Convoquons de nouveaux états généraux!

Les élections américaines et françaises, notamment, mettent en évidence les limites du système politique de représentation qui met en scène, au sens théâtral du terme, des femmes et des hommes politiques toujours plus déconnectés de la population. La démocratie est devenue une caricature. Les programmes non seulement ne sont pas vraiment respectés mais ils ne sont même plus mis en valeur car tout se joue sur l’émotion, des petites phrases assassines aux diffamations et calomnies. Et quand ces programmes sont partiellement respectés, ils engendrent le rejet d’une grande partie de la population qui les ont combattus, comme aux Etats-Unis sous la présidence de Donald Trump.

En France, quel que soit le prochain président élu, ce dernier sera un pis-aller bien vite rejeté par ceux-là même qui l’auront choisi. Bon nombre d’électeurs se disent désabusés et avouent devoir élire un président « par défaut ». Dans ce pays profondément chamboulé, la défiance du monde politique s’est généralisée à grande échelle.

L’autorité séparée du pouvoir.

Il existe pourtant un système de gouvernance totalement occulté qui implique notamment la séparation de l’autorité et du pouvoir. L’autorité appartient à quiconque enseigne quelque chose de bon et personne ne peut l’en déposséder. Un médecin fait « autorité » en matière de médecine et sa compétence ne peut être déléguée à une personne qui n’a aucune connaissance médicale. Le pouvoir, au contraire, doit être délégué par une personne ou un groupe ayant autorité et on peut le retirer à celle ou celui qui l’exerce. Ce système s’appelle la synarchie. Il a été analysé en profondeur par l’écrivain et érudit Alexandre Saint-Yves d’Alveydre, à la fin du 19ème siècle.

Il y a quelque quarante ans, j’ai rencontré à Paris le polytechnicien Jacques Weiss (aujourd’hui décédé) qui a synthétisé les oeuvres de Saint-Yves d’Alveydre dans un livre aujourd’hui épuisé (La Synarchie, Robert Laffont). J’ai aussi abordé ce thème avec feu Michel Jobert, fondateur du Mouvement des démocrates auquel j’ai appartenu. L’ancien ministre français des affaires étrangères trouvait l’idée intéressante mais bien trop difficile à réaliser. Mais, en quarante ans, le monde a sensiblement évolué, aussi bien dans les mentalités que dans la technologie. Et ce qui semblait hors de portée hier pourrait bien devenir accessible aujourd’hui.

Des revendications sociales.

Selon Saint-Yves d’Alveydre, la synarchie a bel et bien fonctionné, notamment en France du 14ème au 16ème siècle, quand les rois prenaient la peine de convoquer régulièrement les états généraux. Le peuple écrivait ses doléances dans des cahiers, revendications purement sociales et exprimées par profession avant d’être synthétisées dans les trois ordres d’alors, le clergé (qui serait aujourd’hui l’enseignement), la noblesse (la justice et la police) et le tiers état (l’économie).

Toujours aux yeux de Saint-Yves d’Alveydre, en négligeant la convocation des états généraux, les rois de France auraient dès le 16ème siècle contribué à alimenter la Révolution deux siècles plus tard. La population française n’acceptait plus de se voir dirigée par une caste de privilégiés tenant tous les leviers du pouvoir.

Il serait bien sûr absurde de reproduire au 21ème siècle la synarchie telle qu’elle a fonctionné en France dans le passé. Mais, à la faveur du développement des réseaux sociaux et du WEB, permettre aux citoyens de se consulter eux-mêmes sur leurs propres besoins et souhaits serait une piste à explorer. Pourquoi ne pas imaginer, par exemple, des états généraux de l’enseignement, de l’énergie ou de la sécurité, rassemblant des professionnels dans chacun de ces domaines ainsi que – et c’est très important – des membres de la société civile qui agiraient comme contrepoids à toute dérive corporatiste?

Utopie aujourd’hui, réalité demain?

A l’issue de chacun de ces états généraux, une synthèse des propositions de réforme serait élaborée. Ces dernières, fruits d’une réflexion collective citoyenne, feraient « autorité » et se traduiraient ensuite par des lois et règlements élaborés par un corps d’élus « politiques » tenus de respecter les orientations prises par les états généraux respectifs.

La synarchie vue par Saint-Yves d’Alveydre (et qui n’a STRICTEMENT RIEN A VOIR avec des mouvements contemporains occultes qui l’ont dangereusement travestie) est peut-être une utopie. Mais cette dernière ne mérite-t-elle pas un commencement de réflexion ? Elle va en tous cas plus loin que le système suisse – de loin le moins pire – qui mélange représentation parlementaire et suffrage universel direct par le jeu des initiatives populaires et des référendums.

La fin de la politique spectacle.

Assurément, la synarchie signe la fin de la politique spectacle, des promesses non tenues, des visions électoralistes à très court terme, d’où le total manque d’intérêt qu’elle peut susciter auprès de tous ceux qui sont attachés à un système désormais clairement obsolète. Mais si, tôt ou tard, nos démocraties représentatives doivent ouvrir la voie au populisme avec, en ligne de mire, la généralisation des dictatures, à quoi bon s’accrocher à de tels lambeaux de la vie citoyenne? Ne serait-il pas temps d’imaginer d’autres voies comme celle des nouveaux états généraux du XXIème siècle ?

 

 

Philippe Le Bé

Philippe Le Bé

Désormais journaliste indépendant, Philippe Le Bé a précédemment collaboré à divers médias: l’ATS, Radio Suisse internationale, la Tribune de Genève, Bilan, la RTS (Radio), L'Hebdo, et Le Temps. Il a publié deux romans: «Du vin d’ici à l’au-delà » (L’Aire) et « 2025: La situation est certes désespérée mais ce n’est pas grave » (Edilivre).

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