Le passeport vaccinal est-il le fossoyeur de la diversité culturelle ?

À l’heure où les gens sont de plus en plus nombreux à vouloir sortir, se rencontrer et profiter des beaux jours pour partager des moments de vivre ensemble, le glaive qui flotte en permanence sur la tête des organisateurs depuis maintenant une année est sur le point de prendre une nouvelle tournure et de devenir une massue bien plus lourde de sens et de morale, un poids prêt à s’abattre même sur les plus téméraires. Parce que de nos jours, il faut le dire, offrir un événement public demande, je vous l’assure, bien du courage. Et les perspectives futures sont malheureusement loin d’être réjouissantes. Petit tour d’horizon.

La Suisse, une richesse culturelle composée de milliers de petits événements non pris en compte.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, il faut tout d’abord situer le contexte qui rend si riche de partages la Suisse, avec ses milliers de manifestations, de salles de concerts, de petites et grandes fêtes, de spectacles dans les régions de plaine et de montagne. Dans la compréhension générale actuelle des annonces du Conseil fédéral et de l’OFSP, on ne mesure souvent pas les différentes strates et l’immense diversité des structures organisationnelles qui vont devoir appliquer les normes fédérales du passeport vaccinal, et c’est là que le bât blesse. Lorsque l’on parle des mesures à venir, on pense principalement à des événements grands formats tels que Paléo, Montreux Jazz, les grands Théâtres, la Comédie, l’Arena de Genève, les stades, les spectacles de Live Music Production ou d’Opus One. Des structures fortes, capables d’assumer les ressources financières et humaines nécessaires pour mettre en place une organisation professionnelle compliquée, si encore on leur en laisse le temps.

Or, ce que l’on oublie de prendre en compte dans ce débat, c’est le petit événement régional, plus modeste mais que l’on apprécie tout particulièrement pour son côté simple et convivial. Ce qui n’est pas mis dans la balance dans les propositions actuelles, c’est la richesse culturelle de la Suisse, principalement produite par des milliers de petites mains qui organisent des manifestations bénévolement, ou presque. Un théâtre de patois, un concert de fanfare, des soirées rock’n’roll ou des fêtes populaires, un petit festival de jazz ou des spectacles de rue. Et là, il faut le dire, le poids de l’administration et des normes sécuritaires des dernières années ont déjà rendu le volontarisme périlleux pour les amateurs, bien entendu, mais aussi pour les petites structures professionnelles. Formulaires innombrables, gestion abracadabrante des flux du public, dérogations impossibles, autorisations complexes, responsabilités individuelles mal visées et taxes de plus en plus nombreuses. Je vous parle ici de la situation déjà kafkaïenne d’avant la pandémie.

Vers un découragement globalisé et institutionnalisé de tout ce qui est de l’ordre des petites manifestations ?

Alors aujourd’hui, à l’heure où la question de savoir si les personnes veulent ou non se faire vacciner est largement sujet à débat dans les médias, les réseaux sociaux, lors des petits et grands apéros entre amis, cette autre injonction qui se profile n’est de loin pas encore apparue dans le radar de la discussion publique. Parce que non, on ne se rend pas forcément compte de ce que ces nouvelles mesures concernant les manifestations vont réellement impliquer.

Est-il normal que des organisateurs, et notamment ceux qui prônent justement la rencontre de personnes partageant des points de vue différents, cette grande richesse et liberté de la culture, endossent un nouveau rôle, celui du surveillant qui opère un tri de son public ? N’y a-t-il pas, au fond, une confusion entre le cahier des charges des forces de l’ordre et celui d’un responsable de manifestation ? N’est-on pas en train de créer une nouvelle trame administrative complexe propre à sélectionner ce qui a le droit d’être ou non ? Le débat ici n’est évidemment pas sur le pour ou contre la vaccination, mais bien comment l’Etat envisage d’imposer une partie de cette gestion au milieu culturel, entre autres, et donc au citoyen, tout en instaurant par ce biais un découragement globalisé et institutionnalisé de tout ce qui est de l’ordre des petites manifestations qu’elles soient populaires ou non.

Qui aura les épaules assez larges pour assumer toutes ces nouvelles mesures ?

Cette question devrait pourtant être urgemment débattue. Suis-je, en tant que programmateur, la personne qui doit sélectionner, en fonction d’une attestation de quelque sorte qu’elle soit, si un citoyen a le droit d’écouter un concert, de regarder une pièce de théâtre, de partager un moment avec d’autres, de vivre la rencontre de son quartier ? Est-ce que les fêtes gratuites seront interdites sans ce fameux passeport ? Pour combien de temps et avec quelle efficacité ? Comment organisera-t-on la fête du village ? Qui y aura accès ? Comment délimiterons-nous l’espace ? Et qui devra payer pour assumer tout cela ? Une nouvelle charge financière pour les organisateurs ?  Si un habitant du lieu non vacciné veut participer à la fête de son quartier, l’organisateur devra-t-il le lui interdire ? Sur quelles bases et avec quel pouvoir ? Comment devra-t-il l’appliquer ?

Autre question : si la jeunesse d’un hameau veut proposer un concert, devra-t-elle mettre en place une surveillance ? Idem pour une chorale ou une guggen ? Et selon quelles règles ? Sous quelles formes existeront les défilés de Carnaval en 2022 et 2023 ? Seront-ils interdits de fait ? Le passeport vaccinal ne pouvant pas être vérifié à chaque ruelle ?

Quelle sera la possibilité pour une ville d’organiser une fête de la musique habituellement accessible à tout le monde ? Comment partagerons-nous une fête populaire ou un événement en plein air et libre d’accès ? Toutes ces mesures de contrôle ne seront-elles pas le moteur involontaire de manifestations clandestines qui prolifèrent déjà actuellement ?

La logique, une question de point de vue ?

Et au niveau de l’équité, quelle différence entre les milliers de personnes agglutinées dans des apéros géants tous les week-ends sur le bord des lacs et dans les parcs, sans traçage ni surveillance, par rapport à une petite manifestation de 500 personnes bien organisée ? Comment expliquer que l’été 2020 permettait d’accueillir 3 groupes de 300 personnes sur un même espace, sans masque et sans distance sociale, avec de très nombreux événements sans cas, ni cluster (nous en avons nous-mêmes organisés plusieurs avec succès) par rapport à une nouvelle politique 2021 beaucoup plus restrictive alors que la vaccination progresse ? Le coût du passeport à l’intérieur du territoire en vaut-il la chandelle ou sera-t-il, comme l’application Swiss Covid, d’une très relative et coûteuse réussite par rapport à un traçage adéquat de la part des organisateurs, sachant que de très nombreux visiteurs seront immunisés d’ici l’été ?

Les questions sont innombrables, mais l’une d’elle doit se poser en priorité. La Confédération n’est-elle pas en train d’imposer un nouveau régime administratif et organisationnel complexe au profit d’une réglementation qui prétéritera forcément la diversité et la richesse culturelle et sociale de notre pays ? Je n’ai actuellement pas de réponse, mais l’important, il me semble, c’est que le débat soit ouvert pour faire vivre au mieux notre démocratie, favoriser la cohésion sociale et permettre un horizon serein à toutes les facettes de la culture qui offrent de si beaux moments de partage et de rencontre.

 

Sébastien Olesen, directeur du PALP festival

PALP Festival

Le PALP est la promesse d’événements atypiques qui renverse les traditions et rassemblent les arts, dans des cadres bucoliques. Il est devenu, au fil du temps, un véritable laboratoire de culture et de tourisme, un centre de recherche sur l’avenir de la culture et de la vie sociale en montagne, axé également sur une économie circulaire au cœur du village dans lequel il est implanté, Bruson.

2 réponses à “Le passeport vaccinal est-il le fossoyeur de la diversité culturelle ?

  1. La lutte obsessionnelle contre les contaminations COVID est devenue LA contrainte sanitaire par excellence. Tout le reste a été passé par pertes & profits, en particulier la joie de vivre et la dimension sociale de l’existence. Finalement, pour éviter la mort, ne vaudrait-il pas mieux éviter de naître ?

  2. “Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.”

    Alexis de Tocqueville
    DE LA DÉMOCRATIE EN AMÉRIQUE (1840)

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