Etienne Davignon : un grand Monsieur, un grand Belge, un grand Européen

Comme j’ai eu l’occasion de le dire lors de l’émission Premier rendez-vous sur la RTS (https://www.rts.ch/play/radio/premier-rendez-vous/audio/jerome-sobel-et–philippe-kenel-se-rencontrent-pour-la-premiere-fois?id=10256279), une des rencontres qui a eu le plus d’influence sur le cours de mon existence fut celle avec Henri Rieben qui fut professeur d’intégration européenne à l’Université de Lausanne et Président de la Fondation Jean Monnet. Arrivé à la fin de mes études, il m’avait dit qu’il était important que des jeunes rencontrent des personnes qui avaient réussi. Croyant en moi, il m’avait organisé des rencontres notamment à Paris avec Hubert Curien qui était à l’époque Ministre de la Recherche et de la Technologie sous le Gouvernement Laurent Fabius et à Bruxelles avec Etienne Davignon alors qu’il venait de quitter la Commission européenne et de prendre ses fonctions à la Société générale de Belgique.

La rencontre d’environ trois quarts d’heure que j’ai eue avec le Comte Etienne Davignon, connu par tous sous le nom de Stevy, au siège de la Société générale à la Rue Royale à Bruxelles fut déterminante à plus d’un titre pour moi. Tout d’abord, à l’époque, je venais de terminer des études de droit et de sciences politiques que j’avais faites en parallèle. En résumé, je passais aux yeux de certains en droit pour un con parce que j’étudiais sciences politiques, et un con aux yeux de certains également en sciences politiques parce que j’étudiais le droit. En 45 minutes, Etienne Davignon a réconcilié ces deux mondes dans mon esprit et m’a conforté dans l’idée qu’il fallait prendre de la hauteur pour comprendre les événements et faire confiance à ce que l’on avait compris et ce en quoi on croyait même si cela n’était pas approuvé par les autres. En second lieu, ma rencontre avec Etienne Davignon fut également pour moi la première occasion de me rendre en Belgique. Cette première visite me donna envie d’étudier à l’Université libre de Bruxelles et après d’ouvrir le cabinet pour l’Etude Python en 1997. Depuis lors, je ne cesse d’aimer ce pays où je me rends une fois par semaine et que je considère comme ma seconde patrie. Enfin, Etienne Davignon m’a convaincu, si besoin était, de l’importance et de la nécessité de la construction européenne.

Agé aujourd’hui de 86 ans mais toujours très actif, Etienne Davignon vient de publier un ouvrage intitulé « Etienne Davignon – Souvenirs de trois vies » (Editions Racine) dont je vous recommande très vivement la lecture. Ces trois vies sont celles de diplomate (il a connu la décolonisation du Congo), de Commissaire européen (il a géré la crise de l’acier) et de celle d’homme d’affaires. Ce qui m’a le plus frappé en lisant cet ouvrage et que, plus de trente ans après notre rencontre, je retrouve à travers ces écrits les messages et les valeurs qu’Etienne Davignon m’a transmis au cours de notre rencontre. Plutôt que de les résumer, je me permets de citer ci-dessous un certain nombre d’extraits qui m’ont particulièrement touché.

Ayant passé une partie de sa jeunesse en Suisse, Etienne Davignon commence son livre par cette phrase  « quand je suis fatigué, je retrouve l’accent suisse ».

« Nous sommes ce qui nous est arrivé avant »

« Je lui dois (à sa mère) sa capacité à voir le côté comique des choses et la certitude qu’il ne faut pas se prendre au sérieux »

A propos des deux dernières années de sa vie à Maredsous où il finissait sa formation, il écrit : « J’étais en rébellion et me faisais régulièrement punir. J’étais en lutte ouverte avec le préfet, qui m’avait dit un jour : « Si vous continuez comme ça, Davignon, vous finirez par ramasser les papiers dans la rue ». Et j’avais répondu : « Pour autant que ce ne soit pas les vôtres, je le ferais volontiers ! ».

« Je n’ai jamais été mondain, je n’aime pas les cocktails, je n’aime pas les dîners. »

« Je dirais que je n’ai jamais su ce que c’était, l’aristocratie. Aujourd’hui je suis comte. Mais ce n’est pas comme ça que je conçois la société. Mon petit village suisse était une structure sans classes sociales. »

« Est-ce que l’économie de marché est une force ? Pour moi, il n’y a pas de doute. Est-ce qu’elle suppose qu’il n’y ait pas de réglementation ? Pour moi, il n’y a pas de doute non plus : elle suppose aussi la réglementation. La grande erreur qui a été commise depuis, ça a été de croire que l’économie de marché à elle seule pouvait tout régler. Or, elle a besoin d’être encadrée. Bien sûr, le marché détermine, dans un monde globalisé, si vous êtes compétitif ou non, mais cela ne signifie pas qu’il ne doive pas être encadré. […] Le libéralisme absolu, c’est absurde ! Et les gens qui croient que les Etats-Unis ne sont pas réglementés n’ont jamais regardé de près l’économie américaine : elle est plus réglementée que la nôtre. »

« Les entreprises ont une responsabilité vis-à-vis de la société, au-delà de leur métier. »

« Dans les moments difficiles, ce qui fait la différence, c’est l’influence que des personnalités peuvent exercer pour modifier le cours des choses. »

« Les Flamands, c’est un autre tempérament. J’ai par exemple appris que, quand on discute avec un francophone, s’il ne dit pas qu’il n’est pas d’accord, cela signifie qu’il est d’accord. Avec les Flamands, ce n’est pas le cas. Si un Flamand ne dit rien, il ne dit rien : cela ne veut pas dire qu’il est pour, cela ne veut pas dire qu’il est contre. On ne peut pas considérer qu’une absence de réaction vaille assentiment. C’est un fait. On ne parle pas non plus à un Italien comme on parle à un Allemand. L’exercice, c’est de s’adapter aux autres – si on veut être respectueux et efficace. »

« Ce sont les autres qui déterminent si vous êtes utile ou non. Et si vous êtes toujours là, c’est que les autres ont estimé que vous étiez utile. Ce sont les autres qui déterminent votre utilité, mais chacun peut de la sorte mesurer la valeur ajoutée qu’il apporte. Le test est continu. »

« J’ai toujours voulu avoir de l’indépendance, ou en tout cas de l’autonomie. »

« Ce sont mes parents qui me l’ont appris : on doit rendre quelque chose. Si vous avez la chance d’avoir été privilégié, vous devez essayer de rendre à la société ce qu’elle vous a apporté. Il faut conserver ce sens du devoir. »

« On le sait : les témoignages de ceux qui ont perdu sont les plus fragiles. »

A propos de la Belgique : « C’est une qualité d’être pragmatique, mais ça a des limites […] La réflexion stratégique, ce n’est pas notre fort : « C’est pour les intellectuels… », « Ce n’est pas pour moi, ça ! ». Et je ne parle pas du court-termisme actuel. » ; « En Belgique, quand bien même vous vous trouvez face à une situation juridique claire, il faut trouver des aménagements « élégants »… » ; « En Belgique, on est toujours surpris, même si on sait ce qui va arriver ! » ; « La Belgique n’est vraiment pas un pays ordinaire. Cela fait peut-être son charme. »

A propos du football : « Dans le football, si vous n’êtes pas supporter, il y a une partie du plaisir qui vous échappe. Vanden Stock m’a dit un jour : « Moi, je ne suis pas content si on joue bien mais qu’on perd, mais si on joue mal et qu’on gagne, je suis heureux ! » » ; « Au foot, c’est un peu infantile, mais on rit ensemble. Et rire ensemble, ça fait partie des plaisirs partagés. » ; « Cela dit, c’est curieux : l’opinion publique n’a pas de problème avec ce que gagnent les stars du foot. ».

« Tout au long de ma carrière, ma passion pour l’Europe m’a accompagné et stimulé. La plupart des défis auxquels nous faisons face peuvent être relevés si l’Europe, notre Union, se voit confier le mandat de s’y atteler. Dans un monde devenu plus instable, l’Europe a la capacité de tenir son rang et de montrer le chemin. La pusillanimité des dirigeants, déchirés entre l’attachement au passé et la crainte du futur, et les égoïsmes nationaux mal placés entravent ce projet, alors qu’il est plus indispensable que jamais. Le refus des inégalités sociales, l’Etat de droit, la liberté d’expression sont des valeurs absolues. La paix, la lutte pour le climat, la résolution pacifique des conflits sont les axes de notre action. Mais n’oublions jamais que les civilisations sont mortelles. »

« Dans tous les différents milieux que mes responsabilités m’ont amené à connaître, et à toutes les époques, j’ai constaté qu’il y avait la même proportion de gens remarquables, de gens respectables et de gens très médiocres pour ne pas dire lamentables. »

« Le fatalisme est inacceptable. Il sert trop souvent d’alibi. « J’aurais bien voulu, mais ce n’est pas possible » : la démonstration est faite que c’est faux. Bien sûr, en agissant, on accepte le risque de l’échec ; mais si on ne tente rien, l’échec est assuré. Il faut bien analyser la situation, déceler les meilleurs moments propices à l’action et mesure avec réalisme les marges de manœuvre disponibles. »

« Tout seul, on ne peut pas grand-chose. Pour que le projet soit crédible, il faut connaître ses alliés, ses soutiens, ses adversaires. Les projets, pour réussir, doivent devenir collectifs. Tenter de réussir tout seul garantit l’isolement et gonfle inutilement l’orgueil. »

« Je me suis souvent trompé sur le temps dont on dispose. En voulant trop préparer, on perd le sens de l’urgence. J’ai souvent regretté de n’avoir pas été assez rapide, rarement de l’avoir été trop. Et s’il faut changer quelque chose, inutile de tergiverser : la perspective disparaît, l’argumentation s’affaiblit. »

« Je voudrais enfin dire que la persévérance est une qualité, qu’il ne faut pas confondre avec l’obstination ; et que reconnaître que l’on s’est trompé n’est pas un aveu d’incompétence. »

« Couve de Murville n’acceptait de compromis qu’à deux conditions : si l’absence de décision était préjudiciable aux intérêts de son pays ou s’il était convaincu que sa position ne pouvait, telle quelle, faire l’unanimité. Si son intransigeance était parfois difficile à supporter, il inspirait le respect. » (A propos de Couve de Murville)

« Il m’aura rappelé qu’il ne faut jamais oublier combien la roche Tarpéienne est proche du Capitole. » (A propos de Maurice Lippens)

« Il m’aura appris qu’attendre le meilleur moment pour passer à l’action n’est pas nécessairement une faiblesse. La volonté d’agir vite, sous la pression des événements, n’est pas toujours le meilleur chemin et la procrastination, pas toujours un aveu de faiblesse. » (A propos de Wilfried Martens)

« Nos vues divergent complètement, mais nous savons tous deux qu’une absence d’accord professionnel ne doit pas pour autant affecter les relations entre les personnes. J’en ai toujours été convaincu, et ce nouvel exemple m’a conforté dans cette opinion. J’ai beaucoup bénéficié, au cours de ma vie, des retombées positives de cette façon de voir. » (A propos de Donald Rumsfeld)

« A cette occasion, il (Paul-Henry Spaak) fait la connaissance de Justin Bomboko, le ministre des Affaires étrangères du Congo. Entre eux se noueront de bonnes relations, qui, au fil du temps, deviendront véritablement amicales. Bien plus tard, Bomboko me confiera qu’il considérait Spaak comme la personne la moins raciste qu’il ait jamais rencontrée. Comme je lui demandais comment il était arrivé à cette conclusion, il m’a répondu en souriant : « Il m’engueulait tout le temps ! » » ; « Implacable dans la négociation, rejetant les impossibilités, ouvrant des portes qu’il était seul à découvrir, il trouvait des issues aux problèmes insolubles, entraînant des collègues souvent perplexes. Impatient, il enrageait de voir que ses projets n’avançaient que trop lentement, mais savait pourtant que la négociation requérait une patience infinie. Pour mieux surprendre, il feignait de ne pas étudier ses dossiers, ou le laissait croire. Sa force était de pouvoir distinguer l’essentiel de l’accessoire, et de ne se consacrer qu’à lui. » (A propos de Paul-Henri Spaak)

« Ce travailleur infatigable m’a appris que seule une connaissance approfondie des dossiers permet de participer sereinement au débat, et offre le luxe de l’improvisation – parce que l’on est alors capable d’en mesure les risques. » (A propos de Joseph van der Meulen)

« Refusant de se prendre trop au sérieux, avec un humour qui parfois touche à la dérision, cet homme de bien m’a conforté dans la conviction que, si l’on arrive à ses fins, mieux vaut que le mérite en soit attribué à d’autres. » (A propos d’Herman Van Rompuy)

« Il m’a appris que, sans enthousiasme pour ses propres projets, il est impossible de convaincre. Il m’a appris aussi qu’un peu de prudence est parfois utile pour apaiser les craintes des partisans de l’immobilisme. » (A propos de Guy Verhofstadt)

Un grand merci Monsieur le Comte Etienne Davignon !

Philippe Kenel

Philippe Kenel

Docteur en droit, avocat en Suisse et en Belgique, Philippe Kenel est spécialisé dans la planification fiscale, successorale et patrimoniale. Social démocrate de droite, il prône l’idée d’une Suisse ouverte sachant défendre ses intérêts et place l’être humain au centre de toute réflexion. Philippe Kenel est président de la Chambre de Commerce Suisse pour la Belgique et le Grand-Duché de Luxembourg à Bruxelles et de la Ligue Internationale contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA) en Suisse.

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