Les nouveaux totems du skyline new-yorkais

Au 56 de la Leonard Street, à la croisée du Midpacking et de Financial District, les architectes suisses Jacques Herzog et Pierre de Meuron achèvent un bâtiment de logements dont la silhouette étrange émerge radicalement et énergiquement du tissu urbain.

A la manière d’un empilement de boîtes, comme sorties d’un jeu d’enfants, chaque logement construit le volume – ou le déconstruit selon le point de vue – et s’oriente sur des vues de plus en plus impressionnantes, celles qu’offre la situation presque en pointe de la ville et qui s’intensifient à mesure que l’on monte dans les étages. Le principe n’est pas nouveau pour le duo bâlois qui, de l’Actelion busyness center à Aalchwil au Vitrahaus de Weil-am-Rhein, ont pu expérimenter la composition par agrégation tridimensionnelle, cependant dans des proportions plus modestes que celles appliquées dans ce sud new-yorkais.

vue du gratte-ciel dans son contexte © cléameier

Ici, au cœur de Tribeca, pas d’intégration au milieu environnant, comme ils ont pu le postuler à une époque, mais une opposition de matière et de forme. Face à la brique et à la pierre qui fondent la nature morphologique de cet ancien quartier industriel devenu chic et branché depuis les années nonante, l’assemblage décalé de verre et de béton semble venu d’ailleurs. La verticalité impressionne d’autant plus lorsqu’on s’éloigne et qu’on la perçoit en rapport avec le skyline de la cité. Les new-yorkais rencontrés s’interrogent sur cet objet et, de manière générale, ne lui vouent pas une grande admiration.

S’agit-il d’un malheureux télescopage? Les lauréats du Pritzker 2001 auraient-ils ignoré le contexte?

En partie oui. Mais ce serait faire injure aux concepteurs, d’imaginer que la pensée manhatannienne était absente de leur démarche. En effet, si l’on se réfère aux propos théoriques de Rem Koolhaas, dans son livre New York Delire, une des définitions du mahnatannisme implique une volumétrie de gratte-ciel avec des formes qui s’affinent en s’élevant. Parmi les travaux qui en font la démonstration, le néerlandais cite les incroyables dessins au fusain d’Hugh Ferriss (1899-1962). Cet architecte, formé au diapason de l’enseignement « Beaux-Ats » dans sa ville natale de Saint-Louis, s’est ensuite déplacé à New York et s’est rapidement orienté vers une carrière de delineator, soit un perspectiviste qui se met aux services de confrères. Dès 1922, il a contribué par son talent d’illustrateur à la mise en place des nouvelles règles devant définir la volumétrie des gratte-ciel sous la direction d’Harvey Wiley Corbett (1873-1954), l’architecte théoricien des années trente qui s’intéressa à l’interprétation de la législation en cours à l’époque. Ces magnifiques vues d’un New York qui annoncent la sombre Gotham City de Kane et Finger, évoquent, sous le crayon de Ferriss, des paysages verticaux, que Koohlaas a appelé les « montagnes ferrissiennes ».

vue du socle © phmeier

Les questions abordées par ce dernier sur les origines conceptuelles et formelles de la « Big Apple » s’appliquaient plus à l’îlot classique, celui entre avenues et rues, qu’aux quartiers comme Greenwich Village ou Tribeca. En quoi Herzog & de Meuron ont-ils partiellement transféré un modèle ferrissien? Sans citer cette référence, les architectes font allusion, dans leur texte de présentation, à l’attention qu’ils ont portée au dessin du pied et du sommet de la tour. C’est effectivement à ces intersections de la coupe générale que se nichent les quelques éléments qui peuvent faire penser que le projet joue habilement avec son contexte. L’épaississement de la base de l’édifice se sert du thème de cette agrégation des volumes aléatoires que sont les appartements pour la raccorder à l’urbain, sans perdre la vison du tout. De même les penthouse des derniers niveaux parachèvent le sommet en déhanchant et affinant la silhouette pour la mettre en rapport avec le ciel. Deux subtiles allusions qui ne doivent pas faire oublier que la proportion du gratte-ciel est ici d’une finesse remarquable, en complète dichotomie visuelle avec les proportions de ses prédécesseurs.

Le second intérêt du projet est son positionnement clairement antinomique par rapport aux volumes prismatiques – anonymes et ennuyeux, selon les théoriciens des années soixante comme Robert Venturi –, comme le furent les tours de bureaux de l’International style dont certains projets de logements verticaux reprirent le caractère puriste. A l’angle de la Leonard Street et de Church Street, la volonté de marquer chaque unité de vie, comme des villas portées aux nues du ciel new yorkais, renvoie à un autre théorème dévoilé par New York Delirious, le « Théorème de 1909 », incroyable manifeste du début du vingtième siècle représentant une partie de structure abstraite avec une maison différente à chacun des étages d’un gratte-ciel imaginaire. De cette vision prémonitoire, Koolhaas en a tiré des leçons pour l’architecture contemporaine. Au 56 de la Leonard Street, à la croisée du Midpacking et de Financial District, Herzog & de Meuron tentent d’en réinterpréter une énième et peut-être ultime variation.

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PS: ce blog a été publié la première fois sur la plateforme de l’hebdo.ch

Philippe Meier

Philippe Meier

Né à Genève, Philippe Meier est architecte, ancien architecte naval, enseignant, rédacteur et critique. Depuis plus de vingt-cinq ans, il exerce sa profession à Genève comme indépendant, principalement au sein de l’agence meier + associés architectes. Actuellement professeur invité de théorie d’architecture à l’Hepia-Genève, il a également enseigné durant de nombreuses années à l’EPFL ainsi que dans plusieurs universités françaises. Ses travaux et ses écrits sont exposés ou publiés en Europe et en Asie.

2 réponses à “Les nouveaux totems du skyline new-yorkais

  1. “Au 56 de la Leonard Street, à la croisée du Midpacking et de Financial District” Midtown ou Meatpacking, car Midpacking n’existe pas.

    1. Merci pour cette correction. En effet, le quartier qui se situe au nord de l’immeuble d’Herzog & de Meuron, se situe dans l’ancienne partie dite des “bouchers”, d’où le terme de “Meatpacking”.

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