Brûler de l’intérieur

«Nous sommes dans une situation de risque de guerre nucléaire plus élevé que pendant la guerre froide». C’est le constat brossé début juin par Marc Finaud, ancien diplomate français rattaché au Centre de politique de sécurité de Genève, dans l’émission Géopolitis de la RTS. En pleine crise sanitaire, les États-Unis, la Corée du Nord et Israël se sont distingués par de nouveaux tests de missiles. Selon cet expert, les dernières innovations militaires ont mis à mal la stratégie de la dissuasion nucléaire. Plus rapides et plus précis, les missiles peuvent désormais être utilisés dans une bataille nucléaire. «Le but n’est plus de les garder à titre préventif, mais bien de les employer». Qui plus est, plusieurs traités internationaux qui avaient permis de contrôler et de limiter la taille des arsenaux nucléaires depuis la guerre froide sont abandonnés, ou menacés de l’être, par Donald Trump.

«Il faut interdire la guerre», me disait en 1986, avec une touchante conviction, le deuxième secrétaire de l’ambassade d’URSS à Berne. J’étais alors journaliste à Radio Suisse Internationale et nous assistions à un dangereux retour de la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Vladimir de son prénom, gorbatchévien convaincu, estimait que la course aux euromissiles, avec les SS-20 du côté soviétique et les Pershing II du côté américain, ruinait son pays et mettait l’humanité en grand danger. A l’époque, j’avais de la peine à le convaincre qu’interdire la guerre était un acte aussi honorable que vain. «Si l’on supprimait toutes les armes de la Terre, il y aurait toujours des cinglés pour en concevoir de nouvelles et imposer leur pouvoir. C’est bien la nature humaine qui doit être pacifiée», lui disais-je. Et Vladimir de me considérer comme «un doux rêveur».

En fait, nos deux approches sont complémentaires. Les interdictions du droit international sont des garde-fous nécessaires pour contenir la violence tapie dans l’être humain. Mais une paix durable est impossible sans une démarche spirituelle de profonde pacification intérieure. Laquelle, tout le contraire d’un bisounours, est un ardent combat de tous les jours. Comme l’écrivait le jésuite Pierre Teilhard de Chardin, «la paix n’est pas le contraire de la guerre, elle est la guerre portée plus haut et au-delà d’elle-même dans la conquête du transhumain». L’homme moderne est tenté par le feu nucléaire qui embrase tout de l’extérieur car il n’a pas encore fait l’expérience du feu de l’amour christique qui embrase tout de l’intérieur. Il est encore temps pour lui de déclencher la mise à feu qui le sauvera. (Publié dans l’Écho Magazine du 1er juillet 2020)

 

Philippe Le Bé

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).

5 réponses à “Brûler de l’intérieur

  1. Je m’étonne toujours de cette idée de “retour de la guerre froide”, sauf de la part des américains qui la conçoivent probablement comme un âge d’or. Bien que trop jeune pour l’avoir vécue, il me semble que la guerre froide avait une dimension idéologique qui est, aujourd’hui, totalement absente. Les interactions notamment économiques entre les parties me semblent, également, largement supérieures à ce qui prévalait durant la guerre froide
    C’est plutôt le retour de l’impérialisme du XIXe siècle, on lutte pour s’accaparer des ressources et des débouchés, au gré d’alliances de circonstance. Ce qui est plus inquiétant encore.

    1. Pour l’avoir, moi, vécue (la “guerre froide”), je partage assez votre analyse. En effet, cette “guerre” était essentiellement une bataille idéologique ente le système communiste (qui s’est effondré) et le système capitaliste (qui a “triomphé”, mais montre ses faiblesses aussi; je ne sais plus qui a dit que le communisme et le capitalisme étaient comme deux lutteurs qui s’appuient l’un sur l’autre, la chute de l’un entraînant de ce fait aussi la chute de l’autre!).
      A noter (dans un domaine qui m’intéresse particulièrement) que cette “guerre” a, entre autre, permis les avancées foudroyantes de l’astronautique dans les années 60. En effet, chaque succès remporté dans ce domaine était censé prouver la supériorité du système du pays qui l’avait réalisé. Sans cette compétition “froide”, l’Homme n’aurait probablement pas encore foulé le sol lunaire (il n’y a qu’à voir comment on stagne dans ce domaine depuis la fin de la “guerre froide”).

  2. “War is all business”, dit Evelyn Waugh, qui résume à sa manière le transhumanisme de Teilhard de Chardin. En effet, si l’on compte sur la sagesse bilblique pour atténuer les effets de la guerre, la pire des passions humaines, c’est plutôt mal parti:

    “Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien la division. (St Luc, 12:51).

    “Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée. Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère;…” (Mathieu 10:34-36).

    “Et il sortit un autre cheval, roux. Celui qui le montait reçut le pouvoir d’enlever la paix de la terre, afin que les hommes s’égorgeassent les uns les autres; et une grande épée lui fut donnée.” (Apocalypse 6:4).

    “Je suis venu jeter un feu sur la terre, et qu’ai-je à désirer, s’il est déjà allumé?…” (Luc 12:49-53).

    “Suis-je le gardien de mon frère?” (Genèse, 4:9).

    On le sait, canon et goupillon font toujours bon ménage.

    Et pour citer un auteur païen:

    “homo homini lupus” (Plaute, “Asinaria”).

    Le pire ennemi de l’homme, n’est-ce pas c’est l’homme lui-même? (cf. http://www.cesbc.org/publications/lino-kibouilou/preface.pdf).

    1. C’est un peu comme renoncer à s’intéresser aux applications médicales basées sur la radioactivité, et donc continuer les recherches dans ce domaine, sous pretexte qu’on peut en faire une bombe atomique.

  3. Là, pour une fois, votre catholicisme progressiste délayé et expérimental me parait convainquant. La plupart du temps vous m’irritez prodigieusement, mais finalement tout n’est pas à rejeter dans vos textes.

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