«Les aureilles me cornent!»

Le Cinquiesme Livre est un roman de Rabelais à peu près apocryphe (je vous fais grâce des détails), publié à titre posthume en 1564. Il raconte le voyage, à travers l’océan, de Pantagruel, Panurge et le reste de leur crew pour rendre visite à Bacbuc, l’oracle de la Dive Bouteille. Au début de l’histoire, ils font escale sur l’«Isle sonnante». Voici ce que dit le texte, au moment où ils approchent de ladite île:

«Nous entendismes un bruit de loing venant, frequant et tumultueux, et nous sembloit à l’ouir que fussent cloches grosses, petites et mediocres […] Nous doubtions que feust Dodone, avecques ses chauderons, ou le porticque dit Heptaphone, en Olympie, ou bien le bruit sempiternel du Colosse erigé sus la sepulture de Mennon en Thebes d’Egypte, ou les tintamarres que jadis on oyoit autour d’un sepulcre en l’isle Lipara, l’une des Aeolides […]»

Bref, ils ne savent pas trop à quel son se vouer. Est-ce qu’ils entendent des cloches, des chaudrons, une statue de métal? No comprendo. On ne sait pas s’ils ont le moral à zéro, mais leur ouïe est proche d’un état qu’on pourrait appeler l’incertitude auditive. Ça arrive d’ailleurs à beaucoup de gens: quand Marco Polo traversait le désert de Lop, il croyait aussi entendre des choses étranges.

De l’incertitude à l’illusion, il n’y a pas grand chose: un pas, un surplus d’intensité, un changement de point de vue peut-être. Les illusions auditives sont le domaine de ce que l’on appelle la psychoacoustique, une discipline «qui s’occupe essentiellement des relations entre les caractéristiques du son et la sensation auditive qu’il provoque», disent les connaisseurs. Ce champ de recherche s’est entre autres spécialisé dans la documentation des chimères sonores, ces ondes étranges qui vous font prendre des vessies pour des lanternes: l’effet Rawdon-Smith, la fission mélodique, la négligence de phase, l’illusion de Deutsch (qui n’a rien à voir avec une manière d’enseigner l’histoire de France). Joli bestiaire, non?

Pour le plaisir de ne pas en croire vos oreilles, je vous donne deux exemples de ces fantasmagories. Premièrement, attaquez-vous à la gamme de Shepard. Vous aurez l’impression qu’elle monte indéfiniment, alors qu’elle ne fait que se répéter. Comment est-ce possible? C’est qu’elle est faite de «de sons complexes synthétiques constitués par l’addition de signaux sinusoïdaux de fréquences séparées par un intervalle d’octave.» Ecoutez comme c’est étrange:

Vous en voulez encore? Tentez l’accelerando de Risset. Un vrai traquenard, celui-ci: vous avez l’impression que cette boucle rythmique va de plus en plus vite ? Eh bien pas du tout – ce troublant effet est produit entre autres par un jeu sur les fréquences des éléments du rythme. Bon courage, ça rend fou:

Etonnant, non? Allons un peu plus loin, et intéressons-nous à un son bien particulier: la voix humaine, et les sens qu’elle peut transmettre quand elle chante. Là non plus, il n’est pas rare d’entendre tare pour barre, surtout lorsque le chant est en langue étrangère. C’est certes un autre type d’illusion, qui s’attaque cette fois-ci à nos capacités de décodage linguistique, mais je le trouve assez poilant – et je ne suis visiblement pas le seul, vu le nombre de turlupins de YouTube qui s’en donnent à cœur joie avec des vidéos du calibre de celle-ci:

Fatalement, ce genre de plaisanterie a mis en branle ma propre machine à souvenirs. Et je me suis rendu compte que mes neurones à moi aussi avaient pu s’abîmer dans de drôles de cul-de-sac interprétatifs. Allez, je remonte le temps. Je prends «Le Renard», de Bérurier Noir, paru sur l’album Concerto pour détraqués (Bondage Records, 1985) :

Vous entendez le dernier vers de la chanson? «Ta rage n’est point perdue»? Moi, j’ai toujours compris: «La salle des pas perdus» – alors que je n’avais pas encore visité le Palais fédéral à l’époque, et que les Iroquois s’y sont d’ailleurs toujours faits rares.

Autre exemple: «The Holiday Song», des Pixies (sur Come On Pilgrim, 4AD, 1987):

J’avais toujours trouvé (et je n’étais pas le seul dans ma bande de copains de l’époque) que terminer un refrain sur la phrase «Here I am, with my ants» ne voulait strictement rien dire mais était du plus bel effet surréaliste. Evidemment, la bonne leçon était: «Here I am, with my hand». Remarquez, je ne suis pas certain que cela soit forcément plus compréhensible…

Descendons de quelques étages, dans les sous-sols des musiques actuelles. En 1989, le duo britannique Godflesh (Justin Broadrick et Benny Green) sort Streetcleaner, chez Earache, un album qui donnera le «la» à ce que l’on appelle depuis le metal industriel. Voici son premier morceau («Like Rats»):

Je suis d’accord avec vous, la voix de Broadrick est relativement gutturale. C’est peut-être pour ça que j’ai soutenu pendant des années que la première ligne de son texte était «You breathe like rats». Vous respirez comme des rats. Là aussi, c’est très beau. Mais c’est également très faux – la bonne version étant «You breed like rats».

Encore un peu de metal industriel avec Meathook Seed, un projet relativement éphémère, qui réunissait des membres de Napalm Death et d’Obituary. Le premier morceau de leur premier très bon album (Embedded, Earache, 1993) s’appelle «Famine Sector». Le voici:

Ecoutez bien le break – vers 2 minutes, quand vous verrez à l’image un étrange bonhomme portant une cagoule taper sur des toms. Je vous parie une soirée ortolans que vous entendrez alors cette phrase, répétée plusieurs fois: «Vive la jeunesse! Vive la jeunesse!» Ce qui est totalement impossible. Je le sentais déjà à l’époque, mais j’ai toujours voulu garder cette ambiguïté en moi. Du moins jusqu’à hier, en écrivant ce texte dans le train. Vingt-six ans plus tard, donc. Et hier, entre Allaman et Rolle, je prends mon courage à deux mains, direction Google. Patatras. En fait, cette ode aux jeunes doit s’entendre de la manière suivante: «Expressionless! Emotionless!» C’est tout de suite moins engageant.

C’est un fait: les interférences neuronales, les carrefours absurdes entre les sons et les sens, les méprises fertiles et poétiques sont autant de moments que l’on passe à se regarder de l’intérieur et à se questionner en ricanant sur la valeur intrinsèque des rouages de notre esprit.

Dès lors, le pire du pire serait peut-être de déceler une illusion auditive dans un disque auquel on aurait soi-même participé. Et de s’y laisser prendre. Ça m’est arrivé. En 2015, avec Stéphane Babey (mon collègue des Poissons Autistes), Michael Frei (alias Hemlock Smith) et Arnaud Sponar (aka Goodbye Ivan), nous sortions, chez Everest Records et sous le nom de The Worst, un album intitulé Transatlantic Death Songs. Un très beau disque (pardon pour l’autopub!) sur lequel se trouve la chanson suivante, «Grow, then Self Destruct»:

Vous entendez la voix de Michael qui chante «Save me from myself»? C’est beau, c’est poignant. Malheureusement, l’un de nous quatre a dit un jour que l’on pouvait aussi comprendre: «Save me from Marcel» (Marcel étant le surnom d’un des membres du projet, je vous laisse deviner lequel). Ça a été le début d’une malédiction. Depuis, et j’ai pourtant eu beau faire, je n’arrive pas à me débarrasser de cette interprétation aberrante. Au secours.

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Si j’étais chez vous, je partirais:

-> A Genève, dans les alentours de l’Usine, jusqu’au samedi 12 octobre, pour y suivre la suite et la fin de cette belle machine à découvertes qu’est le Drone to the Bone Festival. Avec, entre autres, D.C.P., Nostromo, Bunkr, ou strom|morts.

-> A Lausanne, au Bourg, le jeudi 10, pour le concert de la Britannique Gwenifer Raymond, guitariste au fingerpicking précis et envolé comme celui de John Fahey. Une musique de grands espaces.

-> A Bienne, au Lokal-Int, le même soir, pour y découvrir State Music, un étonnant projet sonore de «recherche critique sur les studios électroacoustiques» mis au point par Laurent Güdel.

-> A Düdingen, au Bad Bonn, le vendredi 11, pour les performances d’Antoine Chessex (sismologie au saxophone) et de Dave Phillips (un ambianceur au noir très noir). On notera que Gwenifer Raymond (cf. supra) sera aussi de la partie, et que Dave Phillips jouera à la Cave 12 de Genève le dimanche 13.

-> A Bienne, au Singe, le même soir, pour y écouter Zarboth. Un rock tout en angles, hybridé de punk irrégulier et de constructions savantes.

-> A Delémont, au SAS, le même soir, pour le vernissage de Watchwinders, le nouvel album de Coilguns – il s’agit du projet de ferrailleurs emmené par Louis Jucker. Messe sombre pour guitares dures.

-> A Vevey, au Studio 603, le dimanche 13, pour y écouter Raoul Vignal, une folk gracile et déliée, diaphane et enlevée. Son album The Silver Veil (Talitres, 2017) est une merveille.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

3 réponses à “«Les aureilles me cornent!»

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