Ecoute, c’est du belge

Le son peut avoir des effets dévastateurs. Vous vous souvenez certainement de cette scène de C’est arrivé près de chez vous:

Selon l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement et du travail (et pourquoi pas?), «la nuisance sonore dépend […] des caractéristiques des sons émis comme de celles de la personne qui les reçoit: la fréquence du bruit, la pureté, l’intensité, l’émergence (soudaineté), la durée, la vulnérabilité individuelle et l’association avec d’autres expositions à risque (agents chimiques ou médicamenteux).» Intensité, soudaineté, vulnérabilité, exposition médicamenteuse: c’est tout à fait la tactique Poelvoorde.

L’AFSSET précise aussi que le bruit peut avoir, outre des effets sur l’audition elle-même (depuis les acouphènes jusqu’à la surdité plus ou moins complète), des conséquences «extra auditives» dans différents domaines (sommeil, système endocrinien, système immunitaire, santé mentale), et pouvant prendre différentes formes: «gêne, effets sur les attitudes, les comportements, les performances et l’intelligibilité de la parole».

C’est vrai: le voisin qui joue de la perceuse à 7h du matin un dimanche (ça existe, j’ai les noms) aura tendance à flinguer l’humeur pré-prandiale des personnes sensibles. Mais si le bruit peut être un malheur, il peut aussi (c’est du moins l’avis de certains) endosser des vertus opposées.

Un exemple: il y a quelques années, j’avais vu débarquer sur les réseaux sociaux des offres de paradis tellement artificiels qu’ils en étaient devenus virtuels. Il s’agissait de fichiers audios à télécharger et à écouter au casque, qui promettaient de reproduire les effets des produits stupéfiants les plus variés: alcool, cocaïne, cannabis, Ragusa, etc. Cette «e-drug», à l’époque, avait quelque peu inquiété outre-Atlantique:

Sur France 3 Provence-Alpes-Côte d’Azur, en 2016, c’était même carrément la panique la plus complète:

Ces services existent encore aujourd’hui. Je suis allé jeter un œil sur le site de l’un d’eux: I-Doser. Ce qui m’a tout d’abord frappé, c’est que ledit site existât toujours – non que j’aie craint un effet de censure, mais plutôt le désintérêt de la clientèle. Eh bien donc non, ça existe encore.

Ce qui m’a encore plus frappé, c’est la métamorphose radicale de la présentation du site entre 2010 (année du sujet de CBS partagé ci-dessus) et aujourd’hui: en 10 ans, on est passé d’un site hirsute (bâti à la fois comme un Chuchichäschtli  et comme un calendrier de l’Avent dont chaque fenêtre permet de télécharger l’ersatz numérique d’une drogue: crack, crystal meth, codéine…) à une plateforme sobre, léchée, aussi punk que peut l’être une keynote de Tim Cook et qui, plutôt que d’user du lexique du dealer, propose désormais à la vente des «binaural doses for every imaginable mood».

On explique – enfin, on laisse Wikipedia le faire, il s’y connaît: «Le binaural est une des méthodes d’enregistrement cherchant à reproduire la perception sonore naturelle humaine et ce, par restitution au casque. Le principe est d’envoyer à chaque oreille un son le plus similaire possible à celui que reçoivent les oreilles quand elles écoutent une scène sonore naturelle. Cela implique d’enregistrer avec une tête artificielle* et la restitution du son par un casque, car la restitution par haut-parleur introduit inévitablement une diaphonie détruisant l’effet binaural, ce qui n’a pas lieu avec un casque.»

Le but de l’enregistrement binaural est donc de restituer le plus fidèlement possible l’écoute humaine, et plus particulièrement dans sa nature tridimensionnelle. On pourrait s’attendre à ce que cette technique soit mise au service d’une approche qu’on dira descriptive, et dont la fonction serait de créer des paysages sonores qui soient les clones parfaits de ce que nos oreilles entendent en temps normal. Certains le font (en partie du moins, j’y reviendrai). Mais les gens d’I-Doser utilisent ces capacités de spatialisation pour créer des plages sonores qu’on dira tout à la fois abstraites et bruitistes, et dont le but est de posséder un effet psycho-actif.

Comme je suis un journaliste sérieux, j’ai essayé; mais comme je ne voulais pas de problème avec mon employeur, j’ai testé l’ersatz numérique d’un produit qui me semblait à peu près légal: l’alcool. J’ai donc téléchargé l’application I-Doser (en démo gratuite, faut pas exagérer non plus), et je me suis injecté une dose de jaja par les oreilles – les deux captures d’écran ci-dessous vous montrent à quoi ressemblent l’interface et les messages publicitaires qui s’y rattachent:

Qu’est-ce que j’ai entendu? Une bande sonore constituée principalement de deux éléments: une boucle grésillante centrée en bas à gauche du champ stéréophonique, et une avalanche de sons percussifs qui m’ont fait l’effet de la transcription synthétique d’une averse sur un toit de tôle ondulée. Qu’est-ce que ça m’a fait? Pas grand chose, j’avoue. Peut-être une légère sensation d’étourdissement au démarrage, mais qui était peut-être due au fait que j’ai lancé cet enregistrement alors que j’étais dans le train entre Bienne et Granges-Nord, et que le trajet y est par moments sinueux. En fin de compte, rien de très semblable à l’effet que peuvent produire une Imperial Porter ou une Quadrupel de chez La Trappe avalées le ventre vide. Cela dit, je vous laisserai faire votre propre expérience.

Je l’écrivais plus haut: on eût pu s’attendre à ce que l’enregistrement binaural soit mis au service du rendu d’une expérience sonore plutôt que «détourné» pour créer des sons inouïs. Eh bien, cette tentation naturaliste existe – même si la fonction de ces enregistrements n’est pas forcément très différente de ce que propose I-Doser. Je veux parler ici de cette (plus ou moins) nouvelle mode que l’on appelle «ASMR», abréviation pour «Autonomous Sensory Meridian Response». On repart sur Wikipedia (j’aime beaucoup Wikipedia): «ASMR est un sigle qui décrit une sensation distincte, agréable de picotements ou frissons au niveau du crâne, du cuir chevelu ou des zones périphériques du corps, en réponse à un stimulus visuel, auditif, olfactif ou cognitif. Cette sensation est induite typiquement lors de séances chez le coiffeur où les manipulations du cuir chevelu, éventuellement ressenties comme sensuelles, interviennent de surcroît généralement dans un environnement calme.»

Cette sensation, certaines et certains tentent de la recréer artificiellement, par l’enregistrement binaural. Depuis quelques années, les vidéos censées, non pas créer chez vous un état de conscience altéré, mais simplement vous relaxer avec des sons de frottement ou de tapotage (tapping, whispering, scratching, brushing) se sont mis à pulluler sur YouTube. Comme celle-ci:

Ces techniques sont censées avoir une influence bénéfique sur l’angoisse, le stress, ou les troubles du sommeil. Personnellement, je m’enfuis au bout de trente secondes. Je ne dois pas être réceptif – mais là aussi, je vous laisserai mener vos propres expériences.

Ne restons pas sur une note négative. L’enregistrement binaural n’est pas qu’une marotte plus ou moins New Age. Calls, cette étonnante websérie sans images créée par Canal+ il y a quelques années, joue par exemple aussi de la spatialisation du son pour bâtir une narration toute en chouettes effets d’angoisse.

Plus près de nous, les Lausannois de Wave Studio (qui ont partagé en 2019 un papier très bien fait sur le binaural) ont développé cette technique dans différents domaines plus ou moins inattendus, de la publicité (pour la marque horlogère F. P. Journe) à la pure expérience de synesthésie – en l’occurrence en sonorisant des dégustations de vin, dans le cadre du festival Sound Sound à Pully.

Bien entendu, cette technique est également utilisée pour produire des résultats plus proprement musicaux – l’émotion esthétique prenant dès lors le pas sur le bienfait médical. Entrez le mot-clé «binaural» dans cette gargantuesque banque de données qu’est Discogs, et vous tomberez sur une foultitude de disques disant user de cette manière de faire. Vous trouverez des œuvres de pure démonstration des capacités du binaural, mais beaucoup d’autres dans lesquelles le procédé n’est pas une fin en soi, mais un outil de composition. Il y a bien entendu le Binaural (Epic, 2000) de Pearl Jam, dont plusieurs titres sont construits de la sorte. Mais vous trouverez également des choses plus poussées, souvent associées d’ailleurs à une forme d’ironie sous-jacente – c’est le cas pour les Finlandais de Deathkey avec leur EP Emanations Of Binaural Terror (Freak Animal Records, 2014):

Au-delà, on peut aussi aller jeter une oreille (en tout cas je vous le conseille) du côté de chez Thomas Köner, grand maître des souterrains, et qui n’a pas son pareil pour créer des beautés qui désorientent – je vous partage ci-dessous un morceau éminemment bien nommé de son dernier album, Motus (Mille Plateaux, 2020):

On revient en Suisse romande avec un dernier exemple, Binaural field recordings of Shanghai, un beau trip très immersif dans les recoins de la cité-monstre réalisé par Francisco Meirino, l’une des voix les plus singulières et les plus intéressantes des musiques expérimentales de ce coin de pays**.

Ou sinon, vous pouvez aussi laisser Elvis vous lâcher des mots doux dans le fond de votre oreille gauche:

 

* On appelle ce micro particulier un «Oscar». L’illustration principale de ce billet vous en montre un.

** Vous avez dû vous rendre compte, en cliquant sur ce lien, qu’il vous menait à la page Bandcamp de Meirino, mais que la pièce que je vous propose d’écouter est une «exclusivité pour les abonnés». Inaugurée par Bandcamp à la fin 2014, cette fonctionnalité vous permet en quelque sorte de devenir le mécène de tel ou tel artiste, et d’avoir ainsi accès à des pistes inédites. Par les temps qui courent, c’est un soutien bienvenu à la création.

 

Si j’étais chez vous (et si j’en avais le droit), je partirais:

-> à Rivaz, au Domaine Chaudet, le samedi 15, pour un événement nommé «San Rivaz»: quatre concerts, passant sur un spectre qui volette entre pop minimaliste (Sun Cousto), rock inquiet (Leopardo) et garage rugueux – Penkowski et Fomies, ces derniers profitant d’ailleurs de l’occasion pour vernir leur nouvel album, Melting Seas:

-> A Neuchâtel, au Musée d’ethnographie, le même jour, pour un événement nommé «Ondes de choc» et coorganisé avec La Case à Chocs*. On y entendra des choses électroniques qui fleurent bon la fête froide: Camilla Sparksss et Corps pur, le  nouveau projet du Chaux-de-fonnier Gaspard Gigon (également connu sous le pseudonyme de Gaspard de la Montagne):

-> A Grangettes, à La Monade, les vendredi 14 et samedi 15 août, pour le It Sounds Food Festival. Une chouette initiative qui associe musique (on retrouve Leopardo, mais aussi Regis, ou Les Rêveries acoustiques) et cuisine (Aziadé Cirlini ou Arnaud Tabary). Attention, il est conseillé de réserver.

 

* Renseignez-vous toutefois sur la météo, l’événement pouvant être annulé en cas de mauvais temps.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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