Hantons en chœur

On ne s’ennuie pas, au royaume des ombres. S’il faut en croire Epistémon (c’est un ami de Pantagruel, auquel Rabelais a fait faire un aller retour aux enfers), on peut voir là-bas Alexandre le Grand réparer de vieilles chaussures (surtout celles de Diogène), Lancelot du Lac écorcher des chevaux morts, Cléopâtre vendre des légumes (principalement des oignons), ou Néron jouer de la vielle – mais pas chanter, peut-être parce que Suétone, déjà, disait de l’empereur qu’il avait «la voix faible et sourde».

Néron n’est pas le seul musicien de l’au-delà. Les rives du Styx sont peuplées de compositeurs décédés. Et certains sont très occupés à épaissir le répertoire qu’ils avaient construit de leur vivant. Tenez, prenez Liszt. Vous pensiez qu’il avait définitivement refermé son clavier un beau jour de juillet 1886 à Bayreuth ? Vous et moi peut-être, mais pas la pianiste Rosemary Brown (1916-2001), à qui il dicta toute une série de pièces inédites, comme cette Grübelei («rumination»), nuitamment transmise par delà les niveaux de réalité en 1969:

Rosemary Brown avait toute une série de correspondants d’outre-tombe: Liszt (qui fut le premier à la contacter), mais aussi Brahms, Bach, Rachmaninoff, Schubert, Grieg, Beethoven (qui lui dicta deux symphonies tout de même), Debussy, Schumann… Rosemary Brown est une stakhanoviste de la médiumnité au piano: en six ans, elle aurait retranscrit à peu près 400 pièces fraichement composées par des morts. Elle explique son étonnant parcours dans cette longue interview filmée en 1976:

Mme Brown n’est pas la seule musicienne à entendre les notes des défunts. Prenez par exemple le violoniste Florizel von Reuter (1890-1985), formé au Conservatoire de Genève. Dans le livre qu’il publia en 1928 (The Psychic Experiences of a Musician), il explique qu’il recevait des messages (épelés à l’envers sur le Ouija que détenait sa mère spirite) de Rimsky-Korsakov (mort en 1908), de Tartini (mort en 1770) ou de Paganini (mort en 1840) – lequel Paganini lui souffla même un doigté tout à fait novateur pour interpréter au mieux les Etudes les plus difficiles. Après Florizel von Reuter, voici Clifford Enticknap, qui expliqua être le canal par lequel Haendel communiquait de nouvelles créations à l’humanité – on notera qu’Enticknap explique avoir fait la connaissance de Haendel sur l’astéroïde Atlantis, où le grand compositeur baroque enseignait la musique sous le nom de Joseph Arkos. Et voici enfin Kathrin Harms. Cette pianiste danoise, c’est Chopin qui la visitait avec toute une série de pièces inédites – Chopin qui, précise Kathrin Harms, est actuellement l’un des musiciens les plus célèbres de la planète Vénus (les virtuoses décédés ont décidément la bougeotte):

Entendre la voix et la musique des morts. Faire revenir les morts, ou au moins les appeler*. Apprendre des morts. Ouvrir un vasistas sur l’au-delà. Plus ou moins métaphoriquement, la musique a toujours entretenu un lien avec les résurrections plus ou moins partielles. Une partition, c’est déjà une forme d’invocation. Et depuis que l’on peut conserver et reproduire le son (c’est-à-dire depuis l’invention, en 1857 par Édouard-Léon Scott de Martinville, du phonautographe), les rouleaux de cire et les fichiers AIFF renferment des légions de Lazare.

Aujourd’hui, on fait rejouer les morts – cf. les concerts par hologramme interposé (Tupac Shakur, Amy Winehouse, Jean-Luc Mélenchon, Maria Callas, Michael Jackson…). Les fantômes hantent les vomitoires du streaming. Et puis, je ne voudrais pas faire mon malin, mais les DJ utilisent des platines. Qu’on appelle en anglais des turntables. Esprit de David Guetta, es-tu là?

Je me moque, je me moque. Pourtant, une chose me semble assez sûre: on est, en 2020, toujours autant fasciné par les spectres – et en particulier par leur musique. Mais c’est peut-être l’objet de cette fascination, ou la manière de le considérer, qui s’est modifiée. Je ne saurais expliquer comment avec exactitude, mais je peux peut-être donner quelques images pour esquisser mon intuition. Remémorez-vous Kaïro (2001), ce fantastique film d’horreur de Kyioshi Kurosawa. Pitch (très) général : des fantômes cherchent à entrer en contact avec les vivants par le biais d’Internet. Vous souvenez-vous du grain (d’image et de voix) de ces esprits frappeurs du modem? Il y a du grésillement, quelque chose qui ressemble à un phénomène de réduction de la fréquence d’échantillonnage (c’est ce qu’on appelle en gros du downsampling, ou bitcrushing). Bref, la mort est exprimée par une onde sonore particulière: quelque chose qui ressemble à la dégradation, aux couches de poussière qui s’accumulent. On évoque la mort par une métaphore du temps qui passe: c’est, quelque part, la remettre en mouvement. On place un son fiévreux pour dire la rigor mortis; on troque le cadavre pour la dynamique du souvenir.

Je ne saurais dire si ce mouvement permet d’apprivoiser la mort ou s’il ne fait que la repousser encore un peu plus à l’écart. Mais il permet d’ouvrir un champ poétique (et quelques fois conceptuel**) dans lequel l’au-delà est débarrassé de la part la plus frontale de sa religiosité: les fantômes chantent, mais uniquement dans notre mémoire, et seulement parce que l’on veut bien se souvenir plus ou moins d’eux. Pour le dire autrement: on peut considérer le rapport aux spectres sous l’angle des contextes historiques, et en faire une matière à expression artistique.

Et à quoi ressemblent ces chants ? On peut tout d’abord les considérer sous l’angle documentaire. Vous pouvez vous référer aux témoignages du parapsychologue letton Konstantin Raudive (j’en parlais dans un précédent post, ici). Mais vous trouverez une bonne entrée en matière (quoique plus large, puisqu’elle prend aussi en compte les phénomènes dits de possession démoniaque) dans Spectra Ex Machina: a Sound Anthology of Occult Phenomena (1920-2017, Vol.1), double LP sorti par le label belge Sub Rosa (il est malheureusement déjà épuisé, mais n’hésitez pas à chiner). Cette collection d’enregistrements de séances de spiritisme ou d’exorcisme (comme celles auxquelles fut soumise, jusqu’à sa mort, l’infortunée – je dis ceci sans ironie aucune – Annelies Michel) vous fera certainement dresser le poil, mais elle est passionnante.

En matière de création, l’occulte est bien entendu, un carburant fameux des musiques à guitares dures. Vous qui me lisez et qui aviez 18 ans en 1971, vous vous êtes certainement amusé à passer à l’envers le «Stairway to Heaven» de Led Zeppelin pour y découvrir un message satanique. Cinquante ans plus tard, l’ésotérisme de forgeron a pris des formes plus différenciées : on pourrait par exemple vous diriger vers Sunn O))), bien sûr, mais aussi vers les Français d’Aluk Todolo – leur Occult Rock (Norma Evangelium Diaboli, 2012) est une référence en la matière – ou vers les disques de Dylan Carlson (le guitariste de Earth), et par exemple son La Strega And The Cunning Man In The Smoke (Latitudes, 2012).

L’ésotérisme noir a aussi servi de terreau à toute une série d’artistes (principalement britanniques) issus de la matrice Psychic TV (un collectif d’art post-industriel fondé par Genesis P-Orridge en 1981): on pense à des groupes comme Coil, Current 93, Nurse With Wound, et à des personnes comme David Tibet, Jhonn Balance, Peter «Sleazy» Christopherson ou Steven Stapleton. Des allumés extrêmement intéressants.

Le goût du spectral est étendu. Plus près de nous, on pourrait citer l’art du Jurassien Augustin Rebetez, et plus particulièrement sa part musicale, telle qu’on peut la découvrir dans Chruch, le projet qu’il mène avec Pascal Lopinat. Regardez et écoutez ci-après «Aux couteaux», extrait de leur album Le Corps du triste (Jelodanti, 2019). L’anagramme et le calembour indiquent une posture ironique; le son et l’image cultivent des teintes blafardes, comme entraperçues à travers un mur semi-permanent: il y a là du fantôme de fête froide.

On peut même faire du fantôme un objet auto-référentiel. Ou pour le dire en français: on peut imaginer une musique dans laquelle l’argument spectral est incarné par la musique elle-même. C’est le principe de ce que l’on appelle «hauntology». Le terme d’«hantologie» est dû à Derrida, mais c’est un quarteron de journalistes anglais (Mark Fisher, Simon Reynolds, Adam Harper, Ken Hollings) qui l’ont appliqué à la musique pour décrire des œuvres qui utilisent des enregistrements anciens comme matière première, et les retravaillent pour donner une musique en forme de Janus, à cheval sur les lignes du temps. Allez jeter une oreille aux productions d’un des labels phare du genre, Ghost Box (comme quoi), et écoutez ce que font Belbury Poly, The Advisory Circle, ou encore Pye Corner Audio. Vous connaissez l’expression «ghost in the machine»?

Sur ce, je vous laisse, j’ai un appel en absence de Josquin des Prés. Je vais pas le faire attendre mille ans.

* C’est le principe du nécrophone, auquel Thomas Edison avait réfléchi de longues années, sans parvenir à construire cet appareil censé pouvoir entrer en contact avec la zone, située vers l’aire de Broca, qu’Edison supposait être le siège de l’âme. Ah et tiens, par un de ces hasards comme il en existe peu, The Necrophone Sessions est justement le titre d’un disque à paraître prochainement de Hemlock Smith (Michael Frei) et Les Poissons Autistes (Stéphane Babey et moi-même). Vous pouvez en écouter un extrait ici.
** C’est par exemple ce que firent, en 2004, Mike Kelley et Robin Rimbaud (alias Scanner), en allant promener leurs enregistreurs dans plusieurs lieux célèbres des coteries spirites parisiennes : les domiciles de Lautréamont, Tristan Tzara, Serge Gainsbourg, la tombe de Jim Morrisson. Le résultat est à découvrir sur le disque
Esprits de Paris, sorti chez Compound Annex.

Si j’étais chez vous, je partirais :

-> A Genève (Caserne des Vernets, sa 1er février, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter DJ Nigga Fox, un des piliers de la scène électronique lisboète. Tout ce qu’il faut pour danser comme un tigre.

-> A Lausanne (Le Bourg, di 2), pour y écouter Goat, quatuor japonais de rock répétitif. Mais «répétitif» est ici bien réducteur: ces Nippons ont un ADN de Remington et leur musique se scinde en incroyables micro-rythmes.

-> A Genève (Plateforme des Eaux-Vives, même jour), pour y écouter Coilguns, furie métallique en forme de sabbat délavé emmené par Louis Jucker. Je vous en parlerai bientôt plus longuement dans Le Temps.

-> A Genève toujours (Cave 12, même soir), pour y écouter Xylouris / White. Un luthiste crétois, un batteur australien, et pas une feuille de papier à cigarettes entre les deux lorsqu’il s’agit de faire rugir le fond des musiques du vieil Occident. J’en parlais ici dans Le Temps.

> A Genève toujours (L’Ecurie, je 6), pour y écouter, dans le cadre d’une soirée de soutien au DAF Festival, Les Morts vont bien, chouette petit duo français qu’on rangera dans un rayon post-industriel répétitif.

> A Yverdon-les-Bains (Amalgame, ve 7), pour y écouter Frustration, post-punk français tout en tension et en urgence. Leur dernier album, So Cold Streams, sorti en octobre chez Born Bad, est une pure merveille.

> A Genève (Caserne des Vernets, ve 7, dans le cadre d’Antigel), pour y écouter Perc et Ansome, deux très grands maîtres de cette techno londonienne qui sait taper comme elle doit : fort. On ne saurait trop conseiller l’album (Hounds of the Harbor) que le second vient de publier sur le label (Perctrax) du premier: c’est une démonstration de propulsion. Et l’on ajoutera que Perc se produira le lendemain (sa 8) au Dachstock de Berne.

> A Bâle (Elysia, sa 8), pour y écouter DJ Sprinkles. Celui que l’on connaissait avant surtout sous le nom de Terre Thaemlitz met l’accent sur une forme de résurgence de la deep house, avec un sens certain de l’ancrage des basses.

> A Genève (Cave 12, di 9), pour y écouter Officine, trio de brutalistes français experts en une forme de rock rupestre, puissant, donné à coups de marteau. On y entendra du même coup le projet «one DIY drum» de Pascal Lopinat et le hip hop plombé de Cyrus Dufoy. On ajoutera que Lopinat jouera également le ve 14 à la Galerie du Sauvage, à Porrentruy.

> A Bâle (Wurm, me 12) pour y écouter Sourdurent, étonnant mélange entre expérimentations et traditions musicales occitanes. On pourra également les écouter le lendemain au Bourg de Lausanne.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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