Vagues de béton

On dit qu’il est apparu sous sa forme actuelle au tournant des années cinquante dans une Californie qui pratique déjà son corollaire aquatique depuis près d’un demi-siècle. Le « roll-surf », qui devient rapidement le « skateboard », se met à la fois au diapason de la culture alternative qui va secouer la planète d’une déferlante « peace and love » tout en explorant très vite les possibilités acrobatiques de sa pratique. C’est cette dernière qui a été mise en scène vingt-et-un jours durant sur la Plaine de Plainpalais à Genève. Sous une halle en bois provisoire, des performances hautes en couleurs et en défis à la gravité ont fait le bonheur des spectateurs attirés par cette promotion d’une activité ludique et sportive qui a trouvé un second souffle et un ancrage durable dans le vingt-et-unième siècle.

En effet, une fois démontées les immenses pièces de charpente en sapin blanc qui le couvrait sur sa demi superficie, le skatepark retrouve sa définition originale, à savoir une immense piscine dont un démiurge-maçon aurait figé les vagues dans une topographie de béton. Cette dernière s’installe au cœur du revêtement en sable rouge qui a redessiné le losange historique de cette ancienne plaine marécageuse destinée jadis à la maîtrise de la scansion des pas cadencés de la soldatesque locale.

“rouler” ©phmeier

La conception de cet espace dévolu au roulement de toutes sortes de cycles – trottinettes, BMX, vélos ou skateboards – explore une spatialité paradoxalement assez nouvelle. Il s’agit tout d’abord d’une construction en négatif, un élément « enlevé » à la surface très horizontale léguée à la collectivité par l’antique présence aquatique. Puis, c’est à un monde organique qu’elle se réfère, mais contrairement à une des tendances contemporaines qui recherchent dans la fluidité formelle une voie pour l’architecture – on pense ici aux œuvres de la regrettée Zaha Hadid et de ses disciples – la réponse n’a rien d’une approche esthétisante. En effet, il est ici tenu compte d’un cahier des charges très précis, presque une logique fonctionnaliste où les tracés virtuels dans les trois dimensions deviennent le générateur de la forme. Aujourd’hui seuls quelques spécialistes dans le monde en maîtrisent le dessin à la manière de ceux qui tracent, dans les déserts ou les villes de la planète, les circuits de Formule 1.

Pour en saisir toute la joyeuse frénésie, il faut s’y rendre aux heures chaudes d’une fin de journée estivale, aux moments où se croisent et se frôlent, au centimètre près, tous les jeunes passionnés de glisse qui répètent leurs gammes, encore et encore, pour tenter d’atteindre à la perfection d’une figure aérienne. Pour en saisir toute la poésie, c’est alors à l’aube rosissante qu’il faut s’inviter discrètement, quand la ville s’éveille, et déambuler d’un pas curieux à l’intérieur de ces grisâtres canyons en haut desquels le skyline des arbres et des façades des avenues nous confirme le caractère profondément urbain de cette discipline.

vue aérienne ©constructo

+ d’infos

https://www.letemps.ch/culture/2017/09/21/plainpalais-zup-electrise-skatepark

Plaine de Plainpalais :

Architectes : ADR, Genève

Skatepark : Constructo, Marseille

Philippe Meier

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de vingt-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes. Actuellement professeur invité de théorie d’architecture à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL ainsi que dans plusieurs universités françaises. Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

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