«cerfs, cerfs, Francis Jammes, fourchette»*

J’ai inventé le trip hop avant tout le monde. Et en dormant, en plus. Si si, je vous jure. Je vous raconte l’histoire.

C’était à l’été 1988. J’étais lycéen et, pendant les vacances, pour me faire un peu d’argent de poche, il m’arrivait d’aller bosser comme manœuvre sur les chantiers, dans la boîte de mon père. Un beau jour, en rentrant du boulot avec les bras d’équerre (je suis une petite nature, mais j’avais tout de même joué du marteau-piqueur toute la sainte journée), je m’écroule sur le divan de mes parents pour un roupillon pré-prandial bien mérité. C’est à ce moment-là que m’est arrivé une étrange expérience hypnagogique: j’ai rêvé une musique. A cette époque, j’écoutais surtout du punk et du hard core, mais celle-ci n’avait rien à voir: il y avait quelque chose qui ressemblait à un rythme hip hop, mais décéléré, et noyé dans la reverb; une basse profonde, lente, vaguement dub; et une voix féminine qui chantait en boucle: «I will take you to Buenos Aires» (je n’ai jamais mis les pieds en Argentine). C’était vraiment très beau.

On est maintenant quelques années plus tard. En 1994, plus précisément. Je suis désormais étudiant à l’université, et bam: le Dummy de Portishead déboule dans le paysage musical. J’en suis tombé à la renverse : ce rythme, cette basse, cette voix, c’était la musique que j’avais composée en demi-sommeil six ans plus tôt ! J’avais commis ce que les surréalistes appelaient un plagiat par anticipation**.

Je n’avais surtout pas eu la présence d’esprit de Schumann. Lui, il avait en effet bien pris soin de noter au réveil cette mélodie dont il avait rêvé pendant une nuit de février 1854: cette suite de notes lui fournira la base de ses Geistervariationen, une de ses dernières œuvres. Ce n’est pas le seul: Tartini (Le Trille du diable) ou Stravinsky (Octuor pour instruments à vent) ont aussi composé sous les plumes, dirent-ils. Un auteur canadien, Craig Sim Webb, s’est amusé à recueillir les témoignages de musiciens qui ont rêvé leur musique: il en aligne plus d’une centaine – Beethoven, Wagner, Johnny Cash («Ring of Fire» est un produit nocturne), ou Paul McCartney («Yesterday» aussi).

Schopenhauer ou Baudelaire*** l’ont dit, chacun avec ses mots: la musique et le rêve ont partie liée. Au Ier siècle av. J.-C., Artémidore d’Ephèse disait déjà, dans son Onirocritique, que «rêver qu’on joue de la trompette sacrée est bon pour ceux qui veulent se rassembler à d’autres personnes et pour ceux qui ont perdu un esclave ou d’autres parmi les serviteurs» (moi, je joue de la trompette profane, raison pour laquelle je n’ai personne à mon service – à part mes enfants). Au XXIe siècle ap. J.-C., le magazine Femme actuelle estime pour sa part que rêver de musique indique que «vos relations avec vos supérieurs seront au beau fixe» – on aura remarqué que, par delà les siècles, la mélodie semble être un marqueur onirique constant des relations de travail.

Analyser la musique, c’est bien, mais on peut aussi renverser la vapeur, et instrumentaliser la musique pour qu’elle influence nos rêves. C’est ce que proposent des sites de développement personnel, comme celui-ci:

Bon, chez moi, ça n’a pas marché – sûrement parce que YouTube m’a balancé une pub pour la lessive Persil et une autre pour Zalando avant d’embrayer enfin sur les harmonies utérines qui m’étaient promises****. Mais laissez-moi vous donner un conseil: si vous voulez vous forger des rêves étranges, lancez plutôt le très récent Psychotropic Electric Eels Dreams IV de Rob Mazurek juste avant de vous coucher. Vous verrez effectivement des gymnotes.

Mais redevenons sérieux. Ce que Rob Mazurek fait ici, c’est bien entendu tout autre chose: c’est une transcription poétique (en l’occurrence musicale) de ce que l’on imagine être des états du rêve. C’est le lot de l’onirisme en musique, du Prélude à l’après-midi d’un faune de Debussy («Aimai-je un rêve?», écrivait Mallarmé) à, au hasard, LaMonte Young et son Dream Syndicate ou Bill Laswell et Mick Harris dans leur Somnific Flux de 1995.

Bon. Et Freud alors, dans tout ça ? Eh bien… Eh bien rien du tout. « Ich bin ganz unmusikalisch », disait-il dans une lettre de 1928. Alors voilà.

 

 

 

* Marcel Proust, Sodome et Gomorrhe.

** J’ai fait beaucoup plus récemment, c’était cette année, un autre rêve musical. Cette fois-ci, je n’ai pas entendu de mélodie, mais une voix qui me donnait la recette d’un morceau. Je l’ai appliquée dès mon réveil, et ça a donné ceci – quand j’ai fait écouter cette beauté à mon voisin de bureau, il m’a fait ce très joli compliment: «On dirait mon chat qui fait un AVC»:

*** «[…] “Viens! oh! viens voyager dans les rêves, / Au delà du possible, au delà du connu!” / Et celle-là chantait comme le vent des grèves, / Fantôme vagissant, on ne sait d’où venu, / Qui caresse l’oreille et cependant l’effraie» («La Voix»).

**** Je ne résiste pas au plaisir de vous emmener vers cette autre séquence du même tonneau, «Musique pour purifier la maison Et Éloigner Les Mauvaises Ondes dans la maison 2018»:

 

 

 

Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Bâle (Kaserne, je 7), pour y écouter Carl Craig, maître et commandeur de la techno canal historique.

-> A Genève (Le Zoo, ve 8), pour y écouter Juan Atkins, patrimoine incontesté de la techno de Detroit.

-> A Lausanne (les Docks, di 10), pour y écouter Tinariwen, formation prototypique du blues touareg.

-> A Vevey (Rocking Chair, le même soir), pour y écouter Weyes Blood, petite merveille d’ambient pop cérémonielle.

-> A Genève (Cave 12, le même soir), pour y écouter Zuli: l’Egyptien Ahmed El Ghazoly propose des déconstructions électroniques qui vous prennent par les côtes. Jetez une oreille à son album Terminal (UIQ, 2018) pour vous en convaincre.

-> A Nyon (Théâtre de Marens, lu 11), pour y écouter Ólafur Arnalds. Le compositeur islandais, spécialiste des beautés fragiles, s’intéresse ces temps aux systèmes de jeu automatique pour piano.

-> A Genève (PTR/L’Usine, me 13), pour y écouter Mayhem, formation légendaire s’il en est de la scène black metal. La soirée va être dure.

-> A Genève (La Gravière, je 14), pour y écouter Mark Ernestus’ Ndagga Rythm Force. L’Allemand, figure de proue d’une techno aux inspirations dub (pensez Basic Channel et Chain Reaction), s’associe à des musiciens sénégalais pour une rénovation de ce style local qu’on nomme mbalax.

-> A Bulle (Ebullition, ve 15), pour y écouter Dub Trio. Oui, il y a du dub chez ces Américains, mais injecté dans un rock puissant et hachuré.

-> A Genève (Le Zoo, même soir), pour y écouter Nazamba, forgeron jamaïcain d’un dub électrifié, massif et caverneux.

-> A Vevey (Rocking Chair, me 20), pour y écouter Earth – rock méditatif, lent, une distillation de l’americana. La première partie sera assurée par Helen Money, violoncelliste rugissante.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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