L’Europe racontée par ses écrivains

À propos du livre
Le Grand Tour. Autoportrait de l’Europe par ses écrivains.
Ouvrage collectif dirigé par Olivier Guez, Grasset, Paris, mars 2022.

 

À défaut d’une expérience concrète et personnelle, quoi de mieux que la littérature pour nous faire comprendre quelque chose de l’Histoire et de ses réels enjeux ? Quoi de mieux pour nous faire saisir la culture d’un autre ou l’impact d’une guerre qu’un récit nous immergeant dans son quotidien ou celui qui inspire son imaginaire ? Les écrivains ont cela de généreux qu’ils donnent à regarder, à visualiser, à sentir, à comprendre, à réfléchir et bien sûr, ainsi, à connaître. Quand ils sont bons c’est même le parfum d’une transcendance qu’ils laissent deviner, qu’ils le veuillent ou non. En lisant Le Grand Tour on se sent privilégié et chanceux, comme dans la peau de ces anciens jeunes aristocrates du Nord de l’Europe qui au 18e siècle partaient faire ce qu’on appelait « le grand tour ». Un voyage dont l’objectif était de « parfaire leur éducation et leur connaissance des Humanités » nous explique Olivier Guez, directeur de cet ouvrage collectif, récemment paru chez Grasset. Le sous-titre de ce précieux recueil de récits et de nouvelles est l’expression de sa visée : Autoportrait de l’Europe par ses écrivains. 27 récits, tous d’écrivains et d’écrivaines reconnus, et attachés, d’une manière ou d’une autre, à l’un des pays états membre de l’Europe. Chacun sa plume, chacun son style, et autant de manières différentes de nous guider à chaque escale.

 

1 – Une histoire mouvante

N’est-ce pas une chance de bénéficier d’un guide particulier dont le propos, traduit par nécessité en français pour 24 d’entre eux, nous plonge dans une histoire, un espace de l’Histoire et de notre géographie européenne que souvent l’on ignore ou que les manuels scolaires ne savent pas raconter ? Maylis de Kerangal nous parle directement en français quand elle nous mène sur une plage de Normandie, Omaha Beach, marchant sur un sable encore gardien du souvenir de ce qui, rappelle-t-elle, a déterminé « le sort de l’Europe ». Mais rien ne semble joué d’avance, ni ne reste figé bien longtemps dans cette Histoire de l’Europe, sauf peut-être ces montagnes qui gardent un goût d’éternité et que l’on contemple depuis les bains chauds bulgares pendant que Kapka Kassabova nous raconte ses « flashes quantiques » dans cette nature mystique.

 

2 – Une mémoire pleine de trous

Des histoires humaines restent ce que la mémoire en fait. L’on sait combien les témoignages constituent des récits essentiels face au révisionnisme. Un défi souvent même quotidien, comme on le devine à la lecture du récit de Daniel Kehlmann, Hohenschönhausen : la prison qui n’existait pas. La mémoire est un tissu plein de « trous » qui demande à être reprisé inlassablement. Un phénomène que l’on connaît probablement toutes et tous, chacun dépositaire d’un récit familial souvent plein de « trous » que nos parents transmettent, comme ils peuvent, à l’instar de ce « tapis rongé par des mites » dont parle Jean Portante, écrivain luxembourgeois issu d’une famille d’immigrés italiens.

 

3 – L’Europe ou le mythe de Sisyphe ?

Cet autoportrait de l’Europe par ses écrivains est un voyage à travers différents points de vue sur le passé et le présent. On s’y plaît comme lorsque l’on regarde dans un kaléidoscope. Mais il nous projette peu vers l’avenir, si ce n’est parfois avec un regard déjà triste. Ma foi, n’est-on pas plus ce que l’on a fait, que ce que l’on projette d’être ? Certes, les blessures, les souffrances et la culpabilité accumulées des Premières et Secondes Guerres mondiales, ou encore les déchirements occasionnés par le Rideau de Fer, pour ne citer que ces maux-là, marquent ce visage déjà ridé de l’Europe. Mais l’espoir, la résistance, l’émulation vers ce qui peut être et advenir – même si cela ne dure pas – font aussi la culture européenne, qu’elle soit identitaire, mais aussi politique ou artistique. Certaines escales rendent hommages au militantisme, comme avec cette parcelle d’histoire de la vie d’Ernesto Rossi, militant antifasciste, rappelant que les efforts et les sacrifices paient – du moins un temps. Toujours qu’un temps. Ou rendent hommages aux arts, comme l’escale au Pays-Bas, plus exactement à Volendam, à l’hôtel Spaander, où tant d’artistes peintres exceptionnels se sont côtoyés et se sont succédé. Un de ces moments épiphaniques de notre histoire culturelle. Des épiphanies qui ne sont pas toujours aussi paralysantes que celles dont parlaient James Joyce que l’on retrouve avec un plaisir teinté de morosité dans le récit irlandais de Colm Tóibín.

 

À la fin de cette lecture du Grand Tour, dont je ne peux retracer ici toutes les étapes passionnantes, je me suis rappelé ces mots de Marcel Proust à propos de certaines lectures : « On aurait tant voulu que le livre continuât ». Heureusement pour ce qui est de l’Europe, son Histoire continue à être tissée, espérons que ce sera pour le meilleur. Comme le disait Albert Camus en réponse à l’absurde : « Il faut imaginer Sisyphe heureux ».

 

Sur ce livre voir aussi “Le problème avec les écrivains…”
par Lisbeth Koutchoumoff Arman.

Parwana Emamzadah

Parwana Emamzadah-Roth est actuellement collaboratrice de recherche à l’Université de Göteborg, en Suède. Genevoise d’origine et anciennement assistante au département de philosophie de l’Université de Genève, elle s’est spécialisée en théorie de l’argumentation fallacieuse dans la tradition antique et médiévale. Férue de littérature, elle rédige aussi ponctuellement des articles pour les pages livres du Temps. Ce qui l’intéresse, c’est la manière dont l’autre comprend et pense le monde. Qu’il s’agisse d’un penseur du passé ou de son voisin de palier, c'est l’altérité qui nourrit sa réflexion.

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