«Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde»

Il y a deux ou trois semaines, j’ai reçu l’e-mail suivant, de la part de la maman d’un enfant autiste:

«J’ai lu dans le journal “24 Heures” que, en 2001, vous avez collaboré à la formation des Poissons Autistes.  Pourriez-vous me donner des renseignements concernant cette formation et surtout d’où provient le nom “Poissons autistes”?

Faisant partie de l’association Autisme Suisse Romande – ASR –, je suis intriguée par le fait que vous utilisiez le mot “autiste” en étant dans une musique spéciale sans être dans le handicap […]»

Evidemment, ça fait réfléchir. A plusieurs titres (j’y reviendrai), mais tout d’abord, bien entendu, parce que sous la lettre de ce message en forme de demande d’information, c’est de la peine qui résonne et, peut-être aussi, une forme de reproche, fût-il implicite.

Si Les Poissons Autistes s’appellent ainsi, c’est pour la raison suivante: en 2001, Stéphane Babey et moi-même avons fixé nos premiers morceaux sur une cassette audio usagée, dont la face A était occupée par un enregistrement des dialogues du Continent des hommes-poissons (L’Isola degli uomini pesce), un film réalisé en 1979 par Sergio Martino, et la face B par un reportage télévisé – Les Confessions d’un autiste. D’où: Les Poissons Autistes. C’est aussi simple que cela – aurait-on utilisé une autre cassette, notre nom eût été différent.

Voilà pour l’histoire. Vient maintenant la question de la responsabilité, celle du choix d’adopter et de conserver un nom. C’est une autre paire de manches. Pourquoi ce pseudonyme? J’ai le souvenir d’un grand éclat de rire nocturne, de quelque chose qui voulait dire: «Mais qu’est-ce qu’on est bêtes, quand même…» De la moquerie («se moquer de: tourner en dérision, en ridicule […] traiter quelqu’un de manière désinvolte, méprisante, avec impudence»)? Pas une seule seconde. J’imagine d’ailleurs que tel est bien entendu le cas aussi de celles et ceux qui ont choisi le même champ lexical pour nom de baptême – AUTISTI (le trio de Louis Jucker, Emilie Zoé et Steven Doutaz), Autistici (pseudonyme de l’électronicien britannique David Newman), ou encore Autistic Daughters (trio austro-néo-zélandais qui, pour celles et ceux à qui cela parle, gravite dans l’orbe des Viennois de Radian).

Bien entendu, l’absence de moquerie n’invaliderait en rien la peine qui prélude au reproche que je sens (à tort peut-être) courir sous les phrases de ma correspondante. La colère – et plus encore la tristesse – ne se jugent pas. Faut-il changer de nom? Présenter des excuses? Intimement, je suis tiraillé entre la nocuité de l’acte et son absence d’intention; je m’abstiens donc, pour l’heure en tout cas. Par contre, je peux exprimer ma plus profonde compassion – je viens d’ailleurs de le faire.

Question suivante: pourquoi garder ce pseudonyme? Réponse: en vertu d’une altération progressive de son sens. Je m’explique. A force de vivre avec un nom (ici: Les Poissons Autistes), on en vient à oublier peu à peu ce que les linguistes appellent sa dénotation, c’est-à-dire son sens littéral ou encore, pour parler en saussurien, son référent. Pour nous, Les Poissons Autistes ne désigne ni une classe d’animaux dans la taxinomie linnéenne, ni un type de trouble du développement, ni l’entremêlement des deux. Il fait référence à nous, et témoigne, comme une sorte de totem, de l’énorme part d’aléatoire qui a préludé à notre naissance en tant que duo. C’est la marque d’un souvenir, absolument dénuée de toute visée proclamatoire.

Cela étant, la question de la nomination, quel que soit son domaine d’application, est quelque chose de fascinant. J’en ai parlé, dans les paragraphes qui précèdent, en tant que «créateur» au sens large. Mais on peut aussi l’envisager depuis l’autre extrémité de la relation esthétique: comme récepteur (c’est-à-dire comme public). Personnellement, quand j’écoute les Dead Kennedys, ce ne sont ni le Dallas de 1963 ni le Los Angeles de 1968 qui me viennent prioritairement à l’esprit (même si ça a dû l’être pour leurs premiers publics quand ils ont déboulé dans le paysage en 1978). Si j’écoute Bomb Disneyland (antique groupe britannique de crossover qui se renomma «Bomb Everything» suite aux pressions de la firme), ce n’est pas parce que je veux rendre hommage à Europa Park. Quand j’écoute Joy Division, ce n’est pas l’image des Freudenabteilungen (les bordels des camps nazis) que j’ai en tête – même si Ian Curtis et ses collègues ont dû se dépêtrer de plusieurs accusations (en niant en bloc). Et j’ai beau écouter Suicidal Tendencies, je suis toujours en pleine forme et pleinement émerveillé par les beautés de l’existence. Ce qui me peuple les émotions quand j’écoute ces groupes, c’est un sentiment de révolte pour les deux premiers, et deux expressions différentes du spleen pour les deux autres.

 

Autrement dit, si le nom d’un groupe (ou un pseudonyme au sens large) ne se juge pas en fonction de sa vertu dénotative, c’est qu’il faut chercher du côté de ce que les linguistes, encore eux, nomment la connotation – c’est-à-dire, en en élargissant à peine le champ d’application, l’ensemble des effets de sens qui, sans être présents dans le dictionnaire, entourent la définition littérale de tel ou tel mot. Ces usages ne s’expliquent que par le contexte dans lequel ils sont produits, et en vertu de celles et ceux qui les énoncent (les musiciens): si Justin Broadrick et Ben Green ont décidé, en 1988 à Birmingham, de baptiser leur duo de metal industriel du nom de Godflesh, ce n’était pas pour célébrer l’eucharistie, mais plutôt pour signifier le goût paradoxal qui consiste à se réfugier dans un gigantesque mur de son. Dans un entretien daté de 1992, Broadrick expliquait: «The word God conjures something immense and inconceivable. The flesh part is what effects you on a physical level. Our music is loud and destructive.»

Même réflexion pour Trisomie 21, fameux groupe français de cold wave. En 2017, pour leur retour et un entretien au magazine Trax, ils répondaient, à la question «Pourquoi ce nom?», ceci: «L’idée, c’est que le monde dans lequel on est s’effondre, c’est un chaos complet. En 1981, on a 20 ans, on se dit: “Si c’est ça la norme, on préfère être du côté des anormaux, parce que c’est là où il y a de l’humain.” C’était très difficile pour nous, on a eu des soucis. On a été refusés dans plein de télés, ce n’était surtout pas le bon truc pour devenir célèbres. On vient aussi du punk, on ne pensait pas faire carrière à l’époque. Finalement, on est devenus connus en étant underground. Tu ne peux pas faire de compromis avec un nom pareil.»

Mais ce n’est pas toujours facile. Même Nicola Sirkis (Indochine) le confessait en 2014 au Parisien: «[…] ça a été chaud. C’est comme si on s’était appelé Algérie française» (alors que le groupe, selon ses dires, voyait son nom comme un hommage à Marguerite Duras).

Alors bien sûr, on peut se faire aider. Il existe quantité de sites qui prodiguent des conseils pour se choisir un pseudonyme: «Préférez un nom court (ex. Blur, Queen, Kiss), de maximum 2-3 mots. Evitez les “The”, ça ne se fait plus trop aujourd’hui […] Il doit s’écrire, se prononcer et se retenir facilement […] N’en faites pas trop dans l’originalité [ah flûte], et surtout soyez cohérents avec votre identité. Ne laissez pas penser que vous êtes un groupe parodique, joyeux par un nom trop original et que lorsque le public arrive, il se retrouve face à un groupe de jazz très sérieux», apprend-on sur le web. Il existe même des générateurs de noms de groupe: vous entrez quelques mots-clés (votre genre de musique, le prénom du lead guitarist, une couleur, un endroit où vous aimez faire la fête, ad lib.). J’ai essayé, et le nouveau nom des Poissons Autistes pourrait être: Experimental Poisson Brigade, Sleeping for the Experimental Woman (???), Stéphane and the Electro Humans, voire Master Of Pitchisson (celui-là, les initiés le comprendront peut-être). Mais je crois qu’on va en rester là.

 

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

5 réponses à “«Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde»

  1. Cher Philippe,

    « c’est de la peine qui résonne et, peut-être aussi, une forme de reproche, fût-il implicite »

    Je crains que le problème soit beaucoup plus profond que ça.
    La bien-pensance 2.0, minoritariste et victimolâtre, a engendré une nouvelle catégorie de créanciers sociaux : les « bien souffrants ».

    « (…) la victimisation est la version doloriste des privilèges. (…) Si elle pose en préalable que certains groupes, parce que défavorisés, peuvent bénéficier d’un traitement particulier, ces derniers, bientôt suivis par d’autres, seront tentés de se constituer en nouvelles féodalités d’opprimés. ‘S’il suffit d’être victime pour avoir raison, tout le monde se battra pour occuper cette position gratifiante’. Etre victime deviendra une vocation, un travail à plein temps. » prédisait déjà en 1995 Pascal Bruckner dans son essai « La tentation de l’innocence ».

    Appliqué pendant des décennies à l’éducation, le nivellement par le bas pour ne pas exclure les moins bien dotés intellectuellement ou culturellement, sur le principe « coupons une jambe à toute la population pour ne pas discriminer les estropiés », a créé des générations de personnes incapables de comprendre la nuance, l’humour au 2ème degrés (considéré même par certains comme une technique d’oppression sociale des privilégiés sur les plus « fragiles ») et la complexité du paradoxe. Pour ne défavoriser personne, on a développé le concept d’ « intelligence émotionnelle » : ce que je ressens, mes émotions, devient LA référence indiscutable et tout ce qui me heurte une agression personnelle caractérisée.

    Que tu sois un brave type plutôt altruiste et compassionnel n’y change rien. Comme l’a dit Houria Bouteldja, la passionaria des « Indigènes de la République » : n’importe quel Blanc, le plus antiraciste des antiracistes, le moins paternaliste des paternalistes, le plus sympa des sympas, devra subir comme les autres.

    En choisissant , il y a 20 ans, le nom de ton groupe, tu devenais déjà un salaud qui s’ignore.
    Toutes les bonnes âmes « éclairées » de notre époque merveilleuse se chargeront régulièrement de te le rappeler.

    1. Merci de ton message, Olivier. Je partage en partie ton avis – et surtout ton constat. Moins peut-être un point précis – lorsque tu dis que le ressenti est devenu “LA [en majuscules] référence indiscutable”. Elle a certes pris en intensité, mais ça ne reste pour l’heure (pour moi en tout cas) qu’une référence parmi d’autres – qu’on peut accepter, discuter, ou refuser.

  2. De la part de personnes sans problèmes, il ne s’agit que d’un jeu de mots innocent, d’humour. Elles ont cependant fait de l’esprit avec des mots lourds de sens. En étant interpellées, ne serait-ce qu’une minute, par une personne qui vit l’autisme au quotidien, elles sont invitées à mesurer le poids de ce mot et la dureté de la réalité qu’il nomme. On peut faire de l’humour sur tout, mais pourquoi est-ce que cela tombe aussi souvent sur le petit, le fragile, le souffrant? C’est le mal ordinaire fait sans le vouloir par le grand, le fort et le “pétant de santé”. Qui met de la distance, qui se met du bon côté. Si vous aviez eu un frère ou une soeur souffrant d’autisme, et donc une proximité avec cette réalité, auriez-vous, avec vos copains, donné ce nom “tellement marrant” à votre groupe? Je gage que vos poissons auraient été tout aussi déjantés mais pas autistes. Artistes, peut-être? J’appelle cela de l’inconscience et de la cécité. Heureuse de vous voir vous poser la question sur quelques lignes 20 ans après. Il y a de l’espoir. Le jeune crétin de 2001 a évolué. Je salue!

  3. “les belettes neurasthéniques”, “les tamanoirs transgenres”, “les sauterelles paranoïaques”, vous y avez pensé?
    Certains groupes ont choisi une simplicité minérale – de simples pierres qui roulent – et ne l’ont jamais regretté.
    Il faut dire que sur le plan de la musique, ils étaient plutôt souverains…

    1. Bonsoir, cerise et girofleénervé, et merci de vos messages. Vous me permettrez de vous répondre d’un seul bloc, puisqu’il m’apparaît que vous êtes une seule et même personne.

      Je n’ai pas grand chose à opposer à ce que vous me dites. Permettez-moi simplement de rebondir sur certains de vos propos:

      -> “En étant interpellées, ne serait-ce qu’une minute, par une personne qui vit l’autisme au quotidien, elles [vous parlez donc ici de moi] sont invitées à mesurer le poids de ce mot et la dureté de la réalité qu’il nomme.”

      C’est juste. Je mesure tout à fait ce poids – d’où l’existence de ce billet.

      -> “On peut faire de l’humour sur tout, mais pourquoi est-ce que cela tombe aussi souvent sur le petit, le fragile, le souffrant?”

      Je ne suis pas tout à fait d’accord avec vous. Les puissants (c’est le cas, par exemple, dans la satire) sont tout autant sujets à l’humour. J’ajouterais que “le petit, le fragile, le souffrant”, s’ils en sont victimes, le sont généralement sous la forme particulière de la moquerie – un trait que je récuse absolument dans mon cas.

      -> “Si vous aviez eu un frère ou une soeur souffrant d’autisme, et donc une proximité avec cette réalité, auriez-vous, avec vos copains, donné ce nom “tellement marrant” à votre groupe?”

      J’en doute. La tolérance à ce type d’usage est bien entendu tributaire de nos propres parcours.

      -> ““les belettes neurasthéniques”, “les tamanoirs transgenres”, “les sauterelles paranoïaques”, vous y avez pensé?”

      Non. Mais comme vous avez pu vous en rendre compte en me lisant, ça aurait pu être le cas.

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