Avant de vouloir atterrir sur Mars…

L’anthropocène est l’époque qui se caractérise par l’influence significative de l’activité humaine sur l’écosystème terrestre. Dans cette vision, la formule antique de la soumission de la terre par l’humain est devenue réalité. La nature comme simple facteur de productivité pour notre espèce ? Certains attribuent l’instinct humain à vouloir dominer la nature aux préceptes religieux, d’autres aux avancées scientifiques ou encore au capitalisme. Quoi qu’il en soit, sur le plan intellectuel et dans une large mesure dans les réalités de nos vies, nous nous sommes déconnectés de la nature. L’humanisme a le mérite de nous avoir libéré des contraintes et des autorités instaurées à travers l’histoire par notre propre espèce, mais il a également contribué à générer un anthropocentrisme qui nous fait considérer l’univers à travers la seule perspective humaine.

L’être humain se croit maître du monde et se comporte conformément à cette idéologie. Nous exploitons, polluons, détruisons à un rythme de plus en plus accéléré. Nous plaçons nos relations commerciales avec l’autre bout du monde avant la protection de l’environnement, l’extraction du calcaire avant la protection du patrimoine, le développement technologique avant la santé.

Beaucoup de nos interventions sur la nature génèrent des modifications irréversibles, comme la technologie nucléaire, les modifications génétiques, les microplastiques dans la nature ou encore l’extraction de matières premières. Certaines au point même de devenir un danger immédiat pour la planète, tel que le changement climatique.

Notre pouvoir technologique dépasse largement notre entendement sur les conséquences de ce dernier.

Est-ce que ce “progrès”, nous amènerait-il à perdre le contrôle sur notre propre avenir ? Avant de vouloir atterrir sur Mars, nous devrions peut-être déjà apprendre à protéger la Terre.

A l’époque des Lumières, les sciences étaient moteur du progrès, déclencheur de la démocratie, propulseur pour la santé et l’analyse de la nature. Aujourd’hui, nos sciences n’arrivent plus à anticiper les crises, elles courent derrière, respectivement elles doivent se développer d’urgence en parallèle, comme c’est le cas pour le réchauffement climatique ou le Covid-19. L’évolution de nos impacts destructeurs sur la biosphère et le monde en général va plus vite que nos avancées scientifiques. Nous sommes devenus objet malheureux de nos propres agissements.

La crise écologique est le défi principal du deuxième millénaire. Il ne s’agit pas d’une crise de la technologie, bien au contraire, c’est une crise de la conscience, de la compréhension de notre place dans la nature et ainsi aussi d’ordre spirituel.

 

Nous devons reconsidérer l’humain comme partie intégrante de la nature, redevable et humble. Ralentissons, misons sur la proximité, sur la qualité plutôt que la quantité, le relationnel plutôt que le matériel.

Je ne plaide pas pour un retour au 20ème siècle – quoi que pour certaines choses on pourrait y trouver quelques satisfactions – mais si les avancées sont bénéfiques dans certains secteurs, par exemple la santé, dans d’autres elles sont devenues funestes. Reprenons le contrôle !

Vague Verte malgré la crise covid ? Une évidence écologique, économique et sociale

A plusieurs reprises, ces derniers mois a-t-on pu lire l’étonnement de certains medias quant à la continuation de la vague Verte malgré la crise covid. Cependant, rien ne me semble plus évident. Bien au contraire, une économie verte – des circuits courts plutôt que des chaînes d’approvisionnement internationales qui s’effondrent, le soutien aux commerces et PME de proximité, la paysannerie locale et biologique, les postes de travail à proximité, un équilibre sain entre vie familiale et professionnelle, un revenu de base inconditionnel – une économie durable, résiliente et juste, rien de plus approprié que l’écologie politique qui aurait permis d’éviter une partie de cette crise, respectivement maintenant nous en sortir.

Effectivement, nous traversons aujourd’hui plusieurs crises en parallèle. A celle du climat, abstraite pour beaucoup, s’ajoute désormais celle du covid-19 et notamment ses composantes économiques et sociales que l’on n’avait pas connu depuis la deuxième Guerre. A cela s’ajoute un autre défi d’une ampleur ressemblante à la révolution industrielle du début du 19ème siècle : la transition technologique. Selon une récente étude du World Economic Forum, 85 millions de postes de travail seront remplacés par l’automation d’ici 2025, en contrepartie 97 millions de nouveaux postes seront créés dans ces nouveaux domaines. Les chaînes logistiques, les canaux de vente, le marketing et bien d’autres aspects de la gestion d’entreprises se transforment à une vitesse notablement accélérée par la crise covid-19. Est-ce que nos commerces et PME sont prêts pour faire partie de 97 millions de postes créés plutôt que des 85 millions perdus ?

Les crises mentionnées ci-dessus, leurs origines et dynamiques sont multiples, mais elles se rejoignent dans les solutions : instaurer une économie verte et de proximité, durable, résiliente et juste en s’adaptant (très) rapidement à la transition technologique.

La manne publique a sauvé d’innombrables places de travail et évité la faillite de PME en Suisse ces derniers mois. Tout le monde l’aura compris, en cas de crise ce n’est pas la main invisible du marché mais bel et bien l’état-providence qui sauve notre société. Cependant, nous ne pourrons pas injecter ces fonds perdus à long, ni moyen-terme. Après le pansement pour stopper l’hémorragie, nécessaire dans l’immédiat, le temps est venu de penser guérisons plutôt que qu’intervention de sauvetage, d’investissement plutôt que de dépenses. Les prochains rounds de soutien aux PME devraient se focaliser sur la transformation écologique et technologique des entreprises concernées. La société qui continue à s’approvisionner en Asie plutôt que de soutenir nos producteurs locaux court des grands risques, le petit commerce qui n’assure pas sa transition digitale les cinq prochaines années ne sera probablement plus de la partie. Aidons-les, aidons-les à se transformer, à se moderniser, à surmonter la crise, mais pas seulement, aidons-les surtout à devenir des entreprises durables, résilientes et justes, prêtes à affronter l’avenir de notre économie et de notre société.

L’écologie verte nous permet d’affronter ces trois crises en parallèle – climatique, économique et sociale ainsi que la transition technologique – à travers leur solution commune.

A titre d’exemple, en 2013, les Vert·e·s de Morges ont déposé un postulat qui demande la mise en place d’un fonds pour soutenir les PME locales dans leur transition écologique. Concrètement, une société pourra demander des fonds pour se mettre à niveau, par exemple pour remplacer un chauffage de bureau, un four de boulanger, etc. puis rembourser ces fonds sur les économies réalisées. Il n’y donc rien à investir, mais des bénéfices écologiques et économiques rapide. Le restaurateur qui a dû fermer ce mercredi 4 novembre pourrait tirer profit de la fermeture pour faire les travaux puis bénéficier des retombés rapidement. N’est-ce pas justement en période de crise qu’il est fondamental de se poser les bonnes questions et d’agir en conséquence ?

Il est urgent de réagir. Trois propositions concrètes :

  • Transformons les aides à fonds perdus en investissement pour l’avenir.
  • Affectons ces fonds à la transition écologique pour affronter en même temps la crise climatique et pour permettre des économies aux PME.
  • Affectons ces fonds à la transition technologique en accompagnant les PME dans leur transition numérique et technologique afin de réduire les impacts environnementaux et pour garantir la survie de nos PME en affrontant les défis de l’avenir.

Loi sur la chasse et protection du climat, mais quel rapport ?!

« Si le seul outil que vous avez est un marteau, vous tendez à voir tout problème comme un clou » disait le psychologue Abraham Maslow. Cela reflète parfaitement bien la logique prédatrice derrière la loi sur la chasse, sagement refusée par le peuple suisse dimanche dernier. Le loup met en péril mes moutons, je l’abats ; le castor cause la perte d’arbres fruitiers, je le chasse ; le lynx nuit au recrû naturel des forêts, je l’extermine.

Nous avons perdu la capacité de vivre en harmonie avec la nature, pourtant fondement de notre propre vie.

Pire, nous la détruisons là où elle semble gêner notre propre expansion, désormais exponentielle.

A l’arrivé des Vikings sur Islande au 9ème siècle, 25% de la surface de l’île étaient couvert de forêt, il en reste aujourd’hui 1%. A l’échelle de la planète, cela fait 85% des forêts perdues depuis l’an 1300. Le nombre d’êtres humains sur terre a crû de 400 millions en 1250, passant par 1 milliard en 1800 et 2 milliards en 1930, à 8 milliards aujourd’hui. La dégradation environnementale est proportionnelle à la croissance du nombre d’humains sur terre, et les deux s’accélèrent, d’année en année, d’un mois à l’autre. La planète est entrée dans l’anthropocène, l’âge de l’Homme, une nouvelle ère dans laquelle l’Homme est devenu le facteur principal du devenir de la planète, et nous n’en avons absolument pas pris la mesure.

Transposant les 4,6 milliards d’années d’existence de la terre sur un cadran d’une journée, l’Homme est apparu les 3 dernières secondes avant minuit seulement. C’est pendant ce minuscule laps de temps que nous avons réussi à mettre la planète en péril, exploitant ce qui peut nous servir comme ressource, tuant ce qui nous ne nous convient pas, abattant ce qui nous obstruit le chemin, exterminant ce qui nous dérange.

La déprédation de la nature et de la biodiversité, la destruction du climat et l’abattage des animaux sauvages ne sont que des manifestations différentes d’un seul et unique problème : l’Homme prédateur.

Pour une écologie islamique de transformation

« Rien ne sera plus comme avant », « le monde sera un autre » a-t-on pu lire ces dernières semaines dans les chroniques concernant les conséquences du covid-19. Personnellement, je n’y crois pas. Certes, nous passons une période économique très, très difficile mais la reprise s’annonce d’ores et déjà. Nous utiliserons la visioconférence de façon plus habituelle et nous verrons plus souvent des masques dans nos rues. Certaines industries mettront deux, trois, voire même cinq ans pour se redresser au niveau d’avant la crise. Et alors ? Ce n’est pas comme ça que j’aurais imaginé un nouveau monde.

On a plutôt l’impression que la situation est sous contrôle. Ces prochains mois nous aurons probablement un vaccin et le virus sera vaincu ; et c’est justement là où je vois le plus grand risque. Nous aurons vaincu le covid-19, nous envoyons des astronautes sur la lune, nous avons invité la fission nucléaire et nous communiquons à l’instantané avec l’autre bout du monde.

L’Homme moderne, déclencheur de l’anthropocène, se pense invincible. Et face à la nature, il est invincible dans une très large mesure. Mais paradoxalement, cette invincibilité sera sa perdition, au moment où cette nature n’existera plus.

Comment recentrer l’Homme au centre de la nature et non pas au-dessus ? Comment repenser l’Homme pour qu’il comprenne que vaincre la nature c’est finalement vaincre soi-même ?

Dans les références islamiques nous avons plein de ressources pour ce faire. Mais autant le Coran et les Hadits en parlent beaucoup, autant les savants musulmans classiques parlent peu de l’écologie en islam en ces termes contemporains. Cette perspective écologique est tout à fait nouvelle et elle va de pair avec la dégradation dévastatrice de l’environnement ces dernières décennies.

Science coranique de la création (‘ilm al-khalq)

Le premier représentant de cette pensée est Seyyed Hossein Nasr, un philosophe d’origine iranienne qui enseigne les sciences islamiques à l’Université George-Washington. Ses livres « Man and Nature. The Spiritual Crisis in Modern Man » (1967) et « Religion and the Order of Nature » (1996) seraient une réponse directe[1] aux thèses de Lynn Townsend White Jr. Ce dernier avait identifié la Weltanschauung judéo-chrétienne – selon laquelle l’Homme, créé à l’image de Dieu, serait appelé à dominer la nature – comme cause fondamentale de la crise écologique[2]. Pour Nasr, la nature est sacrée et ça serait plutôt les sciences modernes qui positionnerait l’Homme au-dessus de son environnement naturel.

Ce sont ensuite des auteurs comme Ibrahim Abdul-Matin[3] qui ont fait le lien entre cette nouvelle éthique islamique de l’environnement et l’engagement militant en reprenant la tradition prophétique selon laquelle toute la terre serait une mosquée et donc à protéger. Il fait également référence à Faraz Khan[4] qui avance les six principes éthiques suivants en faveur de l’écologie islamique : l’Unicité de Dieu et de sa Création (tawhid), les signes de Dieu dans la nature (ayat), l’Homme comme administrateur de la terre (khalifa), la confiance de Dieu placé en l’Homme (amana), la poursuite de la justice en toute chose (‘adl) et l’équilibre de toute la création (mizan). Fazlun Khalid approfondi ces réflexions à son tour, considérant notamment les quatre éléments suivant de la science coranique de la création (‘ilm al-khalq)[5] :

  • Tawhid : L’unicité de Dieu et de toute sa Création, l’Homme en faisant intrinsèquement partie. Tout ce qui existe dans les cieux et sur terre appartient à Dieu, Dieu englobe tout (Coran 4:126). Tout est interconnecté, en interdépendance et faut partie d’une unité. Nous nous s’inscrivons dans quelque chose qui est bien plus grand que nous.
  • Fitra : la nature originelle de la création, l’état naturel de l’Homme en harmonie avec la nature (Coran 30:30), l’état pure. Il y aurait quelque chose en nous qui nous attire naturellement vers le transcendant. Nous voulons savoir : Quel est le sens profond et premier de l’existence ? La réponse à cette question aurait été oubliée par l’Homme.
  • Mizan : l’équilibre harmonieux et parfait de toutes les composantes de la création. « Le soleil et la lune [évoluent] selon un calcul [minutieux]. Et l’herbe et les arbres se prosternent. Et quant au ciel, Il l’a élevé bien haut. Et Il a établi l’équilibre. » (Coran 55:5 à 55:7). Perturber cet équilibre c’est perturber la création.
  • Khalifa : La responsabilité des humains dans le triangle : Dieu, Création, Homme. Tous les humains sont protecteurs de la Création, donc khalifa (Coran 6:165). Ce n’est pas un titre qui revient à un seul gouverneur-législateur. Cette responsabilité incombe à tous les humains (Coran 33:72). Ils sont les gardiens de la Création et de l’ordre naturel ; jardinier de la Création, comme disait récemment Michel Maxime Egger.[6] Il s’agit d’une responsabilité bien plus que d’un droit.

En orient, la tendance est axée sur le normatif et la théorie plutôt que sur la philosophie et la pratique comme nous venons de le décrire ci-dessus. Des représentants seraient entre autres : Moustafa Abou Souwwi et Adnan Sadiq Dahir en Palestine, Mohamed Hasim al Gabouri en Irak ou encore Mohamed Id Mahmoud as Sahib en Jordanie. Abou Souwwi serait le plus proche de la pensée occidentale en appliquant également le principe de l’istihklaf (similaire à la khalifa ci-dessus) ainsi que du tashir, donc le fait que Dieu a procuré aux Hommes tout dont ils ont besoin pour accomplir la khalifa en plus de l’I’mar, le mandat divin pour cultiver la terre.[7]

La pensée en orient est donc imprégnée par ce qu’on appelle la jurisprudence de la nature (fiqh al bi’i) contrairement à l’approche de la science coranique de la création (‘ilm al-khalq) en occident.

Le Coran cosmique

Il m’est important aussi de rajouter un autre axe fondamental pour nourrir ces réflexions. Cet axe concerne toujours le Coran, mais cette fois-ci sur un plan esthétique et affectif.

La nature est omniprésente dans la lecture du Coran. Une grande partie des Sourates portent des noms de la nature : la vache, les animaux, le tonnerre, les abeilles, la lumière, les fourmis, l’aube et d’autres. A plusieurs reprises, les animaux et les humains sont traités sur un pied d’égalité : « Nulle bête marche sur terre, nul oiseau volant de ses ailes, qui ne soit comme vous en communauté. Nous n’avons rien omis d’écrire dans le Livre. Puis, c’est vers leur Seigneur qu’ils seront ramenés. » (Coran 6:38) ; tout n’étant pas écrit dans le Coran, Dieu doit faire référence à un autre livre, nous y reviendrons. La révélation pour les Hommes est une Awha, tout comme celle pour les abeilles quand Dieu leur enseigne comment récolter leur nectar. Les étoiles et les arbres se prosternent (Coran 55:6) comme les Hommes et toutes les créatures font des louanges à Dieu, sauf que nous [les Hommes] ne le comprenons pas (Coran 17:44).

Dieu est beau et il aime la beauté, selon une tradition prophétique et le Coran nous rappelle à plusieurs reprise la beauté de la nature : la végétation, les jardins, les montagnes, les fruits et les plantes (Coran 18:7, 27:60, 50:7, 16:6, 7:32, 10:24). « Où que vous vous tourniez, la Face de Dieu[8] est là » (Coran 2:115)

J’en déduis une qualité divine attribuée à la nature. C’est peut-être ce qui a amené la fédération zurichoise des organisations islamiques (VIOZ) à considérer la protection environnementale comme un rite religieux (ibadah) que chaque musulman devrait intégrer dans son quotidien.[9]

Mais ça va encore bien plus loin que ça. Toujours dans le Coran : « Dans l’alternance de la nuit et du jour, et aussi dans tout ce que Dieu a créé dans les cieux et la terre, il y a des signes, certes, pour des gens qui craignent Dieu. » (Coran 10:6). Le mot arabe utilisé pour décrire ces signes dans la nature est Ayat, et c’est le même terme qui est utilisé pour désigner les versets écrits du Coran. Rien n’arrive et rien n’existe dans la nature « qui ne soit pas consigné dans un livre explicite. » (Coran 6:59).

La nature est donc considérée comme un livre explicite écrit avec des Ayats tout comme le Coran. Dieu nous invite à lire ce livre de la nature, à le comprendre, tout comme le Coran.

Contempler la nature serait alors comme lire le Coran. Certains penseurs parlent de la nature comme étant le Coran cosmique (takwini[10]) qui se rajoute au Coran écrit (tadwini[11]).

La nature et son observation sont donc sources de la voie islamique (charia) tout comme les sources scripturaires.[12] Une ouverture importante face à la sclérose d’une certaine lecture trop littéraliste.

Quant au Coran écrit, les musulmans ont l’habitude de ne pas le toucher sans ablution, on fait attention où et comment on le pose, on le met à la meilleure et à la plus belle place de la maison.  Donnons donc ce même soin au Coran cosmique, à la nature. Jeter un déchet par terre ça serait comme arracher une page du Coran écrit, gaspiller un repas ou maltraiter un animal[13] serait comme brûler un Coran, donc inadmissible.

Pour une écologie islamique de transformation

Certes, la crise écologique nécessite des réponses politique et économique, mais tant que nous n’aurons pas intériorisé l’Unicité de toute la Création[14], tant que nous n’aurons pas répondu à la question essentielle de notre existence[15], aussi longtemps nous ne prendrons pas notre responsabilité de protecteur de la nature[16] pour rétablir l’équilibre[17]. Dieu ne change le sort d’un peuple avant que ce dernier ne change pas ce qui est en lui-même (Coran 8:53 et 13:11). Nous devons repenser notre relation à la nature et au Vivant, nous devons relire le Coran cosmique. La crise écologique est donc aussi et surtout une crise de la conscience et donc spirituelle.

Tout changement commence par une adhésion affective à la chose avec son propre cœur – « Sois le changement que tu veux voir dans le monde. »[18] – c’est la base nécessaire avant de pouvoir s’exprimer avec conviction sous forme intellectuelle, ce qui permet ensuite de passer à la phase de l’action bienfaisante.

« Celui d’entre vous qui voit un mal qu’il le change par sa main [action bienfaisante]. S’il ne peut pas alors par sa langue [action intellectuelle] et s’il ne peut pas alors avec son cœur [adhésion affective] et ceci est le minimum [et donc le commencement] de la foi ».[19]

En conséquence, nous avons besoin d’une écologie islamique de transformation, une transformation qui doit se faire sur trois niveaux

  • L’individu et sa relation à la nature et donc à soi même
  • L’interprétation intellectuelle de la voie islamique et de ses sources
  • La société, la politique et l’économie à travers l’action bienfaisante

Et pour conclure, un dernier enseignement prophétique qui précise que l’Homme devrait, même en voyant arriver le Jour de la Résurrection, planter une pousse.[20]


[1] Selon Ahmed M. F. Abd-Elsalam, « Umwelt-Dschihad und Öko-Islam» dans «Islamische Umwelttheologie», 2020

[2] Lynn Townsend White Jr., « The Historical Roots of our Ecological Crises », 1967

[3] « Green Deen : What Islam Teaches about Protecting the Planet », 2010

[4] « Lectures on Islam and Environnement », 2010

[5] « Signs on the Earth: Islam, Modernity and the Climate Crisis », 2019

[6] https://www.youtube.com/watch?v=-HQRCBOIC-M

[7] Voir Ahmed M. F. Abd-Elsalam, « Umwelt-Dschihad und Öko-Islam» dans «Islamische Umwelttheologie», 2020

[8] Sous forme théophanique et non anthropomorphique

[9] http://vioz.ch/wp-content/uploads/2016/06/VIOZ-Umwelt-Brosch%C3%BCre.pdf

[10] Littéralement : ontologique

[11] Littéralement : composé

[12] C’est entre autres une raison pourquoi les sciences ont pu fleurir pendant longtemps en terre islamique

[13] Selon les Hadith : une femme a accédé au paradis seulement parce qu’elle a nourri un chat et un homme parce qu’il a abreuvé un chien.

[14] Tauhid : L’unicité de Dieu et de toute sa Création, l’Homme en faisant intrinsèquement partie.

[15] Fitra : Quel est le sens profond et premier de l’existence ?

[16] Khalifa : Les humains sont les gardiens de l’ordre naturel et de la création ; jardinier de la création

[17] Mizan : L’équilibre harmonieux et parfait de toutes les composantes de la création

[18] Ghandi

[19] Hadith rapporté par Mouslim

[20] Principe partagé, comme tant d’autres, avec le judaïsme et le christianisme

La chute du mur et l’ère de l’écologie politique

Une ère nouvelle souffle sur le paysage politique suisse. Le 20 octobre 2019, le parti des Verts a marqué l’histoire en faisant élire 17 nouvelles et nouveaux parlementaires, c’est un record en Suisse depuis la mise en place du système proportionnel en 1919. Le parti fait plus que doubler sa députation et devient ainsi 4ème force politique du pays avec une prétention d’entrer au Conseil fédéral. Cette participation gouvernementale ne fait cependant pas unanimité auprès des autres partis. L’argument le plus fréquent contre ce rééquilibrage du Conseil fédéral est celui de la pérennisation du score. Il faudrait d’abord le confirmer lors des prochaines élections en 2023 pour s’assurer qu’il ne s’agit pas seulement d’un effet de mode à courte durée. L’histoire nous enseigne pourtant que les grands bouleversements sociétaux ont un impact de plusieurs décennies sur les partis politiques en Suisse.

Prenant l’exemple du Parti Radical-démocratique, prédécesseur principal du PLR, vainqueur de la guerre du Sonderbund et ainsi force motrice de la Suisse moderne et de ses institutions davantage centralisées. Ils ont dominé la politique suisse jusqu’à la première guerre mondiale, une bonne soixantaine d’années.

Le Parti Socialiste a connu le meilleur résultat de son histoire en 1943. Son ascension est due notamment à la crise économique après la première guerre mondiale qui avait provoqué la grève générale en 1918. En 1943, le PS a doublé ses sièges de 20 à 41 pour atteindre 28,4%. Cela fait presque 30 ans de succès électoral.

Manifestations le 4 novembre 1989 à Berlin-Est.

Et enfin, l’Union Démocratique du Centre doit son succès en grande partie à la fin de la guerre froide et à la mondialisation depuis les années ’90. Le nouvel ordre multipolaire du monde, l’éclat de guerres civiles jusqu’alors étouffées par la prédominance des deux forces majeures, les Etats-Unis et l’Union Soviétique, les nouveaux flux migratoires et les incertitudes ont provoqué des réactions nationalistes en Suisse et ailleurs. Une bonne trentaine d’années de réussite pour l’UDC pour arriver à son apogée de presque 30% en 2015.

Quid alors de la nouvelle ère après celle de la chute du mur ? Tout laisse à penser que nous venons d’entamer un nouveau cycle politique, celui de l’urgence écologique. Les scientifiques du monde s’accordent pour dresser un avenir sombre du monde et de l’humanité si le tournant climatique n’est pas assuré par des mesures politiques importantes et rapides. Des références comme le National Geographic n’hésite pas à parler de la 6ème extinction massive de la vie sur terre[1]. L’écologie politique restera sans doute une priorité sine qua non pour une certaine durée. Rien ne nous empêche de prédire une prépondérance progressive des Verts sur les prochaines décennies à l’instar de ce que le PLR, le PS et l’UDC ont connu dans le passé.

[1] https://www.nationalgeographic.fr/environnement/la-sixieme-extinction-massive-deja-commence

Spiritualité et écologie : un impératif coranique ?

Autant le Coran et les Hadits en parlent beaucoup, autant les savants musulmans classiques parlent peu de l’écologie en Islam en ces termes contemporains. Cela est certainement dû à l’absence d’une nécessité particulière en termes d’écologie au moment des grands classiques et de l’âge d’or de la civilisation islamique à Bagdad ou en Andalousie. Et il est vrai que ces derniers siècles notre communauté n’est pas à l’hauteur de sa gloire au niveau de l’interprétation moderne de nos sources religieuses. Beaucoup de rattrapage reste à faire et l’écologie en est une des portes d’entrée fondamentales. Rien que l’herméneutique coranique nous expose immédiatement à la prise en considération de la nature, par exemple quand Dieu utilise le même terme pour révélation (Awhâ) concernant ses transmissions verbales aux Prophètes ainsi que pour celles aux abeilles pour leur enseigner la technique pour récolter leur nectar. Et c’est encore plus fort quand le même mot est utilisé pour désigner les versets du Coran (Âya) ainsi que pour les signes (Âya) qui, selon le Coran, se trouvent dans la création des cieux et de la terre, dans l’alternance de la nuit et du jour, dans le navire qui vogue, dans l’eau qui descend du ciel, dans la propagation des bêtes, dans la variation des vents et dans les nuages soumis entre le ciel et la terre. Tout comme les sources scripturaires, la nature et son observation sont sources de la voie islamique.

Il nous faut une réactualisation des textes fondamentaux en fonction de l’impératif écologique très présent dans ces textes, en ces temps où la dégradation de l’environnement est devenue préoccupante et risque d’être irrémédiable.

Fazlun M. Khalid (chercheur et activiste Sri lankais basé en Angleterre), pionnier du mouvement écologique islamique, applique quatre principes coraniques fondamentaux à la protection environnementale. Le Tawhid, l’unicité de Dieu et donc l’interdépendance de toutes les composantes de la création ; la Fitra, la nature originelle de la création, l’état naturel de l’Homme en harmonie avec la nature ; le Mizan, l’équilibre harmonieux parfait de toutes les composantes de la création ; et la Khilâfa, l’intendance que Dieu a transmise aux Hommes pour la sauvegarde de sa création. On y rajoute le principe du Taskhir, donc la jouissance des fruits de la création, sans contrepartie, dont les Hommes bénéficient. Elle implique deux dimensions, l’accès aux ressources de l’univers, et le partage équitable de ces dernières. Puisque ce principe s’applique à l’ensemble des êtres humains, aucune nation, aucun groupe ne peut faire valoir un accès particulièrement avantageux à ces ressources. Le principe de la Maslaha (le bien commun), doit donc être étendu aux considérations environnementales ou, selon une déclaration attribuée au Prophète Mohamed : « Je ne crains pas pour vous le retour au paganisme, je crains pour vous la richesse de ce monde ». Ainsi retrouvons-nous un fort rejet du système capitaliste et du consumérisme en islam. Le bonheur et la libération ne se trouvent pas dans l’accumulation des biens, ils se trouvent dans la suffisance (Qana‘a), dans le fait de faire du bien aux autres et dans la générosité. A plusieurs reprises, le Coran met en garde contre l’excès (Isrâf) et le gaspillage (Tabdhîr), il promeut une véritable éthique de la consommation qui s’inscrit d’abord dans la modération et le partage. Ces deux dernières valeurs sont un bien spirituel en soi, par respect de la création. Un grand nombre de textes promeuvent également la protection et le respect des animaux, ainsi que des ressources limitées comme l’eau.

Pour Mostafa Brahami (imam et auteur vaudois), les finalités (Maqâsid) même de la foi islamique visent, parmi d’autres, la préservation de la vie sur terre et de la progéniture de toute chose créée, une véritable priorité écologique !  Un enseignement prophétique précise que l’Homme devrait, même en voyant arriver le Jour de la Résurrection, planter une pousse, il ne dit pas d’accomplir une prière ! Prier lui profiterait individuellement, planter par contre est bénéfique au donateur et aux nombreux bénéficiaires (humains, animaux, nature), même la veille du Dernier Jour.

En conséquence, il n’existe pas en Islam l’idée d’une domination de la nature et des animaux par l’Homme, l’être humain n’est pas au centre de la création, l’islam ne connait pas d’anthropocentrisme. L’humain est en Unité avec la nature, avec un rôle spécifique de Khilâfa certes, mais ce rôle implique des responsabilités plutôt que des droits, l’Homme est Khalifa, mais il est aussi ‘Abd, serviteur. Il s’agit d’un « Je » soumettant, en totale contradiction avec le « Je » centralisateur cartésien. Les bienfaits des Lumières ont été accompagnés d’une déconnexion de l’humain de la nature par supériorité imaginée, et c’est depuis ce moment que nous l’avons perçu comme “autre”. Cette pensé a conjuré la nature dans un autre espace, séparé de l’Homme et objectifié. Nous sommes désormais aliénés de ce qui nous alimente. Une ré-sacralisation de la nature pour surmonter la crise écologique est urgente.