Zombie Jungle

Il y a bien longtemps (un an? un siècle? une éternité?), lorsque j’étais un jeune journaliste gonflé à craquer de sa propre suffisance, j’avais décrété, dans une chronique pour Le Temps, la mort imminente de la drum’n’bass. Un acteur de la scène genevoise dévolue à ce type de musique à danser m’avait alors envoyé un missile (via e-mail) pour me dire que pas du tout, et que je ferais mieux de sortir de ma rédaction pour me rendre compte par moi-même de la réalité du monde. Il avait raison, j’avais tort (j’ai souvent tort, mes gamins me le répètent chaque matin).

J’étais aveugle – voire un peu sourd. J’écoutais pourtant beaucoup de musiques électroniques à rythmes cassés: neurofunk, dubstep (avant que le genre ne tombe en capilotade, réduit à une signature publicitaire), grime, ou le dancehall mutant de producteurs comme Kevin Martin. Et dans les années 90, j’étais un grand fan de drum’n’bass (ou de jungle) et surtout de celle de francs-tireurs massifs du calibre de Panacea (Mathis Mootz) ou Quoit (Mick Harris). Mais la décennie suivante, mon intérêt s’était tari. Peut-être en raison d’un épisode bien précis: ce funeste moment où, alors que je l’interviewais (avec l’aide d’un ami réquisitionné pour l’occasion et dont je tairai le nom) pour Le Quotidien jurassien, l’un des membres de Worlds Apart (oui oui, le boys band) me confia que l’une des ses plus grandes inspirations n’était autre que LTJ Bukem (alors connu comme le pape de l’«intelligent drum’n’bass»).

J’étais donc, comme je le disais, devenu un peu sourd. Et comme il n’est pire sourd que celui qui etc., j’ai décidé de replonger. Alors j’ai replongé. J’avais le souvenir d’un style qui s’était réduit à des tapotements douillets tout juste bons à accompagner un Frappucino Refresha Berry Hibiscus, et je (re-)découvrais une drum’n’bass à nouveau en pleine expansion vers des marges insensées: en direction de la dureté (Machine Code, Limewax, DJ Hidden et les autres artistes de PRSPCT Recordings), de la folie (le surréalisme de Venetian Snares ou celui d’Igorrr), du grand-guignol (Voodoom) ou, plus intéressant encore, vers une forme de déconstruction et de ralentissement (Homemade Weapons, par exemple).

C’est dans ce dernier registre qu’il y a quelques mois à peine, j’ai été complètement renversé. Par quoi? Par la découverte, au travers d’un article de The Wire (la bible des musiques actuelles, mon Financial Times à moi), d’un label anglais, de Bristol: UVB-76. Entrez ces caractères dans Google, et vous tomberez sur une notice Wikipedia dont je ne résiste pas à vous livrer le premier paragraphe: «UVB-76 était l’indicatif d’une station de radio ondes courtes russe, remplacé en septembre 2010 par l’indicatif MDZhB, puis en septembre 2015 par l’indicatif ZhUOZ. La station émet généralement sur la fréquence 4 625 kHz (fréquences non répertoriées pour les radioamateurs). Elle transmet un bourdonnement environ 25 fois par minute, toute la journée. Elle est en activité presque sans interruption depuis les premières émissions, entre 1976 et 1982. De par le son entendu, cette station a reçu le surnom de The Buzzer. En 2018, le rôle de la station n’est toujours pas connu du grand public.»

Etonnant, non? Mais ce qui l’est davantage, voire ce qui est quasiment stupéfiant, ce sont les productions des musiciens de ce label – des noms comme Pessimist, Outer Heaven, Overlook, Stave, ou Karim Maas. On définit historiquement la drum’n’bass comme un genre musical combinant des rythmes syncopés (le breakbeat) et une ligne de basse abyssale sur un tempo élevé – en général dans les 175 BPM. Quelque chose de très énergétique, donc. Chez UVB-76, arrière toute, on en fait la bande-son d’apparitions fantomatiques, le bruit résiduel d’une rave qui se terminerait dans un petit matin blême : la vitesse d’exécution est réduite d’un bon 40%, les éléments constitutifs sont isolés comme les pièces d’un squelette, «making a virtue of implied rythms and the unnerving qualities of negative space», comme l’écrivait Louis Pattison dans l’article du Wire dont je parlais plus haut. Bien entendu, cette musique de méditations sombres, qui fait interférer les constituants de son histoire générique comme on mélangerait les niveaux de réalité, appelle des images lynchiennes. Mais elle me fait aussi beaucoup penser à la mystique brute du travail d’un Augustin Rebetez, à ses oiseaux dentés tracés de quelques coups de nerf. Dieu qu’il est bon de se couler dans ces charbons.

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Si j’étais chez vous, je partirais*:

-> A La Chaux-de-Fonds (à l’ABC) le jeudi 3 octobre et à Lausanne (à l’Espace Saint-Martin) le dimanche 6 pour y écouter Tout Bleu, un OVNI entre post-punk, electro et musique industrielle qui ravira les âmes délavées et courageuses.

-> A Genève, au Zoo, samedi 5 octobre, pour y entendre le set de DJ Sprinkles (alias Terre Thaemlitz). Parce que sa house porte chacun de ses éléments constitutifs à un point d’incandescence rarement atteint.

-> A Carouge, au Motel Campo le même soir, pour y écouter Rrose, belle signature de raw techno (tout est dans la dénomination).

-> A Bâle, à la Kaserne, mercredi 9 octobre, pour le concert de Sunn O))). On rappelle qu’on a avec eux l’archétype du drone metal, et que leur très récent album, Life Metal, est un monument de puissance hiératique. On notera également que la première partie sera assurée par Caspar Brötzmann, guitariste à l’âme brûlée.

* Cette sous-section, qui apparaîtra plus ou moins régulièrement, vous indiquera quelques concerts à venir et jugés dignes de valeur par l’auteur de ces lignes.

Philippe Simon

Philippe Simon

Philippe Simon est chef d'édition au «Temps» et Dr ès Lettres de l'Université de Genève, spécialiste de Rabelais et des littératures de la Renaissance. En marge de cela, il se passionne pour les musiques singulières, curieuses, aventureuses – tous styles confondus. C'est de ces sons qu'on n'entend guère qu'il va vous parler ici.

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