Le mariage pour toutes et tous : comprenons bien la question et l’enjeu

Que ça soit au niveau des partis politiques ou des communautés religieuses, les réactions à la question du mariage pour toutes et tous font figure d’une prévisibilité sans surprise. Cependant, les traditionalistes qui s’y opposent, notamment du côté des communautés religieuses, interprètent mal la question et se trompent de combat. Pire encore : ils mettent en péril leurs propres libertés tant réclamées.

Quand à l’interprétation de la question, il importe de la comprendre au bon niveau, à savoir sur le plan politique et sociétal. Il ne s’agit en aucun cas d’un enjeu religieux puisque l’état libéral et séculier ainsi que les lois qu’il promulgue se doivent d’être neutre à ce niveau. La question posée n’est pas « est-ce que dans ta tradition religieuse le mariage pour toutes et tous est permis ? », et encore moins « est-ce que le mariage pour toutes et tous concorde avec tes convictions personnelles ? ». La seule question qui se pose, et qui est absolument fondamentale pour la compréhension de notre modèle de société, est la suivante : « est-ce que chacun-e doit pouvoir vivre sa vie selon ses propres définitions,  ses convictions, ses valeurs et ses orientations ? ». Ce sont avant tout, mais pas seulement, les minorités religieuses qui devraient affirmer avec conviction ce principe, d’autant plus si elles se voient exposées à des discriminations. Leurs protections, leurs libertés en dépendent. C’est le deuxième point mentionné en introduction, il concerne la mise en péril de ses propres libertés par le risque que comporte la promotion d’une société normative sur le plan des valeurs sociales et religieuses, comme par exemple l’interdiction du mariage pour toutes et tous. Une telle normativité est par définition exclusive car elle s’expose à la nature contradictoire des normes et elle devient donc forcément assujettie à la loi du plus fort et donc à la discrimination des uns, ou des autres.

En conséquence, nous avons intérêt à prôner l’éthique de la règle d’or qu’on retrouve dans la plupart des grandes civilisations et religions, à savoir le principe suivant : « Traite les autres comme tu voudrais être traité toi-même ». Ou autrement dit :

Comment pourrais-je continuer à réclamer mes droits et mes libertés tout en refusant ceux d’autrui ?!

Le contre-modèle que je propose est celui que je qualifierais d’un « libéralisme social maximal ». Ni l’état, ni aucun autre groupe social ou groupe d’intérêt, ni aucune personne ne doit intervenir dans l’autodéfinition des normativités sociales ou religieuses d’autrui. Ceci bien évidemment dans un cadre légal minimal protégeant les principes démocratiques et les libertés, les vulnérables ainsi que l’environnement, nécessaires pour assurer la paix, la dignité et la survie de l’Homme et de la nature.

On me reprochera d’être ultralibéral sur le plan sociétal, je l’assume avec conviction, car ce modèle est la condition préalable pour le respect des modes de vie particuliers de tout un chacun sous forme d’« îlots de normativité » au sein de la société. Des îlots qui se développeraient librement à travers des communautés ou groupes quelconques tout en assurant le vivre ensemble dans le respect mutuel. L’essentiel est que ces îlots respectent sans ambiguïté les règles exposées ci-dessus dans l’interaction interne et externe et que ces derniers permettent la perméabilité des confins du groupe, donc l’accès et le départ libre de ses membres. Non seulement les groupes eux-mêmes mais aussi ses adhérents individuellement doivent pouvoir s’auto-organiser et choisir librement, que ça soit pour l’adhésion ou non à un groupe tout comme pour les modes de vie au sein d’un tel groupe.

Ces réflexions représentent l’attitude fondamentale de ce blog qui se reflète ainsi dans sa dénomination : Nous sommes 1001 suisses, vivant ensemble dans une seule nation, en se respectant, en s’enrichissant mutuellement et  en veillant ensemble au progrès de cette nation commune.

Pascal Gemperli

Pascal Gemperli

D’origine alémanique, Pascal Gemperli vit dans le Canton de Vaud depuis l’an 2000. Il est marié et père de 4 filles. De 2012 à 2018 il était Président, aujourd’hui Secrétaire général de l’UVAM. Il est porte-parole de la FOIS et membre de la Commission consultative du CSIS. Pascal est médiateur assermenté et membre du Conseil communal de Morges. Pour ae-Centre, il gère des projets de coopération au Maghreb.

10 réponses à “Le mariage pour toutes et tous : comprenons bien la question et l’enjeu

  1. Et maintenant voilà un musulman qui est pour le mariage homo! On aura vraiment tout vu. A mon mon avis, après cette prise de position (faut-il dire ce coming out?) ce monsieur Gemperli va avoir quelques difficultés à être considéré comme représentatif, par ses coreligionnaires.

    1. Bonsoir Ouin ouin,

      il ne s’agit pas d’un coming out, c’est une position que je défends depuis toujours.
      Je pense d’ailleurs que votre résumé ne réflète pas la profondeur du texte. Je n’argumente ni pour ni contre le mariage pour toutes et tous, j’argumente en faveur des libertés et de l’égalité des droits quelque soient nos valeurs, nos convictions ou nos orientations. Si une personne ou un groupe ne veut pas pratiquer le mariage pour toutes et tous, cela doit être possible, si une personne ou un groupe veut le pratiquer, cela doit être possible aussi, voici pourquoi il faut laisser un maximum de droits et libertés concernant les normes sociales.

      meilleures salutations

  2. Gwaskell,
    Votre texte est finalement une position très politique en ce sens qu’il s’agit d’un point de vue d’autant plus personnel qu’il est en contradiction avec une passion, un besoin humain fondamental et universel : créer une identité émotionnelle, une unité morale qui définit un groupe de personnes qui ne se fréquentent pas, c’est à dire une nation, voire plus. Je parle ici de ce que nous appelions “religion” le plus souvent. Ne me confondez pas avec un réactionnaire : j’estime au contraire la nécessité d’une prise de conscience impliquant la connaissance voire l’expérimentation de l’autre. Mais notre espèce a besoin d’une identité émotionnelle pour se développer et celle-ci, tout comme la politique, est indissociable d’une passion, c’est-à-dire aussi d’une névrose.
    Je vous laisse méditer sur ce paradoxe empreint de philosophie.

    1. Bonsoir,

      j’ai peut être mal compris votre commentaire, mais à mon point de vue la proposition n’exclut absolument pas la passion. Dans le modèle suggéré elle peut se vivre de manière individuelle, au sein d’un groupe (îlot de normativité) ou dans l’échange entre les groupes par exemple. Je ne parle pas de la passion seulement car ce n’est pas le sujet, sans l’exclure pour autant dans le potentiel du modèle.

      meilleures salutations

  3. Pleinement d’accord avec vous, à la réserve que:

    – dans un état laïque, aucune religion n’a droit à l’aide de l’état, seuls ses adhérents y pourvoient;
    – le même traitement et faveurs est réservé à chaque personne, quel que soit son statut (marié, en concubinage, etc.).

    P.S. Le coût judiciaire qui ne manquera pas de surgir de conflits inévitables ne sera, à coup sûr, pas supérieur aux coûts actuels et moindre dès que l’on révisera la justice, ce ramassis de ronds-de-cuir, pseudo-libéral 🙂

  4. Excellent. Il est absurde de s’opposer au mariage civil pour des raisons religieuses. C’est une invention de la révolution française, destinée à faire pièce au mariage religieux. Dans beaucoup de pays, il n’y a pas de mariage civil obligé car un mariage religieux a des effets civils.

  5. Il est regrettable que l’auteur de ce blog n’ait pas pris le temps de rappeler qu’elle est la situation légale en Suisse.

    Le droit suisse prévoit le mariage pour les couples hétérosexuels et le partenariat enregistré pour les couples homosexuels (pour en apprendre plus à ce sujet, lire la Loi fédérale sur le partenariat enregistré du 18 juin 2004 qui a fait l’objet d’un référendum mais que le peuple a accepté en votation populaire, https://www.admin.ch/opc/fr/classified-compilation/20022194/index.html).

    L’institution du partenariat enregistré est donc beaucoup plus récente que celle du mariage qui remonterait à l’Antiquité déjà. Pour ma part, même si je ne défends nullement la cause homosexuelle et que certains de ses membres me dérangent profondément, j’aurais voté en sa faveur (j’étais trop jeune à l’époque) car j’estime qu’il est justifié que des personnes homosexuelles puissent voir leur couple reconnu par l’Etat et obtenir un statut juridique en adéquation.

    Le statut juridique parlons-en (le sujet mériterait d’aller dans les détails, mais comme je ne fais que commenter un billet dans un blog…). Quel est le sens de se marier civilement ou d’entrer dans un partenariat enregistré et quelles en sont les conséquences ?

    Le mariage et le partenariat enregistré créent un lien juridique (d’autant parlent d’un contrat) qui engendre de multiples conséquences : naissance de droits et d’obligations entre les époux et les partenaires enregistrés, représentation de l’union auprès des tiers, création d’une expectative successorale, pension de veuvage en cas de décès d’un des conjoints, protection du domicile commun, conséquences fiscales et pénales, obtention de droits procéduraux spécifiques, conséquences administratives (notamment l’accès à la naturalisation facilitée), etc.

    La grande différence entre le mariage et le partenariat enregistré tient dans ce que les couples homosexuels ne peuvent avoir d’enfants sans aide extérieure et donc que le droit ne prévoit rien pour réguler cet aspect réservé à la famille nucléaire (soit les deux parents et leurs enfants) et, d’un point de vue de la filiation, seule l’adoption de l’enfant du conjoint homosexuel est possible.

    Ainsi, les couples homosexuels peuvent s’unir civilement et être reconnu par l’Etat, la Nation, en tant qu’unité quand bien même cette union ne s’appelle pas « mariage ».

    Pour l’auteur du présent blog, la bonne et unique question est : « est-ce que chacun-e doit pouvoir vivre sa vie selon ses propres définitions, ses convictions, ses valeurs et ses orientations ? »

    Pour moi, la vraie question est : pourquoi tient-on tant à ce que le même terme [le mariage] soit appliqué aux unions hétérosexuelles et homosexuelles ?

    J’ai la conviction que le but recherché est de permettre aux couples homosexuels d’avoir des enfants, que ce soit par adoption ou en recourant à des méthodes scientifiques/médicales.

    Or, les lecteurs de ce billet de Monsieur Gemperli auront, je l’espère, remarqué que les enfants ne sont pas mentionnés une seule fois ! Je suis incapable de déterminer si cette omission est intentionnelle ou non. Mais je la trouve assez grave car c’est le vrai enjeu du mariage pour toutes et tous, et c’est un enjeu de taille, est de décider si l’on doit octroyer aux couples homosexuels le droit d’avoir des enfants par adoption ou par recourt à des procédés médicaux (sachant que l’on pourrait accepter l’un et refuser l’autre). Cet enjeu est beaucoup plus délicat que de simplement dénommer l’union homosexuelle « mariage » en invoquant une discrimination alors qu’il n’y en a pas (cf. ci-dessous).

    Monsieur Gemperli propose que chacun puisse vivre, d’un point de vue sociétal, comme il l’entend, sans que l’Etat/la Nation n’ait son mot à dire (étant rappelé que la Nation est constituée de ses membres, des concitoyens). Certes. Mais en l’occurrence, le choix de certains et certaines peut potentiellement avoir de grandes conséquences pour des tiers : leurs enfants. Inutile de préciser que ceux-ci n’ont quasiment jamais leur mot à dire (éventuellement dans le cadre de l’adoption, en fonction de l’âge et de la maturité, jamais en cas de procréation médicalement assistée ou en cas de recours à un don de sperme, d’ovule, etc.).

    Le principe de l’intérêt supérieur de l’enfant est très largement reconnu au niveau international et helvétique. Celui-ci prime toujours les intérêts de leurs parents (notamment dans la procédure de séparation/divorce).

    Quand l’auteur évoque la règle d’Or « Traite les autres comme tu voudrais être traité toi-même », elle doit s’appliquer aux enfants et non pas à ceux qui les désirent !

    Et là se pose une question subsidiaire fondamentale : est-il souhaitable qu’un enfant ait deux mamans ou deux papas ? Cette question est très complexe. Pour être honnête, je suis très très partagé sur cette question, sachant qu’il importe uniquement de se placer du point de vue de l’enfant ! Si je prends le point de vue des parents, il y aura toujours des parents homosexuels qui prodigueront des soins, une éducation et un environnement plus favorable au développement de leur enfant que des couples hétérosexuels, c’est incontestable. Mais là n’est pas la question comme je le disais.

    Et comme l’intérêt dépasse celui du couple homosexuel, il est à mon sens justifié que la société (qui compose la Nation/l’Etat) intervienne pour protéger des enfants (cas échéant en empêchant leur procréation).

    Je me permets de m’écarter de ce qui précède pour évoquer la discrimination mentionnée à deux reprises dans le texte de l’auteur.

    Les principes de l’égalité et de l’interdiction de la discrimination imposent à l’Etat de traiter de façon identique des situations identiques, mais également de façon non-identique des situations qui sont différentes. Le corollaire est bien trop souvent omis à mon goût.

    Qu’on le veuille ou non, des différences existent entre les couples hétérosexuels et homosexuels. C’est comme ça. Réclamer une dénomination unique des unions hétérosexuelles et homosexuelles est donc injustifié à mon goût.

    Et si je me permets encore de relever un point qui me pique les yeux : « Ceci bien évidemment dans un cadre légal minimal protégeant les principes démocratiques et les libertés, les vulnérables ainsi que l’environnement, nécessaires pour assurer la paix, la dignité et la survie de l’Homme et de la nature. »
    Je ne vois pas du tout comment l’acceptation du mariage pour toutes et tous serait apte à contribuer à la survie de l’Homme, bien au contraire !… sauf si Monsieur Gemperli désire en effet permettre aux couples homosexuels de se reproduire grâce à la science. Dans ce cas, pourquoi ne pas l’avoir précisé explicitement dans son billet.

    Enfin, je renonce à développer dans ce commentaire déjà bien assez long ce que l’idée d’îlots de normalité telle que décrite signifie d’un point de vue de la Nation. Je la trouve simplement incompatible avec l’idée que j’ai de la Nation, de l’Etat.

    1. Bonjour,

      il reste quand même encore d’autres différences/discrimination entre un mariage et un PACS que la filiation, de tête: la naturalisation facilitée du partenaire n’est pas possible, l’état civil stipule le PACS et non le mariage (cela peut mener à des discrimination au travail, pour la location ou partout où il faut l’indiquer) et peut être d’autres aux quels je ne pense pas.

      Ensuite concerne votre dernière remarques quant à la survie de l’Homme, ce n’est pas ce que je voulais dire. Mon propos est de dire que l’état doit réguler les questions d’ordre social/valeurs/orientations uniquement pour assurer la survie de l’Homme, la paix, etc. La question du mariage homosexuel n’en faisant pas partie, comme vous avez raison de le dire, l’état ne doit par réguler et donc pas l’empêcher.

    2. Concernant un enfant ayant deux mamans ou deux papas: si vous observez la nature vous constaterez que cette situation n’existe pas. Pour moi cette question est simple, ce que la nature ne permet pas ne devrait pas être réalisé. Je ne peux pas m’imaginer qu’un enfant vivant cette situation puisse être équilibré. C’est la seule question qui est à mon avis problématique.

  6. Un musulman en faveur du mariage pour tous, cela peut sembler contradictoire.
    En fait c’est très cohérent:
    – aucune objection au fait que des non-musulmans pratiquent une sexualité non reproductive
    – les musulmans suivent la charia, les femmes musulmanes n’épousent que des hommes musulmans et réciproquement.

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