Au bord de l’eau (3)

Dinard, plage de l’Ecluse, depuis la nuit des temps.

La Bretagne nord reste à jamais le théâtre vivant de l’influence cosmique immortalisée par une pomme tombée par hasard au cœur du dix-septième siècle sur un sol du Lincolnshire et qui a révélé ce qui demeure certainement la plus grande découverte de l’humanité. Par l’entremise du même phénomène physique qui nous attache à la terre, le flux et reflux des marées compose des paysages changeants comme nulle part ailleurs sur la planète. Là, en période de vives eaux, l’eau se transforme en roche et vice-versa. En quelques heures plusieurs hectares de terre se découvrent à marée basse, pour se réduire à quelques dizaines de mètres carrés à marée haute. Quand le soleil irise les bancs de sable au large, ce coin du Nord n’a rien à envier aux îles lointaines qu’un commerce avide tente de faire passer pour de l’exotisme.

Dinard, plage de l’Ecluse, 15 août 1866.

Comme pour toutes les villes du littoral, la proximité conjuguée des astres métropolitains parisien et londonien en a fait un lieu de détente recherché par une certaine élite. Malgré son orientation unique face au septentrion, malgré la présence quasi quotidienne d’un « ciel si bas », les aristocrates du dix-neuvième ont révélé cette plage au monde entier pour son sable fin et pour sa situation en cirque naturel, face aux remparts de Saint-Malo. En ce jour de fin d’été breton, la ville inaugure son premier casino. Elle en construira six entre 1866 et 1928. Ce qui s’appelait encore la grève de l’Ecluse se transforme en un lieu où se croisent les grands d’un monde d’alors dont une rare iconographie permet encore aujourd’hui d’appréhender les privilèges. En effet, on ira jusqu’à louer des « cabines roulantes », transportées par la force équestre jusqu’au bord de l’eau, permettant aux mondains de se changer en toute intimité et de prendre leur bain sans effort : le luxe n’a pas d’époque.

Dinard, plage de l’Ecluse, août 1944.

Deux mois après le D-Day, c’est au tour de la ville corsaire, au nord de la plage, d’être le centre du déferlement militaire de la puissance alliée. Sur le sable, la villégiature d’antan et le paysage reposant sont de lointains souvenirs. Pendant deux semaines, la ville de Saint-Malo flambe sous le déversement de bombes aéroportées, le clocher de la cathédrale s’effondre et retire à la cité fortifiée la seule verticale de son élégante silhouette.

A l’ouest, au large des eaux devenues sombres, la topographie de la petite île retranchée de Cézembre se transforme littéralement sous le déluge des bombes incendiaires, premiers tests en grandeur nature sur le front européen de ce futur napalm, dévastateur de la jungle asiatique trois décennies plus tard. Dans leur bunker aux murs de béton de plusieurs mètres, les allemands résistent jusqu’aux derniers pour protéger coûte que coûte un couloir de tir stratégique. Un demi-siècle plus tard, il n’est pas rare d’apprendre qu’on a encore découvert un reste explosif au cœur même de ce qui est devenu un des sanctuaires aviaires les plus reconnus.

Dinard, plage de l’Ecluse, août 2020.

Qu’importe, pourvu qu’ici résonnent, encore et toujours, les cris des enfants qui découvrent les prémisses de la construction éphémère que des vagues assassines détruisent sans relâche ; que demeurent les premiers effrois provoqués par l’apparition d’un carcinus maenas – modeste crabe vert – devant les yeux ébahis d’un bambin et qui se transforment en l’apprentissage précoce de la préhistoire ; que perdurent les expressions faciales de parents, rendus frileux par un confort occidental, à cause d’un embrun rafraîchissant qui les a surpris dans leurs joyeuses escapades balnéaires.

Les tentes et les murs-vestiaires de Dinard ©PhMeier

+ d’infos

Le premier casino de Dinard aurait dû être réalisé en deux mois, ce qui peut être considéré comme étant une prouesse technique à l’époque, pour une ouverture estivale. Il a pris un mois de retard et fut inauguré le 15 août 1866. Il était dû à la plume de l’architecte Alexandre Leroyer, qui a réalisé un Pont-roulant à Saint-Malo considéré comme étant une œuvre remarquable. Conçu à moitié en moellons, et à moitié en bois, il sera remplacé par d’autres casinos au siècle suivant.

Dans l’après-grande-guerre, la ville acquiert des dénominations des plus attractives, comme « La Reine des plages », « La Monaco des étrangers », « La perle de la Côte d’Émeraude », « La Nice du Nord », pour attirer une clientèle qui a commencé à se tourner vers la Méditerranée.

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de trente ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes. Actuellement professeur de théorie d’architecture à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL ainsi que dans plusieurs universités françaises. Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

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