Peut-on écouter de la musique qui contredit nos valeurs morales ?

Il n’a jamais été plus facile d’avoir une opinion. Les réseaux sociaux ont démocratisé non seulement les connaissances sur lesquelles on peut compter pour donner de la force à ses idées, mais aussi les plateformes qui les propagent. Et pourtant, il s’agit d’opinions-minute: tout va très vite, et nous devons réagir à l’instant, sans quoi nous nous retrouverions immanquablement à la traîne. En fait, il est tellement facile d'”opinionner”, que l’argumentation et la réflexion se perdent en cours de route. La culture populaire en est la représentation la plus flagrante.

La culture populaire d’aujourd’hui est une opinion en soi. Voici la mienne.

La musique peut-elle être immorale?

Pour la plupart des gens, la musique fait partie du quotidien, que l’écoute soit privée grâce à des écouteurs, ou partagée sur un boombox (pardonnez la référence nineties) pour inclure un plus large public. Cela étant, lorsque nous écoutons de la musique, à quel point réfléchissons-nous à la moralité de notre acte? Un peu, peut-être? Très peu, voire pas du tout.

La moralité* dans la musique apparaît surtout de manière négative. Elle sert à définir les genres que l’on n’écoutera pas, plutôt qu’à juger ce que l’on écoute. Le rap et la culture hip-hop en général en sont les boucs émissaires typiques, non seulement par le rejet des opinions non fondées, mais aussi par la conviction d’une supériorité morale, même si cette conviction peut être faible ou inexistante dans d’autres aspects de nos vies.

Oui, la supériorité morale est extrêmement attirante lorsqu’elle nous semble utile et pertinente. Et il est facile de s’en prendre au rap, de le mépriser. La culture hip-hop dans son ensemble s’est forgé la réputation (qui n’est pas foncièrement incorrecte, même si elle manque totalement de nuance) de prôner l’homophobie, la misogynie, et la violence. Le rap en particulier a entretenu cette réputation en donnant un vocabulaire à ces tendances par ailleurs très souvent visuelles (voir par exemple le rôle des femmes dans la plupart des clips de rap).

Et les autres genres alors?

Pourtant, en donnant autant de place aux mots, le rap a l’avantage inhabituel de s’offrir à la polémique et aux discours, d’une manière différente de celle des autres genres. Etant donné que le rap est une interprétation vocale de l’opinion du rappeur, de ses pensées, réflexions, commentaires lancés, freestyles, idiomes, et j’en passe, il offre aux auditeurs une plus grande variété d’aspects sur lesquels juger de sa moralité que ne le feraient d’autres genres musicaux.

Par conséquent, non seulement la plupart des gens ont une opinion du rap (qu’ils en écoutent de manière active ou passive), mais ils sont aussi, la plupart du temps, armés d’au moins un petit faisceau de preuves pour étayer leurs positions passionnées sur le genre. Bien évidemment, en matière de goût, il n’est pas obligatoire d’avoir un point de vue spécialement nuancé: on peut détester le rap tout simplement parce qu’on n’aime pas ça, sans argument captivant et probant à l’appui. On pourrait s’en tenir à ça. Le sujet mérite cependant d’être développé.

Sur quoi porte la moralité? En général, en ce qui concerne le rap et le hip-hop, il est facile pour la plupart des gens de porter un jugement moral. Dans la culture populaire comme dans les discussions sur la constante misogynie, l’homophobie, et le capitalisme cru du hip-hop, les opinions sont toutes faites. Même ceux qui n’écoutent pas régulièrement du rap sont tout prêts à les débiter à qui veut bien les entendre. La frontière semble toutefois être plutôt bien démarquée – il y a ceux qui écoutent du rap à cause de ce que celui-ci a à dire; ceux qui écoutent du rap malgré ce qu’il a à dire; et ceux qui n’en écoutent pas du tout pour les deux raisons à la fois. Par contre, le jugement moral porté sur d’autres genres musicaux n’est pas aussi catégorique.

La forme balladiste de la composition musicale repose sur un plus grand équilibre entre la mélodie et les mots. La tradition d’un refrain répété (et peut-être d’un pont) laisse très peu de place pour un discours lyrique varié et détaillé allant au-delà du thème central de la chanson. Alors que de nombreuses ballades de différents genres défendent des positions politiques de toutes sortes, il suffit que le thème ne soit pas politique pour que la controverse soit davantage atténuée, souvent cantonnée à la métaphore, et plus facile à dissocier de la composition musicale elle-même.

Que fait-on alors d’artistes comme Eric Clapton? Musicalement, il ne s’est jamais lancé dans aucune sorte de commentaire politique de manière explicite ou intentionnelle. Pourtant, il a interrompu son propre concert en août 1976 pour disserter, ivre, sur son intense aversion des immigrants en Grande-Bretagne, sa conviction qu’ils devraient quitter l’île, et son admiration pour le politicien Enoch Powell, qui, peu de temps avant, avait donné son discours tristement célèbre des “Fleuves de Sang“. C’était de la politique sur scène, mais pas du genre lyrique.

>> A lire: Loved the music, hated the bigots <<

Très peu de gens savent vraiment (ou choisissent de se souvenir) qu’Eric Clapton a exprimé de tels points de vue. En fait, il a réitéré ces propos pas plus tard qu’en 2003, et dans un état bien plus lucide. Le fait que ses remarques de 1976 ont donné naissance au mouvement Rock Against Racism (le rock contre le racisme) est encore moins connu. A quel point la mémoire sociétale est-elle courte? La politique n’entre pas dans la musique de Clapton, mais pouvons-nous, et devrions-nous, dissocier le musicien des opinions qu’il exprime ouvertement? Ceci nous amène à la prochaine partie de notre question: sur quoi porte la moralité dans d’autres genres musicaux?

Remettons-nous en question le sexisme et parfois la misogynie grossière du dancehall et du reggaetón, pendant que nous dansons (ou non) sur le dancefloor ? Et combien d’entre nous ont cessé d’écouter les chansons séduisantes de Chris Brown suivant son agression de Rihanna ? Si l’on en croit le mouvement #metoo, il s’agit, du moins dans l’intention, d’une campagne de sensibilisation aux choses que nous laissons exister par négligence consciente. Si les actes déplorables d’Harvey Weinstein sont suffisants pour que nous voulions boycotter ses films, pourquoi devrions-nous traiter la musique différemment ?

La musique instrumentale a-t-elle un mot à dire?

Le problème de la moralité est encore plus complexe lorsqu’il s’agit de musique qui ne laisse pas ou peu de place aux paroles. Le compositeur allemand Richard Wagner en est bien sûr le meilleur exemple. Il est célèbre (du moins en Allemagne) pour avoir fait un effort considérable pour instiller son fort antisémitisme en lien avec sa musique. Là où les paroles sont (souvent) entièrement absentes, et où les opinions sont représentées par des instruments, l’auditeur devrait-il être mis au courant des jeux mélodiques destinées à illustrer des concepts et idées remplis de haine?

Devrions-nous être conscients des politiques des artistes que nous écoutons, que nous aimons peut-être beaucoup, ou dont la musique nous émeut profondément? S’il en est ainsi, est-ce la responsabilité de l’artiste d’intégrer une explication claire des politiques présentes dans la musique qu’il produit, afin que l’auditeur puisse en avoir conscience immédiatement et qu’il prenne une décision éclairée? Et, enfin, est-ce que c’est contre l’individu qu’on doit diriger nos valeurs et moralités, ou contre la société et l’époque qui ont créé, toléré, et accepté ses idées ?

Après tout, pour la plupart d’entre nous, la musique est, grosso modo, un art récréatif – quelque chose à écouter, quelque chose qui puisse nous inspirer ou nous tenir compagnie pendant que nous suivons notre routine.

Faut-il pour autant moraliser chaque instant, afin de préserver la conviction de notre supériorité morale?

On pourrait même se demander s’il vaut la peine d’en discuter. Mis à part la réflexion morale que nous devrions peut-être exercer plus souvent, cette discussion est devenue, sans qu’on le veuille, plus pertinente dans le monde contemporain, parce que les questions d’immigration et d’identité ont trouvé une centralité nouvelle dans la manière dont le monde se comporte et communique.

Toutefois, il se peut que “réflexion morale” soit une notion trop vague: ce qui se passe en réalité, c’est que les auditeurs sont en train de prendre conscience de leur propre identité, qui peut être incompatible avec les points de vue de leurs idoles musicales, ou vice versa, et cela bien plus souvent qu’on ne l’imagine.

La musique et notre propre moralité

La plupart du temps, la musique est une initiative personnelle: c’est une question d’émotions, même lorsqu’elle est appréciée dans l’atmosphère sociale d’une foule. Et si c’est une affaire personnelle, mais que ce que l’on écoute a été écrit pour des personnes qui ne nous ressemblent pas, on peut se trouver face à un dilemme. Une sorte d’occasion cosmique manquée, où les sentiments du musicien et de son auditeur divergent totalement.

L’appropriation culturelle, les opinions politiques – tout ceci fusionne dans ce que nous définissons finalement comme “de la bonne musique”. Les humains sont compliqués, d’autant plus qu’ils sont obligés de coexister avec d’autres humains tout aussi compliqués. Un sacré cheni!

Il se peut que ce dilemme vienne précisément de ceci: à l’heure où tout doit se dire en moins de 140 caractères, il reste très peu d’espace (au sens propre du terme) pour engager un débat plus approfondi sur la manière dont nous appréhendons la culture populaire qui nous environne. Avec les gifs, les memes, et les émoticônes que nous utilisons pour communiquer nos expressions faciales (chose pour laquelle la ponctuation normale, et encore moins les phrases explicatives, ne suffisent désormais plus), la moralité est un territoire philosophiquement trop sombre pour s’y aventurer.

Un scandale, voyez-vous, peut être à la fois causé et retourné contre l’expéditeur dans les échanges sur Twitter ou sur les manchettes. Il est facile d’assister au développement d’un scandale et de se sentir concerné, sans se poser de question sur la moralité de celui-ci. Personne n’a d’opinion nuancée au sujet des Trump ou des Boris Johnson de notre époque; la distinction est simple: on aime ou on déteste, et c’est un débat qui se développe en exclamations.

Alors, a-t-on le droit d’écouter de la musique qui va contre ce qu’on considère nos morales?

Le philosophe Boethius, dans son oeuvre L’Institution musicale, considère trois niveaux de musique, dont un seul nous est accessible: la musique qui est créée par des instruments. Dans cette musique, il existe encore trois types d’engagement: l’instrumentiste, le compositeur, et le consommateur. Boethius propose que le consommateur est le plus éclairé, parce qu’il retient la facilité (et la possibilité) non seulement d’écouter la musique, mais aussi de la comprendre. Si nous acceptons cette idée, nous devrons aussi accepter une responsabilité vis-à-vis ce que l’on consomme.

>> À écouter: ‘Our Inner Music’, The Essay, BBC Radio 3, October 2018 <<

La solution n’est peut-être pas d’établir une distinction entre des musiques, formes artistiques, ou artistes moralement “acceptables”, et d’autres qui ne le sont pas, mais peut-être simplement de chercher à mieux comprendre le contexte qui donne naissance à une œuvre, de manière à ce que nous puissions tenir une conversation plus éclairée et avoir une meilleure compréhension de ce que nous consommons tous et que nous approuvons, en faisant abstraction de notre moralité lorsque le tube du moment passe à la radio, même si notre instinct nous pousse à faire le contraire.

Le dilemme moral devient encore plus complexe si nous prenons en compte le fait qu’à chaque fois que l’on écoute une chanson sur Spotify ou Youtube, nous soutenons financièrement et officiellement l’artiste en question, ainsi que tout ce qu’il représente (consciemment et inconsciemment).

Peut-être que le but est de développer une conscience, un dialogue, et une compréhension, afin de reconnaître la complexité qui guide nos petits choix quotidiens et qui peut nous dépasser.

C’est une question d’identité, qui est propre à chaque auditeur. On peut choisir d’ignorer la politique en faveur de la mélodie et des émotions mises en avant, et cela peut être la meilleure chose à faire. Parce qu’une fois qu’on commence à disséquer les éléments pour en examiner les contenus, et que l’on se décide sur le fait de pouvoir ou non accepter politiquement l’oeuvre en question, il se peut que les plaisirs sensoriels que nous tirons de la culture soient entièrement perdus. Nous vivrions alors dans un monde triste, vide et sans son.

N’est-ce pas précisément cette dualité, ce fossé entre le divertissement et la moralité, qui nous permet d’une part de danser en extase au son du refrain libérateur de Stromae dans “Alors on danse”, tout en oubliant ses allusions prudentes dans les couplets qui l’entourent? C’est ce qui permet aux gens d’écouter des chansons alors même qu’elles insultent les personnes qui se déhanchent à leur rythme. Mais est-ce de la survie, ou de l’ignorance?

Le fait est que nous nous sommes voilé la face. Nous ne pouvons pas parler de l’opposition moralité/musique (ou culture), sans nous demander si la moralité de la musique peut être extraite des autres réalités du monde actuel. Si la musique représente la moralité, alors c’est à nous de nous poser cette question. Et personne n’a vraiment envie de faire ça quand on peut simplement presser sur un bouton et se perdre dans le rythme de son tube préféré.

#cenestquedelamusique? #itaintnothinbutmusic?

Merci pour votre lecture!

 

*Dans cet article, ‘la moralité’ consiste de nos morales et valeurs; le but de cette pièce n’est pas de se lancer dans une discussion philosophique sur la définition de la moralité.

 

Cet article a été traduit d’anglais en français par Alexandra Délèze-Black. 

Paroma Ghose

Paroma Ghose

Paroma Ghose peut être décrite en trois mots: la littérature, le rythme et la politique. Elle est Suisse, Indienne, et Britannique (pas nécessairement dans cet ordre). Elle fait actuellement son doctorat sur le rap français et la notion de l’appartenance en France, et est aussi engagée en tant que chercheuse pour le projet MERIAM à l’IHEID à Genève.

4 réponses à “Peut-on écouter de la musique qui contredit nos valeurs morales ?

  1. Il y a un point qui à mon avis n’a pas été souligné, c’est la question de l’oeuvre d’art et de sa dépendance de l’artiste qui la produit. C’est une chose accepter d’écouter une chansons dont les contenus sont ouvertement racistes et d’écouter, disons, de la musique de Wagner. Je vois dans ces propos une nouvelle censure moralisante assez intolérable. Cela me rappelle les temps où Genève n’acceptait pas les concerts de Charles Treinet parceque homosexuel.
    Je sais que la question est plus subtile et passe par les droits d’auteur et donc un « soutien » à des petsonnes dont nous ne trouvons pas acceptable les idées ou le comportement. Comme la moralité dont traite l’auteure de cet article est un agrégat aussi vague qu’évolutif, laissons à chacun la responsabilité de ses choix .

  2. Voilà qui met le doigt sur un problème très intéressant… et qui suscite pas mal de questions. Est-ce que le rap s’inscrirait dans le genre chanson réaliste, ou chanson populaire, canaille, voyou, apache, racaille du début du 20e siècle ? Est-ce que le rap s’inscrit aussi dans la ligne des chansons populaires qui ont accompagné la Commune ou la Révolution française ? On peut imaginer les détenteurs de la morale dominante fredonner “L’hirondelle du faubourg” de Bénech et Dumont; ou “C’est un mauvais garçon” de Henri Garat, voire “Le temps des cerises”; je peux difficilement imaginer un aristocrate fredonner le “Ah ça ira”.

  3. Navrant que cette histoire sur Eric Clapton ressorte encore 42 ans après… il était alcoolique au dernier degré à l’époque, ivre mort… et outre l’argument certes éculé que ses plus grandes idoles étaient Noires (Robert Johnson, Muddy Waters, Howlin Wolf, BB King, Buddy Guy et autres), il a accompli la bagatelle de sauver le Blues de l’oubli (la musique des esclaves, bon sang!), en l’important en Europe à une époque où il disparaissait des USA, et à transmettre le flambeau à toute une génération (les Bonamassa, Mayer, Bramhall, Clark…). Un soir de pétage de plombs… 4 décennies d’opprobre.
    Ressortir de manière sérieuse cet évènement certes pathétique est inacceptable pour qui connaît l’oeuvre et la personnalité de l’homme. Dommage que l’auteure se soit laissée aller à la facilité dans un article & sur un sujet par ailleurs intéressant.

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