«Verjüdelte und vernegerte Musik»*

Une fois n’est pas coutume (sur ce canal-ci en tout cas), je vais vous parler d’un livre. Un bouquin à la fois passionnant et effrayant: Commando Musik. Comment les nazis ont spolié l’Europe musicale, traduit en français et publié à la fin de l’année passée chez Buchet Chastel. Son auteur, Willem de Vries, est un musicologue hollandais. Mais c’est aussi un travail d’historien qu’il a fourni ici, et sa réflexion couvre deux champs principaux: le premier explique comment les nazis ont tenté de réécrire l’histoire de la musique allemande en la purgeant des influences et des apports de musiciens juifs; le second détaille les campagnes de spoliation de biens musicaux (instruments, partitions, disques, etc.) appartenant à des juifs (ou à des franc-maçons) organisées dans les territoires occupés (France, Belgique et Pays-Bas principalement).

La première partie du livre est un exemple parfait de l’ignominie et de la crétinerie profonde auxquelles le nazisme a pu conduire lorsqu’il s’est emparé des sciences humaines – ici: de la musicologie. On peut poser comme base, ici, une déclaration de Goebbels, publiée dans le numéro de juin 1933 de la revue Die Musik: «Si l’on attend de l’art qu’il caractérise les temps actuels, il faudra qu’il traite les problèmes d’aujourd’hui. Au cours des décennies à venir, l’art allemand sera héroïque, insatiablement romantique, froidement pratique, nationalement émotionnel, mutuellement incontournable et contraignant – ou ne sera pas.» Cette suite d’oxymores et d’apories donnera le «la» du traitement de la chose musicale par le régime. L’étrange bureaucratie du Reich – qui se voulait absolutiste tout en étant minée par les rivalités internes – accoucha d’une monstruosité: l’aryanisation de l’esthétique musicale.

«Aryaniser», cela peut vouloir dire deux choses: rendre allemand ce qui ne l’était pas, et répudier ce qui ne peut pas l’être. C’est ainsi qu’à partir de 1934, les musiciens juifs sont exclus de l’Orchestre philharmonique de Berlin – bien que son patron, Wilhelm Furtwängler, s’y soit opposé. C’est ainsi aussi que les œuvres de compositeurs juifs ou «anti-allemands» sont retirées du répertoire licite. La judaïté est ici considérée comme un virus: Janacek est mis à l’index parce qu’il a confié la révision de certaines de ses partitions à Max Brod – un juif. On atteint des sommets d’idiotie, par exemple lorsque le musicologue Wolfgang Boetticher (son nom reviendra plus bas) réécrit en la déformant la correspondance que Schumann entretenait avec Mendelssohn – parce qu’il lui était insoutenable que le grand Schumann, dans ses lettres, exprimât tant d’admiration pour un musicien israélite. On atteint aussi des sommets de bassesse, avec la publication, en 1940, du Lexikon der Juden in der Musik – on dira qu’il s’agit d’un mode d’emploi répertoriant, à l’attention des différentes strates de l’industrie musicale allemande, tous les musiciens, chefs d’orchestre ou compositeurs à éviter.

La deuxième partie du livre de Willem de Vries s’attache à détailler l’activité du Sonderstab Musik, un service rattaché à l’Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (on rappellera qu’Alfred Rosenberg termina sa carrière en 1946 à Nuremberg au bout d’une corde), et dont la mission consistait à piller tout ce que les territoires occupés pouvaient offrir en terme d’instruments de musique, partitions, et autres.

Placée sous la direction de Herbert Gerigk, cette officine a rempli des trains entiers en direction du Reich. De Vries a concentré son analyse sur trois champs d’opération du service: la France, la Belgique, les Pays-Bas. Voici, à titre d’exemple, une liste des convois qu’il a repérés, au départ de la France, entre mi-juin et début septembre 1943:

11 et 16 juin 1943: 3 wagons de fret remplis d’instruments, dont 9 harpes, à destination de Leipzig.

28 juin 1943: 2 wagons de pianos pour le haut commandement de la Waffen-SS à Berlin.

24 juillet 1943: 120 pianos en attente d’expédition vers Berlin. Cette cargaison a probablement été étalée sur plusieurs convois.

2 août 1943: 120 pianos droits (et quelques pianos à queue) vers le ministère des Territoires occupés de l’Est, répartis sur 2 wagons de fret.

11 août 1943: confirmation de l’envoi de 2 wagons de fret remplis de pianos droits et à queue, destinés à des familles allemandes victimes de raids aériens.

20 août 1943: expédition d’un lot de 24 instruments et d’une cargaison de disques 78-tours vers le site d’entreposage de Raitenhaslach.

25 août 1943: expédition de 40 pianos.

26 août 1943: expédition de 20 pianos.

31 août 1943: expédition vers le site de Raitenhaslach d’une cargaison répartie sur 3 wagons de fret, comprenant 19 pianos à queue, 5 pianos droits, 5 pianos carrés, 1 harmonium, 44 caisses de partitions, livres sur la musique, 24 caisses de petits instruments et de disques 78-tours.

1er septembre 1943: 20 pianos droits et 2 pianos à queue préparés pour expédition vers le ministère des Territoires occupés de l’Est.

Ce faisant, ce sont des pans entiers du patrimoine musical d’Europe de l’Ouest qui ont été volatilisés. Dans les cas emblématiques relevés par Willem de Vries, on notera le pillage de l’appartement de Darius Milhaud et celui, en 1940, de l’école de musique ancienne dirigée par la claveciniste polonaise Wanda Landowska – à cette occasion, ce sont 60 caisses de matériel qui ont été expédiées vers l’Est: des clavecins du XVIIe siècle, des épinettes, un piano sur lequel Chopin avait joué, etc.

Comme l’explique, dans l’entretien filmé ci-dessus, Pascale Bernheim, présidente de l’association Musique et Spoliations, il a été très difficile, après-guerre, de remettre la main sur ces objets volés par les nazis – aussi parce qu’une partie d’entre eux ont été détruits dans les bombardements des Alliés, et que d’autres sont restés dans l’orbe soviétique.

Il a été tout autant difficile de mener à bien le processus de dénazification dans le domaine des études sur la musique. Je parlais plus haut du musicologue Wolfgang Boetticher. Il fut un des éléments les plus zélés du Sonderstab Musik, toujours prêt à donner son avis éclairé sur telle ou telle pièce dérobée dans un appartement de mélomanes. Une fois la guerre terminée, il passe sous les radars, et continue d’enseigner, comme si de rien n’était, à l’Université de Göttingen. Ce n’est qu’au début des années 1980 que des soupçons surgissent – en particulier après la publication en 1982 dans la Frankfurter Rundschau d’une tribune de Christoph Wolff, musicologue à Harvard. Mais ce n’est qu’en 1998, après la première édition (en anglais) du livre de Willem de Vries, que l’Université de Göttingen décida de suspendre les cours de Wolfgang Boetticher. Il mourra en 2002.

* Tel était l’avis qu’exprimait Martin Mutschmann, Gauleiter de Saxe, sur le jazz, dans le numéro de juin-juillet 1943 de Musik im Kriege.

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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