Ordos, l’exception a-culturelle

D’instinct on peut penser que l’évocation du mot « Ordos » appelle une étymologie émergeant de profondes racines hellénistiques. Après moult recherches aussi bien dans les étagères ployant sous le savoir ancestral, que dans les circonvolutions numériques de la toile, il faut se rendre à l’évidence, l’instinct de la formation classique est trompeur. Ordos est un vocable unique, issu de l’ancien turc, qui ne recouvre que le nom d’une ethnie originaire des grands plateaux turco-mongoles et qui a donné son nom à une ville chinoise située en Mongolie-Intérieure. Cette dernière présente la particularité d’être considérée comme la plus grande ville fantôme au monde et offre l’opportunité de se pencher sur ces dérives de la planification urbaine, bien éloignée de celles qui président au destin de nos contrées occidentales.

C’est donc au tournant du siècle que les autorités locales de l’empire du Milieu décident de bâtir cette ville nouvelle, le « nouvel Ordos », sis dans le district de Kang Bashi, une cité prête à recevoir le potentiel, inimaginable pour nous européens, d’un million d’habitants. La richesse de la province aurait dû généré un afflux d’habitants permettant de la peupler. Or il se trouve que les centaines d’immeubles érigés sur une décision politique, à l’évidence infondée, sont aujourd’hui abandonnés sur un sol de terre rouge conférant encore plus de dramaturgie visuelle au lieu. Somme toute assez fascinante, cette vision de fin du monde ne va pas sans rappeler certaines séquences de la quadrilogie de Georges Miller : « Mad Max ».

Cet avatar raté des préceptes modernes dits de la tabula rasa offre l’occasion de remettre en perspective, près de cent ans après, l’actualité présente avec ce qui a été conçu dans les années vingt sous l’impulsion des urbanistes de l’époque, à savoir : installer la population dans de très grands bâtiments pour densifier le territoire, séparer le logement des édifices publics, ou des monuments, innerver le tout de voies rapides pour les véhicules, en résumé éradiquer ce qui a constitué la substance de la ville traditionnelle. Ces principes ont été les clés de cette planification radicale issue de la pensée forte. Au vingtième siècle, les ravages de la deuxième guerre mondiale ont fourni les éléments historiques à la mise en pratique de ces visions théoriques dont les grandes métropoles soignent encore aujourd’hui les plaies sociales. Malgré ce constat, la Chine fut certainement, dans les années 2000, le dernier pays à avoir investi des milliards dans des infrastructures immobilières. Cette décision fut tout d’abord prise pour anticiper une croissance galopante, puis fut poursuivie en partie sous le prétexte de pallier à la crise de 2008, ceci pour plus vite y retomber.

Le Céleste-Empire montre une fois de plus un paysage culturel dichotomique entre tradition et modernité, entre les préoccupations d’intégration subtile de l’architecte Wang Shu, récent lauréat du prix Pritzker, et ce désastre d’urbanisme dont on peine à comprendre, vu d’ici, les tenants et aboutissants. Sentinelles muettes d’un exode urbain avorté, les tours d’Ordos sont les témoins du passage dans la contemporanéité d’une nation millénaire à la recherche de nouveaux repères.

D’un point de vue critique, le contraste entre l’architecture domestique locale et l’écriture des immeubles de la ville nouvelle, qui ne parvient pas à trouver de lien historique avec son passé, est flagrant. Toitures rouges, arcs plein cintre, fausses colonnes aux angles ou corniches évoquant un succédané de Renaissance italienne, balcons ou loggias relient plus ces constructions à l’image d’un village de vacances occidental implanté dans un paradis perdu du quart monde qu’une ville contemporaine de la deuxième puissance mondiale. Ils sont autant d’indices quant au manque de de repères et de valeurs de l’architecture chinoise. Au cœur de ces gigantesques quartiers de logements, sont disséminés quelques bâtiment publics qui sont un florilège inepte détaché du contexte et sorti des pages de revues occidentales en papier glacé.

Aujourd’hui les immenses squelettes de béton et de brique crépie émergeant de la steppe mongole offrent des images surprenantes que le photographe genevois Adrien Golinelli a su saisir avec talent. La consultation de son livre permet de prendre la mesure de l’ampleur du désastre à la fois environnemental – ou comment un paysage naturel a été remplacé par cette masse bâtie – et social – ou comment les gens interrogés évoquent leur désarroi face à cette ville sans repères où règne parfois une violence à l’image de la démesure de ce lieu.

post scriptum Le cinéma, encore, a rappelé le 3 mars dernier à la cinémathèque suisse que l’Iran possédait aussi ses démons urbains. En effet, lors de la projection du film de Daniel Kötter « Hashti Tehran », on a pu voir des images d’alignement de tours à peine finies sur un sol sablonneux qui ne vont pas sans rappeler son équivalent chinois. La situation est cependant différente à l’est de Téhéran. En effet, cette ville nouvelle de Pardis a été érigée sous l’égide de l’ancien président Ahmadinejad et a trouvé maintenant des preneurs dont la plupart se sont portés acquéreurs à des fins spéculatifs. Comme ailleurs, les infrastructures publiques font défaut, maintenant un caractère très fantomatique du lieu.

 

 

une ville de nulle part © adrien golinelli
un semblant de paysage © adrien golinelli
des tours sans contexte © adrien golinelli
une ville en chantier © adrien golinelli
des “monuments” sans références locales © adrien golinelli

+ d’infos

Adrien Golinelli et altr., « Ordos », Kehrer Verlag Heidelberg, Berlin, 2016, http://adriengolinelli.ch/

Wang Shu Interview: Architecture is a Job for God, https://vimeo.com/209715574

A propos de « Hashti Tehran », voir https://www.espazium.ch/hashti-tehran et https://vimeo.com/213513653

Philippe Meier

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de vingt-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes. Actuellement professeur invité de théorie d’architecture à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL ainsi que dans plusieurs universités françaises. Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *