Point d’ogre

En général, je ne mange pas quand j’écoute de la musique. A une exception près, peut-être: quand je suis à une grande table un peu classique (vous savez: nappe blanche, petit pot à beurre pour chacun, plats en quinze mots et extrême délicatesse du personnel), j’avoue qu’une discrète musique de chambre (pourquoi pas L’Empereur de Haydn) ajoute quelque chose à l’expérience – comme un arrière-goût fragile, je dirais. Je dirais aussi que ce genre de plaisir a tendance à se raréfier me concernant – essayez d’avaler tranquillement votre canon d’agneau grillé à la moutarde «Noire de Crimée», dauphines tomatées et chips écarlates avec des gamins dont le seul but est de subtiliser votre iPhone.

Mais je m’égare. Si je ne mange pas en écoutant de la musique, c’est parce que j’ai le sentiment que ça me déconcentre. Ce n’est pas qu’une histoire de bruits de mâchoires et de glotte (quelle horreur!). C’est peut-être plutôt que j’éprouve un peu de peine à solliciter l’estomac en même temps que le cerveau – d’un côté le borboros (le bourbier intime du système digestif dont parlait Galien); de l’autre l’éther des harmonies. Vous me rétorquerez que la musique qui me plaît est d’essence dionysiaque, et qu’elle fait donc bombance. Certes. Mais dans la symbolique alimentaire grecque, Dionysos est le représentant de la nourriture liquide (le vin); la nourriture solide (le pain), c’est plutôt l’affaire de Déméter.

Oui, bon, d’accord, je fais un peu mon pète-sec. J’aime bien manger. J’aime bien écouter de la musique en cuisinant. Et d’ailleurs, je fais de la musique en cuisinant – vous pouvez essayer chez vous: sortez un céleri-branche du frigo, émincez-le rapidement et en rythme en partant de sa section la plus épaisse, vous ferez une gamme ascendante. Et après tout, ce n’est pas moi qui ai inventé le tournedos Rossini. Tiens à propos de Rossini, on dit souvent que l’air «Di tanti palpiti», dans Tancredi, est surnommé l’«Aria del risi» car il aurait été composé pendant les quelques minutes que prend la cuisson d’un riz al dente.

Bref, il y a tout un champ métaphorique qui lie les violons et les casseroles: dans la Touraine du XVIe siècle (c’est assavoir au berceau Rabelays), on chantait ainsi les fastes de la Saint-Martin (je suis Jurassien, et je sens bien qu’elle approche!):

Plus tard, Marin Marais composera une Saillie du caffé; plus tard encore, ce sera Bach, avec une Cantate du café (BWV 211) – ces braves gens devaient être remontés comme des coucous…

Et aujourd’hui? Certes, il y a toujours des chansons à manger: les bonbons de Brel, les cornichons de Nino Ferrer, la salade de fruit de Bourvil, la merguez party des Musclés, le couscous de Bob Azzam, ou le «Mangez-moi» de Billy ze Kick – même si, là, ce n’est pas l’apport en calories qui compte:

Et il y a, bien entendu cet inoubliable hymne des nuits industrielles du tout début des années 1990:

Enfin, il y a des choses plus inattendues – ou qui, du moins, m’ont davantage frappé. Par exemple des carrières qui bifurquent d’un domaine à l’autre. Ça a été le cas de Skiz Fernando. Dans la seconde moitié des années 1990, il se faisait appeler Spectre, et fondait Wordsound, label de pointe de cette scène qu’à l’époque on nommait illbient. Spectre, c’était le rejeton parfaitement légitime de la rencontre fortuite, sur une table de dissection, du dub, du hip hop et de la kétamine:

Aujourd’hui, Skiz Fernando a calé sa noirceur au fond des cocottes: il se décrit maintenant comme «gastronaut» et «culinary assassin» (il a toujours eu un certain sens de l’humour). On le voit ci-dessous à Colombo, la capitale du Sri Lanka, dans une de ses explorations culinaires:

Tenez, un peu plus étonnant peut-être. En parcourant le dernier numéro de The Wire (ma bible des musiques actuelles), j’ai découvert l’existence de CHEWn, un magazine qui essaye de tracer des liens entre la noise et les fourchettes. On dira que les liens en question sont quelques fois un peu distendus, mais c’est une lecture absolument ravigotante. Au n°2, on pouvait par exemple lire les étonnantes confessions de Neil Campbell, bruiteur chez Astral Social Club, et en particulier celle-ci: «J’aime parfois faire de la musique là où je peux cuisiner en même temps. Par exemple, quand je mixe, je peux être tenté de modifier constamment les niveaux. Si je cuisine en même temps, cela m’oblige à quitter la pièce et à aller dans la cuisine, ce qui évite à mes mains de faire des réglages inutiles. Parfois, il faut laisser les choses trouver leur propre niveau.»

Oh et puis vous savez: tout se mange, avec un peu de bonne volonté. La preuve:

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A La Chaux-de-Fonds, au Che Bar, dès le jeudi 3, pour le Dans ton Che Festival. On y entendra plein de choses brindezingues, électroniques ou non, de Maxi Puch Rodéo Club à Tenko Texas, Lase Tupe ou encore Hundschopf (ça c’est moi, vous n’avez pas d’excuses);

-> A Bienne, à la Gurzelen, le samedi 5, pour la session locale des Digitales. Le festival itinérant a résisté au Covid, et présente une belle affiche d’expérimentateurs de tout poil: Simon Grab, Maspin & Purpura, Larkian, Alberto Malo, Audio K, Hundschopf (promis, après j’arrête)… L’étape suivante se déroulera au Nouveau Monde, à Fribourg, le samedi 12: on y entendra, entre autres, Tobias Preisig, Two Waves, Verveine, Romeo Bonvin, et tant d’autres;

-> A Genève, au Théâtre Pitoëff, dans le cadre de la Bâtie, pour une mise en musique de A Pigeon Sat on a Branch Reflecting on Existence (Roy Andersson, 2014) par Emilie Zoé et Christian G. Gaucher. De très beaux assemblages de pop povera. L’expérience se redonnera à Fribourg, à Fri-Son, le lendemain.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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