Joyeuse pauvreté

Lorsqu’il y a une quarantaine d’années je découvris le domaine de la Grant’Part, à Jongny dans le canton de Vaud, je fus émerveillé par ce lieu alors habité par cinq sœurs clarisses. Un écrin de verdure aux multiples essences, une chapelle apaisante dans laquelle murmure une source goutte à goutte, de belles et insolites collections de livres : comment ne pas être séduit par cette trinité naturelle, cultuelle et culturelle ? Je me demandai alors comment des moniales de l’Ordre des sœurs pauvres de sainte Claire pouvaient vivre dans un tel luxe. Fulgurante fut la réponse de mère Marie des Anges : « La pauvreté, ce n’est pas ne rien posséder, c’est ne rien s’approprier ».

Aujourd’hui, les quatre Clarisses de ce « petit lieu où Dieu a grand part » continuent à offrir aux pèlerins de tous âges les meilleures conditions d’un ressourcement physique, psychique et spirituel, tout en vivant dans la plus grande simplicité. Le « luxe » de leur environnement est avant tout un cadeau offert aux visiteurs. Il convient dès lors de ne pas confondre la pauvreté avec la misère. Si ces moniales ne connaissent pas la misère matérielle, elles ont bel et bien choisi la pauvreté en ne s’accaparant aucune richesse.

Et si nombre de nos malheurs venaient précisément de cette fâcheuse tendance que nous avons à prendre pour nous ce qui ne nous appartient nullement ? A commencer par la Terre dont nous exploitons sans vergogne le sous-sol, les forêts, les océans, les rivières, la faune et la flore, comme si cette planète qui nous a été confiée n’était pas un être vivant à respecter. Ce besoin de possession se reflète aussi dans nos rapports avec nos proches, de manière il est vrai plus subtile. N’y a-t-il pas une volonté cachée d’appartenance dans des expressions telles que « mon » mari, « ma » femme, « mes » enfants, comme si ces proches nous appartenaient ?

C’est peut-être ce qu’a voulu exprimer Jésus, cité par Luc, quand il dit : « Si quelqu’un vient à moi, et s’il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses sɶurs, et même sa propre vie, il ne peut être mon disciple ». Ces paroles apparemment incompréhensibles et choquantes nous invitent en vérité à aimer autrement, à dépasser les liens de la filiation et du sang pour explorer la fraternité universelle. Quitter le monde de l’avoir pour nous plonger dans celui de l’être, c’est faire l’apprentissage de la pauvreté, comme celle de ces sœurs clarisses dont le dépouillement choisi nous ouvre les portes d’une authentique joie.

 

 

 

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).

Une réponse à “Joyeuse pauvreté

  1. “Ces paroles apparemment incompréhensibles et choquantes nous invitent en vérité à aimer autrement, à dépasser les liens de la filiation et du sang pour explorer la fraternité universelle”.

    Oui, c’est une interprétation, mais je la trouve peu convaincante. Je ne vois rien dans cette parole évangélique qui invite à la “fraternité universelle”, cette idée moderne, humaniste et même antichrétienne.

    Je verrais plutôt dans cette parole énigmatique un appel à renoncer à soi même, à son moi égocentrique, à sa vanité mondaine, à ses attaches égoïstes, oui, mais sans aucune idée de fraternité universelle, bien au contraire, car cette idée là est une autre vanité, encore pire que celle de l’égoïsme.

    Je pense que les religieuses de la Grand Part à Jongny ne se soucient absolument pas de fraternité universelle, mais seulement d’amour du prochain, c’est à dire de charité chrétienne, ce qui est incompatible avec la fraternité universelle, ce mensonge dont nous parle l’ONU et notre monde antichrétien.

    Enfin bon, ce n’est que mon sentiment instinctif, et je dois avouer que je ne suis pas plus théologien que vous.

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