«Fanfare au départ, en avant, marche!»

J’ai été fanfaron pendant longtemps. J’ai joué dans la Fanfare «L’Avenir» de Develier (fondée en 1906, c’est celle dont vous voyez l’image ci-dessus), pour la Fanfare des Cheminots de Delémont, et puis à encore à la Fanfare municipale de Delémont. J’y ai joué du cornet à pistons (ce n’est pas une poche à douille high-tech, c’est une petite trompette qu’on donne aux jeunes instrumentistes), de l’euphonium, de l’alto. Pour tout vous dire, j’ai même, comme mon père d’ailleurs, un brevet de directeur de fanfare, qui m’avait été délivré par la Fédération jurassienne de musique après deux semestres de cours (dispensés systématiquement le samedi matin à 8h30, autant vous dire qu’il fallait du souffle).

Qu’est-ce que j’en ai gardé? A part ma baguette de directeur que j’ai bêtement égarée, pas mal de choses: j’ai appris à marcher au pas tout en soufflant dans un tube en cuivre (ça m’a beaucoup aidé pour l’armée – il fallait juste que je lutte contre le réflexe d’emboucher mon fusil d’assaut). De la fanfare, j’ai encore conservé quelques notions de solfège, et la capacité à sortir un son à peu près correct d’une trompette (quand on me demande, je réponds souvent que c’est l’instrument dont je joue le moins mal). De mes années de fanfaron, j’ai enfin conservé une mission: celle qui consiste à montrer que l’objet fanfare n’est condamné ni à la tradition (il n’est pas que la bande-son des cortèges de la Fête-Dieu, quand le Saint-Sacrement abrité sous le dais arpente les rues du village), ni à la technicité quelques fois un peu froide des brass bands professionnels. La fanfare, c’est aussi un lieu d’énergies (et je ne pense pas forcément aux cliques de Carnaval en écrivant cela) et d’expériences – voire d’expérimentations.

Si l’on va un peu gratter dans les coins, on se rend compte que la fanfare peut exister de plusieurs manières dans les musiques d’à côté. Elle peut jouer par et pour elle-même; elle peut dialoguer avec d’autres types d’ensembles musicaux; elle peut aussi être utilisée pour certaines de ses qualités. L’une d’entre elles, c’est que la fanfare, c’est aussi un marching band, une bête à cortèges, avec tout ce que cela implique d’énergies propulsives. C’est cette caractéristique qu’avait retenue Cop Shoot Cop (un groupe qu’on dira de mouvance post-industrielle) pour ce qui fut certainement son titre le plus fameux: «$10 Bill», sur l’album Ask Questions Later (Interscope Records, 1993):

Techniquement, les membres de Cop Shoot Cop ont joué ici avec un esprit de la fanfare, pas avec une fanfare au sens strict – l’instrumentation se résume à une section de cuivres et à une paire de tambours de marche. Mais il existe d’autres tentatives, qui font cette fois-ci réellement dialoguer un groupe (de pop, de rock, etc.) avec un ensemble complet. British Sea Power, des rockers de Brighton, se produisent régulièrement avec le Redbridge Brass Band, une formation londonienne. On fait ça chez nous aussi, avec de très bons résultats. Rappelez-vous (si vous le souhaitez), c’était en 2017, en Singine: là, les métalleux de The Burden Remains s’étaient associés à The Horns of the Seventh Seal, un ensemble de souffleurs ad hoc monté et dirigé par Manfred Jungo (j’en parlais à l’époque dans Le Temps, ici). L’expérience de rapprochement a très bien fonctionné à mon sens, et ce dialogue entre deux mondes en a créé un troisième:

Il peut aussi arriver que la fanfare, comme catégorie musicale, dialogue avec elle-même. Ou plutôt qu’elle se pose des questions sur ce qu’elle est, sur ce à quoi elle sert, sur comment elle sonne. Là, l’univers des possibles s’étend. On pourrait par exemple citer le Gangbé Brass Band, cette chouette aventure béninoise largement documentée par mon collègue Arnaud Robert. Plus près de chez nous, on pourrait s’arrêter sur les lancées énergiques de la Fanfare du Loup, à Genève. Et j’ai récemment découvert avec joie et bonnes vibrations dans l’échine que Bandcamp avait consacré une de ses newsletters thématiques (les Daily Bandcamp) à la famille des «fanfares punks»: West Philadelphia Orchestra, What Cheer? Brigade, ou Infernal Noise Brigade – dont l’un des grands faits d’armes est d’avoir mis en cadence les manifestants anti-OMC de Seattle en 1999:

Creusons encore un peu. Connaissez-vous Rhys Chatham? Trompettiste, guitariste et compositeur américain, c’est surtout l’un des papes de l’avant-garde musicale. On lui doit des intuitions à la fois brindezingues et majestueuses, comme celle de faire jouer 400 guitaristes amateurs en même temps au Sacré-Cœur de Paris – l’expérience est gravée dans A Crimson Grail (sorti en 2006 chez Table of the Elements): la partition était simple, minimale, mais le résultat vous donne l’impression d’être avalé par un continent de cordes. Or, Chatham s’est aussi intéressé à la fanfare. Et à l’une d’entre elles en particulier: l’Harmonie municipale de Pontarlier. Qu’est-il allé faire dans la capitale française de l’absinthe? L’histoire est la suivante: en 2012, le réalisateur franco-suisse Blaise Harrison (celui-là même qui vient de sortir ce très beau film qu’est Les Particules*) travaillait à un documentaire consacré à cette unité musicale. Il a décidé d’inviter Chatham à en composer la bande-son, il explique pourquoi: «J’ai rencontré Rhys trois mois après le début du tournage, alors que je cherchais un compositeur pour le film. Je voulais que cette musique, très différente de celle que l’harmonie a l’habitude de jouer, serve de bande originale au film sans que l’on sache tout à fait qui l’interprète, jusqu’à la fin. Je voulais que le film soit teinté d’une certaine étrangeté, que son mouvement tende vers une abstraction, une épure, qu’il se transforme en «trip» d’une certaine façon. La musique de Rhys, musique minimaliste qui se construit par nappes sonores, me semblait pouvoir procurer ce sentiment, par son côté très hypnotique, comme une transe.» Chatham a donc accepté («Ce n’est pas tous les jours qu’il est donné à un compositeur d’écrire pour un orchestre de soixante personnes», disait-il à l’époque), et le résultat est quelque chose que je trouve pour ma part assez magnifique: «The Dream of Rhonabwy» (documenté sur Harmonie du soir, publié en 2013 chez Northern Spy). C’est effectivement une œuvre hypnotique, tout en sac et ressac, mais qui dégage en plus quelque chose qui tient de l’humilité et de l’humanité la plus profonde. Et l’humanité, je le sais d’expérience, est l’une des valeurs caractéristiques du fanfaron:

* Long-métrage par ailleurs accompagné d’une très belle bande-son composée par Èlg, et publiée chez Three:Four Records.

 

Si j’étais chez vous, je partirais :


-> A Berne (Dampfzentrale, je 5), pour y écouter Bohren & Der Club Of Gore, jazz vitreux, sombre, lynchien.

-> A Lausanne (un peu partout, du ve 6 au di 8), pour Les Urbaines et un programme trop pantagruélique pour être résumé ici. Cela dit, on va tout de suite vous en reparler plus longuement dans Le Temps.

-> A Bienne (Le Salopard, sa 7), pour y écouter Christophe Clebard (dans le cadre du No Wave Marathon), synthpunk parfaitement déglinguée.

-> A Bâle, (chez Plattfon, même soir), dans le cadre des événements entourant le 10e anniversaire du label Three:Four, pour y écouter Eric Chenaux et Manuel Troller, deux guitaristes de l’extrême. On notera qu’Eric Chenaux rejoue le lendemain au Bout du Monde, à Vevey.

-> A Genève (Cave 12, di 8), pour y écouter The Flying Luttenbachers, un ouragan de jazz brutal. On notera que le grand activiste Joke Lanz passera les disques pour finir la soirée.

-> A Lausanne (Les Docks, ma 10), pour y écouter Employed To Serve, magnifique furie métallique. The Warmth Of A Dying Sun, leur album de 2017, m’avait laissé baba.

-> A Genève (un peu partout, dès le ve 13), pour l’opération «By repetition, you start noticing details in the landscape», une manifestation totale où l’on pourra entendre Terry Riley, Jessika Kenney & Eyvind Kang, Vincent Barras, Félicia Atkinson, Sarah Davachi, Vincent de Roguin et bien d’autres. Je vous en reparlerai plus en détails dans Le Temps.

-> A Genève encore (Cave 12, ve 13), pour y écouter The Ex, légendaire formation hollandaise à la confluence du post punk, du bruit et des musiques d’ailleurs.

-> A Genève toujours (La Gravière, même soir), pour y écouter Ancient Methods. Le projet de Michael Wollenhaupt est à l’heure actuelle ce qui se fait de mieux dans le domaine de l’electro sombre comme un diamant.

-> A Düdingen (Bad Bonn, même soir), pour y écouter Andrew Weatherall. Un vieux sage britannique des musiques à danser et à s’élever comme on n’en fait plus.

-> A Martigny (Caves du Manoir, di 15), pour y écouter LLAMA/OLO et 2M2 : le premier projet réunit Didier Séverin et Loïc Grobéty, le second accole Maxime Hänsenberger à Mei Zhiyong, et l’un comme l’autre proposent une forme de combat rapproché avec le drone et les ondes tectoniques.

-> A Genève (Cave 12, même soir), pour y écouter la collaboration de Francisco Meirino et Nina Garcia, deux fins architectes de l’abrasion et des tensions.

-> A Lausanne (Le Bourg, lu 16), pour y écouter Stephen O’Malley et François J. Bonnet. Le premier, leader de Sunn O))), est le grand maître du drone metal, le second est un électroacousticien d’une inventivité sans frontières, et ils ont tous les deux conçu Cylene, un très récent album qui synthétise à merveilles leurs atavismes.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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