Au-delà du grand chambardement

Débat musical – « Effondrements et renaissances, ressentir, savoir, imaginer», c’était le thème d’un débat musical mardi 19 mars 2019 au Théâtre Vidy-Lausanne. Une initiative de la fondation Zoein avec Zhang Zhang, premier violon de l’Orchestre philharmonique de Monte Carlo et le guitariste Leopoldo Giannola, pour accompagner les réflexions du philosophe Dominique Bourg et du chercheur Pablo Servigne. Florilège d’émotion et de lucidité.

Avant que tout ne commence, Sophie Swaton, présidente de la fondation Zoein, nous invite à ouvrir notre imaginaire. Car c’est lui le créateur de tous les possibles. Ici et maintenant, fruit d’une alliance entre l’émotion et la pensée. Tout peut alors commencer.

Le temps de l’action de grâce

Le solo improvisé de Zhang Zhang murmure la souffrance solitaire de notre seule planète, la Terre, si bousculée, si malmenée. Mais qui s’en soucie vraiment ? Le jour d’après ne ressemble-t-il pas au jour d’avant ? Tout semble terriblement normal. Et pourtant…

Le philosophe et environnementaliste Dominique Bourg et le biologiste et collapsologue Pablo Servigne sont assis l’un à côté de l’autre. Ils sont éclairés par des projecteurs qui, durant toute la soirée, vont accompagner de leurs lumières les paroles et les sentiments, du rouge au jaune en passant par le vert et le violet, face à un public de quatre cents personnes plongées dans une écoute attentive, au Théâtre de Vidy-Lausanne.

Les deux orateurs interprètent, à leur manière et dans un ordre légèrement différent, le processus observé par la psychiatre helvético-américaine Elisabeth Kübler-Ross qui a identifié les stades émotionnels par lesquels passe une personne qui apprend sa mort prochaine: le déni et la tentative de négociation, la peur et l’angoisse, la colère, la tristesse et le désespoir et enfin l’acceptation.

C’est Dominique Bourg qui ouvre le débat, en «rendant grâce» à cette nature avec laquelle «l’homme n’a jamais cessé de dialoguer» et que pourtant il détruit. Pablo Servigne, lui, nous invite à partager ce «sentiment océanique» vécu par l’écrivain Romain Rolland, qu’il a lui-même éprouvé, ce «quelque chose de fondamentalement bienveillant, de rassurant dans le fait de ne pas se sentir seul».  Il souligne que bien d’autres personnes, au-delà de l’auditoire présent, se sentent désormais concernées par les bouleversements en cours. «Nous sommes plus nombreux que dans cette salle» assure-t-il.

Le temps de la peur et de l’angoisse

Zhang Zhang commence à jouer une œuvre de Puccini au violon. Harmonie, douceur. Mais avec la venue de la guitare de Leopoldo Giannola, tout s’emballe, les dissonances s’entrechoquent.  La peur s’installe.

Dominique Bourg , qui pendant des années a prôné un «optimisme technologique béat», avoue être devenu un collapsologue  – la collapsologie est l’étude de l’effondrement de la civilisation industrielle et de ses conséquences – quand il a compris que plus on accumule du dioxyde de carbone dans l’atmosphère, plus les fenêtres d’action pour y faire face se referment. Plus tard, à la faveur d’études près précises, il réalise que 41% des espèces d’insectes enregistrent chaque année un déclin de 2,5% de leurs effectifs. Il prend alors «un coup de poing dans l’estomac, d’autant plus fort que la nouvelle passe et que rien ne se passe!». Deuxième coup de poing au moment où il entend la jeune Suédoise Greta Thunberg venir dire aux élites dirigeantes qu’elles sont irresponsables. «Ces cinglés, ces déjantés, ces personnages odieux, s’emporte Dominique Bourg, que depuis deux ans les peuples ont la fâcheuse tendance d’élire».

Au World Economic  Forum de  Davos, la courageuse militante pour le climat lance à ces dirigeants qu’elle ne veut pas de leur espoir mais qu’elle souhaite leur panique rappelle Pablo Servigne. «Pour alerter, la peur est très efficace, mais pour passer à l’action, elle peut être contre-productive».  Au vrai, «la peur nous renvoie à nos propres ombres». Dès lors, comment agir avec cette «biodiversité de peurs», celle de se battre, de mourir, de dire aux enfants qu’ils vont souffrir? L’orateur nous invite à ne surtout pas mettre l’angoisse sous le tapis mais à l’accueillir. «Servez-lui une petite tisane et dites -lui: bon, on va passer un bon moment ensemble». C’est l’envers du déni.

Au public maintenant de s’exprimer. Nous sommes conviés à nous tourner vers celle ou celui assis à nos côtés. Chacun écoute l’autre compléter cette phrase: «Quand je vois l’état de dégradation de notre monde, ce que je ressens c’est… » avant de s’exprimer à son tour.

Juliette, mon partenaire de jeu, se dit prise entre l’optimisme, la peur et la culpabilité. «L’optimisme, c’est de se dire que les générations avant nous ont réussi à surmonter de gros challenges. La peur, c’est que de crises en effondrements, les guerres et les famines ne se multiplient.  Quant à la culpabilité, c’est d’être privilégiée et plus à l’abri que la plupart du monde et de faire partie de la frange de la population qui est responsable des changements». J’écoute Juliette qui, en quelques phrases, dit l’essentiel. Les paroles lucides d’une jeune femme que de nouvelles notes de guitare viennent surprendre pour les fondre dans les vibrations du violon. Les musiciens interprètent Extazy of gold.

Le temps du déni et de la tentative de négociation

Cette fois, Dominique Bourg a sorti l’artillerie lourde. Pour tirer sur ce qu’il ne supporte plus: le déni véhiculé par les «mollassons». Qui sont-ils? Ceux qui n’ont pas encore réalisé qu’en sortant d’un plafond de température de deux degrés, en regard des relevés de la fin du 19ème siècle, l’emballement devient inévitable et la planète peut alors se transformer en étuve. Et les mollassons, eux, continuent à parler de croissance verte, de gamberger sur les gros cubes, la puissance, la vitesse. Ils s’imaginent qu’avec des éoliennes, on va s’en sortir sans problème. Et finalement les mollassons nous conseillent, une fois la Terre morte, de nous barrer sur Mars, une autre planète déjà morte!

Pablo Servigne, espiègle jouant au mollasson, lance alors: «Tu es sûr que le climat se réchauffe? Il y a toujours des petits doutes!»

«Ah, les marchands de doute! lui rétorque Dominique Bourg, plus caustique que jamais. Si vous êtes au chômage dans la salle, pensez-y, c’est intéressant». Non seulement les marchands de doute sont bien écoutés mais ils sont doublement bien payés: pécuniairement et par le plaisir d’avoir tiré de l’angoisse une personne qui pensait que le réchauffement climatique était une réalité.

Les marchands de doute ont une grande expérience. Dans les années 1950 déjà, alors que des études épidémiologiques montrent clairement la dangerosité du tabac, ils paient des scientifiques marrons pour les décrédibiliser. On les retrouve bien sûr sur la question du climat, ces éternels marchands de doute. «Ils sont partout, dans toutes les institutions», relève Dominique Bourg. Un ange passe. Assez vite pour ne pas se brûler les ailes. Et le doute, ça marche! «Un Américain sur deux est climato-sceptique, un sur cinq est platiste». Les «platistes» croient que la Terre est plate, probablement comme leur cerveau. «C’est dégueulasse, ce qu’ils font », lance Pablo Servigne. «On a envie de se mettre en colère», lui répond Dominique Bourg.

Le temps de la colère

 Jour de colère joué par les artistes: Dies Irae. Une colère que guitare et violon font monter crescendo jusqu’à l’éclatement. «Franchement je n’en peux plus, lâche Pablo Servigne. Il y a des molécules chimiques indésirables partout, dans les cordons ombilicaux, les graisses des baleines, les arbres, les cheveux, les animaux bouffent du plastique à en crever». Et les coupables sont connus, répertoriés. Concernant les gaz à effet de serre, 25 firmes publiques et privées dans le monde en ont émis 71% entre 1988, la création du GIEC, et 2015. Face à ces désastres, «elle est précieuse, la colère, témoin de notre sensibilité à l’injustice».

Les images fortes affluent dans la mémoire. Dominique Bourg revoit cette immense saignée dans une vallée du Bas-Rhin en France. Pour le tracé d’un contournement autoroutier de Strasbourg, de la forêt et de magnifiques cultures en terrasse ont été détruites sur les deux pans d’une colline. Afin de laisser passer des camions. «Plus j’observais ce paysage de désolation, plus la colère laissait place à une profonde tristesse. Une peine écologique».

Le temps de la tristesse et du désespoir

Composée par Zhang Zhang, la Valse du loup se déroule comme une immense complainte. Pablo Servigne revoit en pensée une vidéo qui montre, en Indonésie, un Orang-outan mâle s’en prendre, à mains nues, à un bulldozer qui vient de saccager sa forêt. Sa maison, sa vie! L’animal frappe vainement la machine infernale. «Il n’a aucune chance, il est foutu». Il imagine les petits, cachés, voyant leur père s’en prendre au monstre de fer. La voix se brise. «Papa depuis peu de temps, si un bulldozer venait détruire ma maison avec mes enfants à l’intérieur je ne sais pas ce que je ferais».

La tristesse, comme la peur, ne la cachons pas sous le tapis. Elle a quelque chose à nous dire, comme celle que l’on voit sur le visage des jeunes qui défilent dans les rues du monde entier pour le climat qui s’emballe et la biodiversité en péril. «La tristesse est la marque de ce qui nous relie, dit Pablo Servigne, elle est proportionnelle à l’amour que l’on porte aux êtres vivants. Celui qui ne ressent pas de tristesse, méfiez-vous de lui, c’est un psychopathe!»

«Cette histoire d’Orang-outan, poursuit Dominique Bourg, montre bien que les sentiments sont parfois plus forts que tout, et dépassent les frontières entre les espèces». Toutes les semaines, la presse nous révèle un fait accablant concernant la planète: une grosse plaque de l’Antarctique qui se détache, des nuages en très haute altitude qui ne se formeront plus à partir d’un certain degré de concentration de gaz à effet de serre, une baleine qui meurt de faim après avoir ingurgité plus de quarante kilos de matières plastiques. Autant d’événements qui ébranlent aussi bien notre raison que notre cœur. «En fait, et cela n’est jamais arrivé, la frontière qui séparait connaissance et émotion n’est plus possible».

Le temps de l’acceptation

 Leopoldo Giannola entame un solo à la guitare qui se poursuit avec le violon de Zhang Zhang sur le thème de La force dans la Guerre des étoiles. Le déni, la colère, le marchandage, la tristesse ont fait éclore l’acceptation. L’indicible et mystérieuse force de l’acceptation. «Accepter, dit Pablo Servigne, ce n’est pas un acte passif. C’est au contraire un renouveau, et paradoxalement un élan de vie à l’approche de la mort!» De nombreux témoignages de personnes au seuil de la mort le révèlent: à cet instant, une paix profonde et lumineuse s’invite, qui permet un passage apaisé de l’autre côté du miroir, voire parfois une guérison.

Et l’orateur de rappeler cette pensée du Confucius qui le suit depuis longtemps: «On a deux vies et la deuxième commence quand on se rend compte qu’on en a qu’une». Quand un choc majeur fissure notre vie, on va à l’essentiel, sans détour. Et notre extrême vulnérabilité devient paradoxalement une force intérieure. De même, les bouleversements planétaires en cours peuvent nous ouvrir les portes d’une nouvelle conscience.

Dominique Bourg se souvient d’un livre de René Girard intitulé Mensonge romantique et Vérité romanesque, publié en 1961. L’auteur observe que dans la grande littérature romanesque le héros – comme Madame Bovary dans le roman de Gustave Flaubert – en proie aux passions, enfermé dans le parti pris, le désir, l’envie, sentant sa mort toute proche connaît alors un moment de lucidité extrême, d’apaisement absolu. Il parvient à pardonner, s’élevant au-dessus de toutes les turpitudes, les haines, les violences. « Quand on voit les choses de cette manière, on ouvre les portes du possible». Aujourd’hui déjà, dans notre monde hyper-mécanique impulsé par l’argent, de nouveaux liens avec le vivant ressurgissent, les droits de la nature jusqu’ici ignorés sont affirmés, une spiritualité nouvelle émerge d’un inévitable grand chambardement. «Nous prenons conscience qu’il est impossible de développer notre humanité sans les Orang-outan, les arbres, les rivières, les nuages, le soleil».

Reste à savoir comment annoncer la catastrophe, s’interroge Pablo Servigne. Les scientifiques pourraient s’inspirer du corps médical qui a beaucoup progressé en vingt ans. Quand un médecin annonce à son patient que ce dernier est atteint d’une très grave maladie, il le fait (ou devrait le faire!) désormais avec bienveillance. Il prend le temps de lui expliquer, ainsi qu’à sa famille, comment vivre le mieux possible les prochains mois, en allant à l’essentiel et en agissant comme bon lui semble. «Prendre soin» de l’autre. L’expression revient à maintes reprises dans la bouche de Pablo Servigne. Cette prise de soin vaut également pour l’humanité toute entière. Lui annoncer des chocs futurs sans l’accompagner dans son imaginaire, c’est très toxique. En parlant sèchement d’effondrement, «on prend le risque d’écraser l’horizon. Nous devons donc en permanence ouvrir le champ des possibles, des utopies».

Le temps de la joie et de la beauté

Dans les marches pour le climat, les jeunes associent l’énergie du désespoir à une bonne dose de joie. «On a une boussole intérieure qui offre quatre directions: la joie, la peur, la tristesse et la colère. Suivez le Nord, c’est la joie. Suivez ce qui nous met en joie. Et le nord, c’est aussi la beauté», suggère Pablo Servigne.

Retour vers le public à qui les orateurs proposent de compléter une nouvelle phrase: «Nos petits-enfants, ils seront fiers de… »

Je me tourne vers un jeune homme qui me dit: «Fiers de toutes ces personnes qui ont dépensé de l’énergie et du temps dans la recherche de solutions pour faire face au bouleversement climatique. Fiers de tous ces aïeux qui se sont mis à l’agriculture biologique alors qu’ils n’y connaissaient rien».

Déjà Zhang Zhang fait vibrer son violon avec un chant traditionnel tzigane. Puis le public est invité à venir danser sur scène avec un autre chant traditionnel   créé par un compositeur mexicain: Estrellita (petite étoile). «Regardez ce violon, s’émerveille ensuite Zhang Zhang, il est très beau. Il a été fabriqué à Turin il y a 130 ans. Au tout début, c’était une graine devenue un arbre qui a poussé grâce au soleil et à l’eau. Puis, une fois cet arbre coupé, un luthier en a fait un violon qui va durer des centaines d’années. Si l’homme peut créer des armes de destruction massive, il peut aussi faire chanter les arbres».

Pour finir, le public se met à chanter What a wonderful world, accompagné du violon et de la guitare. Ce n’est plus vraiment une vie de théâtre qui se joue à Vidy mais un théâtre de la vie. Avec la folle intuition que l’imaginaire crée une nouvelle réalité, semée ici et maintenant. PLB

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Philippe Le Bé

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).

2 réponses à “Au-delà du grand chambardement

  1. Oui, très beau texte et sans doute magnifique représentation.
    Dans le fond, le changement climatique est l’éternel et périmé débat gauche-droite (ou pouvoir même sur les femmes ou les faibles), sauf que le climat, lui, n’attend pas et ne se préoccupe pas de l’homme.

    Pour ma part, l’homme est condamné à répéter les mêmes erreurs, au cours desquelles il atteint différents degrés d’évolution, plusieurs vies pour le dire clairement, avec à chaque fois des degrés de conscience différents.

    Alors, quelle est la part climatique dans tout ça?
    Peut-être des cataclysmes réduisant la terre à 500 millions d’habitants et un renouveau?
    No Idea!

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