colonnes vertébrales: il y a d’abord une forme d’effet de souffle – Broadrick, c’est fort (aussi en termes de décibels), c’est une musique qui vous empoigne et vous aplatit. L’autre aspect, c’est cette notion qu’on dirait inventée pour les Midlands: le bleak, un adjectif qu’il faudrait rendre par une série de correspondances francophones – bleak, c’est à la fois sombre et blême, morne et toxique.

Vous me direz qu’il faut un certain goût pour le masochisme pour apprécier une musique ainsi décrite. C’est peut-être vrai, mais c’est une analyse en cache-sexe. Ce qui est en jeu ici, c’est bien plutôt une fringale d’énergie, qu’on accompagne, dont on se nourrit. Et c’est une puissance contre laquelle on joue à résister, grâce à laquelle (c’est peut-être là qu’est le résidu masochiste) on prend plaisir à être sonné. Pour avoir assisté à quelques dizaines de concerts des projets les plus connus de Broadrick (Godflesh, Techno Animal, Jesu, Final, JK Flesh), je peux le confirmer: on en ressort avec le cerveau qui bourdonne.

C’est certes une expérience physique – Broadrick est un très bon connaisseur des fréquences graves, celles qui vous font vibrer l’aile du nez et la cage des côtes. Mais ça ne s’y résume heureusement pas: cette musique cherche surtout à éclairer (et elle y parvient chez moi) des pans souvent peu arpentés de nos mondes intérieurs: la paranoïa comme épiphanie, le psychédélisme lent, la rédemption au marteau, le mur de son comme refuge, bref tout un spectre de sous-courants émotionnels qu’on croise assez peu souvent au sommet des charts. Il y a là une vraie sensibilité, d’autant plus appréciable que si la musique de Broadrick peut être violente, l’homme est aux antipodes – je me souviens l’avoir interviewé, au millénaire passé pour feu le magazine Reactor, avant un gigantesque concert de Techno Animal (le duo d’electro-dub wagnérien qu’il menait avec le non moins excellent Kevin Martin) à la Kaserne de Bâle: c’est juste un très bon type avec qui on boit une bière.

Rien de ce que je vous ai avoué jusqu’ici ne casserait trois pattes à un canard: comme tous les mélomanes, j’apprécie plus ou moins tel ou tel musicien en fonction de la corde qu’il ou elle fait vibrer chez moi, et en fonction de la manière dont elle ou il la fait vibrer. Mais il y a autre chose, qui tient d’une forme peut-être fantasmée de précognition. J’oriente: en quelques décennies d’écoute, j’ai vu mon goût musical, non pas changer, mais se développer, s’ouvrir perpétuellement à de nouveaux modes, à de nouvelles ambiances, à de nouvelles instrumentations (j’en parlais ici, dans un précédent billet). Chez moi, l’histoire de ce panachage peut être ramenée, si on la réduit à une forme d’abstraction, à quelques mouvements successifs: au milieu des années 80, j’écoute principalement du metal, du punk, du hard core (bref: des musiques à guitares lourdes); au tournant des années 80 et 90, je découvre quasiment coup sur coup la noise et la musique industrielle; première moitié des années 90, les musiques électroniques me tombent dessus – et ainsi de suite. Or il se trouve qu’à chacune de ces mues, je découvrais, en ma qualité de mangeur de disques, que Broadrick m’avait devancé en tant que créateur: quand je passe du metal académique à des sous-genres plus déviants, je découvre Napalm Death – avec un certain Justin Broadrick à la guitare; j’entame la noise, et voici Head of David avec, à la batterie, un nommé Broadrick, Justin. Musique industrielle? C’est le tour de Godflesh, indépassable variante métallisée de ce très large écosystème (Broadrick à la guitare, à nouveau). Musiques électroniques? Bam: Techno Animal, avec qui-vous-savez derrière les machines. Et ainsi de suite.

On peut interpréter cette omniprésence de deux manières, qui par ailleurs ne s’excluent pas: la plus goethéenne serait de voir en Broadrick un presque jumeau légèrement en avance sur ma propre temporalité – ce qu’il fait, quoi qu’il fasse, résonnera bientôt en moi. L’autre interprétation appellera la figure du passeur, ou celle du guide (davantage touristique que spirituel, c’est-à-dire à la manière de Virgile évitant à Dante de trébucher sur les damnés): si, en passant d’un genre A (connu) à un genre B (encore inconnu), je croise le nom de Broadrick, ça vaut pour sanction positive. Autrement dit: s’il s’essaye à tel ou tel type de musique, ça m’incitera à estimer que ce genre en question est valable. Justin Broadrick, douanier à la frontière des musiques.

Bref, je serai bien embêté le jour où il fera de la variétoche. C’est une blague, mais elle pointe malgré tout une réalité de la relation esthétique avec un créateur vivant, et qu’on peut considérer comme ce mélange de crainte et de désir qui nimbe l’attente de ce qui vient: face à la production fatalement close d’un artiste mort, l’angoisse est rétrospective («qu’a-t-il fait que je n’ai pas encore découvert?»); mais face à un artiste vivant, elle est prospective («quand va-t-il me décevoir?»).

Cela dit, je reste confiant.

* Et dans toute une série de projets: un site de fans en répertorie 36 (!) – et encore, il en manque un ou deux à ma connaissance.

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> à Vevey, au Café littéraire, le samedi 19 à 20h30 pour y écouter Hemlock Smith. Le projet de Michael Frei (dont on rappellera qu’il vient de sortir un très beau disque en collaboration avec Les Poissons Autistes, un duo qui m’est cher) reprend la scène avec un line up augmenté mais toujours le même savoir-faire en matière de chansons grises.

-> A Yverdon, le même jour, dès 11h, pour une déambulation pluridisciplinaire, intitulée «Panorama», entre le château et l’Amalgame. Au programme: théâtre et musique, avec en particulier un concert de Tobias Preisig et Isolated Lines au sortir d’une résidence commune.

-> A Genève, à la Maison Baron, le jeudi 24 à 16h pour, dans le cadre d’une journée baptisée du nom de «Shimmering», y écouter ATMO. Le duo d’Arnaud Sponar (alias Goodbye Ivan) et Sonia P. manipule du field recording, de la basse et des dispositifs électroniques pour des expériences planantes de haut vol. Le reste de la programmation est à l’avenant, avec des performances de Ban Lei, Christian Muller, Daniel Maszkowicz, et bien d’autres…

-> A Genève toujours, au Théâtre de l’Usine, les jeudi 24 et vendredi 25 à 20h, pour y découvrir HUBBUB, création musicale (POL) et dansée (Anne-Charlotte Hubert et Salomé Genès) dédiée «à la notion de violence, non comme démonstration visible de la force, mais dans ses manifestations les plus insidieuses, voire les plus douces».

-> à Romainmôtier, à la Maison des Moines, le samedi 26 à 20h30 pour y écouter l’Insub Meta Orchestra, formation genevoise de pointe quand on parle de musique contemporaine aventureuse. Ou tout du moins une partie de l’orchestre: jauges obligent, la formation a décidé de fragmenter ses forces et de jouer par petites escadrilles (une dizaine d’instrumentistes) qui se succéderont le long d’un «social reboot tour» dont la deuxième étape aura lieu à Martigny, aux Caves du Manoir, le jeudi 1er juillet.

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

6 réponses à “Justin brille en tout

  1. Après des mois de lecture passionnante des billets de ce blog, c’est là que je me rends compte brutalement qu’on a dû se connaître, ou en tout cas se croiser. Car j’ai aussi vu Techno Animal à Bâle et je crois bien que c’était à la Kaserne (mais dans mon souvenir il y avait tellement de fumigènes dans la salle que je n’ai de toute façon pas pu voir grand monde du reste du public), et surtout j’ai également fait partie de l’aventure _Reaktor_ en tant que photographe !

    Bonne continuation

    1. Merci! Et effectivement, il y a de fortes chances qu’on se soit croisé – vu c’est autre chose, avec l’armada de machines à fumée qu’il y avait sur place. Il y avait bien Sensational et Dälek le même soir, non?

      1. Il y avait bien Dälek le même soir (c’était la raison première de mon déplacement jusqu’à Bâle : revoir les potes de Dälek), mais je ne me souviens plus s’il y avait un troisième groupe.

        Pour le côté vu, je pensais surtout plus aux séances de rédaction de Reaktor.

        1. Je comprends! Mais j’avais fait cet ITW en invité, c’est Stéphane “Mr Perfect” Babey qui m’avait gentiment mis sur le coup (on était d’ailleurs ensemble à Bâle pour l’article). Mais je n’ai jamais fait de séance de rédaction chez Reaktor (malheureusement!).

      2. “Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde”.
        En tant qu’ancienne secrétaire de rédaction du feu et susdit magazine, je vous prie, bien amicalement, de prendre note qu’il s’orthographiait Reactor Magazine.
        Merci Philippe pour tes billets si intéressants !

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