Le désenchantement de la nuit du doute

Le Ramadan 1990 (1440 hégirien) est là ! Les musulmans qui jeûnent commenceront ce rite important le lundi 6 mai. La date de début du mois de Ramadan, et donc du jeûne, fait régulièrement débat au sein de la communauté puisque deux interprétations des sources scripturaires pour sa détermination s’affrontent. Mais commençons au début. Un mois lunaire (hégirien) compte 29 ou 30 jours, raison pour laquelle le mois de Ramadan avance d’environ 11 jours par an par rapport au calendrier solaire (grégorien). Le début et la fin du mois hégirien sont déterminés par les phases lunaires : le nouveau croissant marque le début du mois et donc son premier jour, ça sera le cas le lundi 6 mai pour le mois de Ramadan cette année. Avec un ciel dégagé, tout le monde peut ainsi observer notre satellite naturel et déterminer le début du mois lunaire. En conséquence, c’est seulement à la veille, avec la visibilité à l’œil confirmée pendant la nuit du doute, qu’on connait le premier jour du Ramadan et donc du jeûne. Cela nécessite une certaine flexibilité et une tolérance à l’imprévisible, à l’injonction de la nature en quelque sorte. C’est la méthode appliquée par les représentants de la visibilité oculaire. Mais quoi faire en cas d’incertitude, avec un ciel couvert par exemple ? C’est sans problème pour les défenseurs de la deuxième méthode, celle du calcul astronomique. Ils s’appuient sur l’astronomie moderne pour prédire la visibilité et donc le premier jour du mois, des années à l’avance si souhaité. Pour eux, la « visibilité » décrite dans les sources peut s’étendre à la visibilité à travers la science, on pourrait les qualifier de modernistes. La majorité des organes islamiques de Suisse suit aujourd’hui cette lecture. A titre personnel, je suis également un fervent défenseur de l’approche scientifique pendant les mois qui précèdent le mois de Ramadan. Elle permet de prédire, de planifier, d’anticiper et de supprimer le doute grâce à la science et à la technologie moderne, c’est mon moi rationnel qui se manifeste : c’est le désenchantement de la nuit du doute. Cependant, plus le Ramadan approche, plus je me mets dans l’ambiance du mois sacré, à savoir : la spiritualité, voire la mystique, la concentration sur mon corps, sur la nature, sur le divin et la déconnexion du monde artificiel, de la technologie, de la modernité même. C’est un mois de simplicité, de retour aux sources, de détoxication, c’est mon moi spirituel qui prend le dessus. Et soudainement, l’injonction et le rythme imprévisible de la nature, le doute, la visibilité oculaire plutôt que le calcul scientifique prend tout son sens, je suis nature, c’est le Ramadan.

Le vécu qui accompagne ce texte représente pour moi une manifestation très illustratif de ce que j’appelle la compréhension situationnelle des sources. Le balancement entre différentes approches et interprétations ne manifeste pas une faiblesse ou une indécision, mais plutôt un renforcement de la tolérance à l’ambiguïté, une compétence fondamentale dans ce monde complexe, changeant et pluriel. Ainsi, le même texte peut confirmer deux approches apparemment contradictoires mais faisant partie d’une même et unique réalité. Pendant l’année, sous influence de mon moi rationnel, l’extrait suivant de la Sourate 45 confirme mes convictions, tout comme il confirme mon moi spirituel pendant le mois de Ramadan, il s’agit d’un de mes passages préférés du Coran :

Sourate 45

  1. Il y a certes dans les cieux et la terre des preuves pour les croyants.
  2. Et dans votre propre création, et dans ce qu’Il dissémine comme animaux, il y a des signes pour des gens qui croient avec certitude.
  3. De même dans l’alternance de la nuit et du jour, et dans ce que Dieu fait descendre du ciel, comme subsistance par laquelle Il redonne la vie à la terre une fois morte, et dans la distribution des vents, il y a des signes pour des gens qui raisonnent.

Les musulmans vaudois demandent leur naturalisation

C’est parti ! Après avoir décidé à l’interne en faveur de la demande de reconnaissance fin 2015 et d’avoir déposé la demande auprès des autorités début 2017, c’est aujourd’hui avec la signature de la déclaration liminaire, que le processus de coopération étroite entre l’Union Vaudoise des Associations Musulmanes (UVAM) et les autorités pour la vérification de la demande peut commencer.
Selon la constitution vaudoise, l’Etat tient compte de la dimension spirituelle de la personne humaine et il prend en considération la contribution des Eglises et communautés religieuses au lien social et à la transmission de valeurs fondamentales (Constitution vaudoise, art. 169).
L’Etat a ainsi reconnu de droit public (grande reconnaissance) l’Eglise Evangélique Reformée et la Fédération ecclésiastique catholique romaine ainsi que d’intérêt public (droit privé, petite reconnaissance) la Communauté Israélite de Lausanne et du Canton de Vaud. Les églises et communautés ainsi reconnues se soumettent à une série de conditions de la part de l’état afin de pouvoir renforcer leur coopération avec les autorités dans un esprit de transparence et de confiance mutuelle.

2 mai 2019 ARC. Jean-Bernard Sieber

Concrètement, pour être reconnue une communauté doit faire preuve de fonctionnement démocratique, de transparence financière, de respect des libertés individuelles constitutionnelles et du cadre légal. En outre, la communauté, c’est-à-dire au moins l’un de ses lieux de culte, doit être établi dans le Canton de Vaud depuis au moins 30 ans, elle doit représenter un certain pourcentage de la population vaudoise, ses membres (dans le cas de l’UVAM les mosquées) doivent avoir des compétences linguistiques et juridiques, contribuer au dialogue interreligieux et à la paix sociale. En plus, le règlement d’application de la loi stipule l’interdiction de la polygamie, l’obligation du mariage civil avant une cérémonie religieuse, la prohibition de la discrimination fondée sur le sexe et l’interdiction de la répudiation, de l’excision et de châtiments corporels. Dans le cas de l’UVAM pour la communauté musulmane, l’état exige également une contribution active à la lutte contre la radicalisation dans la déclaration liminaire.

Toutes ces conditions ont été signées par les membres de l’UVAM, les discussions ont été sereines et sans complication pour la simple raison que ces conditions sont déjà respectées. Quant aux contributions actives à l’intérêt public, l’UVAM et ses membres sont engagés dans le dialogue interreligieux et pour la paix sociale depuis sa création en 2004, donc bien avant même la publication de la loi sur la reconnaissance. Concernant la radicalisation, c’est l’UVAM elle-même qui a proposé sa coopération à l’état en 2015. Les accompagnants spirituels fournissent un service d’aumônerie dans les prisons vaudoise à titre bénévole depuis plus de 15 ans.

« L’état reconnait les communautés qui reconnaissent l’état »

A partir d’aujourd’hui, une commission d’experts va donc vérifier pendant cinq ans le respect de toutes ces exigences par l’UVAM et ses membres. La commission soumettra son préavis au Conseil d’état qui le confirmera, ou pas. Dans le cas positif, le Grand conseil débattra d’une loi concernant l’UVAM qui sera soumise au référendum facultatif. C’est donc une procédure lourde et longue (entre 7 et 10 ans probablement) qui nécessitera un grand engagement de la part de la communauté requérante tout en sachant que l’issue est incertaine.
S’exposer à cette exercice veut dire aimer son Canton et ses habitants, vouloir leur servir comme institution d’intérêt public et aspirer à être véritablement intégré dans le paysage vaudois et son ADN. En bref : les musulmans vaudois demandent leur naturalisation.

Reste à dire que le principe de la reconnaissance ne connait pas de monopole, d’autres associations musulmanes pourraient soit rejoindre l’UVAM à tout moment, pendant ou après le processus de reconnaissance, soit déposer leur propre demande. Plusieurs associations musulmanes pourraient jouir du statut d’intérêt public à l’instar de la communauté chrétienne qui a déjà deux églises reconnues de droit public plus celle des communautés anglicane et catholique chrétienne ainsi que de la Fédération des Eglises évangéliques qui sont actuellement en cours.

Pour conclure, je me permets de reprendre cette belle formule empruntée à la Fédération ecclésiastique catholique romaine : « L’état reconnait les communautés qui reconnaissent l’état ».

« La magie de la rencontre » ou comment Mulhouse prévient l’extrémisme

L’échec des programmes de déradicalisation menés en France concernant l’extrémisme islamiste a été fracassant en 2017. Des subventions à hauteur de 100 millions d’euros ont été dépensé à travers différentes associations sans la moindre évaluation méthodique et avec des résultats plus que mitigés[1], à une exception près, celle de Mulhouse, jugée « réussie ».[2] Le vendredi 1 mars 2019 j’ai eu l’occasion de la visiter sur invitation du département du travail social de la HES de Zurich.

Mise en place par les autorités judiciaires locales, le programme alsacien suit une approche de proximité. Sur le plan de la procédure judiciaire, il s’agit d’une prise en charge décidée dans le cadre du jugement et donc obligatoire pour le condamné. Cependant, le juge des enfants peut enclencher le même suivi sans jugement au préalable. Le programme s’applique au même titre pour les cas de moindre gravité jugé localement comme pour les cas lourds jugé par le pôle anti-terroriste du tribunal de grande instance de Paris pour les personnes originaires de la région. En Suisse, une disposition homologue pourrait être pensée à travers les mesures de substitutions selon l’art. 237 CPP.

Sur le plan méthodologique ensuite, le programme prévoit l’attribution d’un référant de l’association APPUIS pour réaliser trois à quatre rencontres par semaine sur une durée d’au moins six mois ; la durée moyenne est de 12 mois de suivi. Pendant ce temps, un accompagnement sur mesure et en impliquant toute une série de partenaires en fonction des besoins est réalisé. Les concernés sont ainsi amenés à suivre une sensibilisation pour la déconstruction des théories du complot, un stage avec une patrouille de police pour restaurer un lien avec l’autorité[3], l’élaboration d’un projet de vie, y inclut professionnel ou encore la vérification de certaines convictions auprès d’un imam d’une mosquée locale. Ce dernier point est également important pour éviter de laisser un vide spirituel après la rupture avec l’idéologie. Dans certains cas, le programme inclut une dimension de justice restaurative, par procuration en quelque sorte, puisque les concernés ont l’occasion de rencontrer des familles de victimes de l’attentat du Bataclan. C’est « la magie de la rencontre » pour reprendre les termes des promoteurs du projet qui en est pour beaucoup dans le succès du programme. Ils ne jugent pas ce qui est pensé, mais ils veulent assurer un comportement non-violent. L’essentiel pour eux est de ne pas les laisser seul et renfermé, mais d’élaborer individuellement un projet pour chacune des personnes.

Après plus de 100 cas suivis, les résultats restent très prometteurs. Le financement est assuré moitié-moitié par le Ministère de la Justice et par le Fonds interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation.

[1] https://francais.rt.com/france/40855-rapport-senatorial-denonce-business-deradicalisation

[2] http://www.senat.fr/rap/r16-633/r16-633_mono.html

[3] L’effet de sensibilisation irait dans les deux sens apprend-t-on…