Et si on parlait d’intelligence artificielle ?

Raz-de-marée du parti écologiste aux dernières élections fédérales, Greta Thunberg, énergie solaire, transition énergétique, etc. Autant dire que la problématique environnementale occupe une place prépondérante au sein de l’actualité helvétique.

La politique énergétique fait partie des défis majeurs de nos élus et des citoyens. Les élections fédérales du 20 octobre dernier en sont la preuve et le vote démocratique doit être respecté. Cependant, et c’est préoccupant, notre pays doit prochainement faire face à d’autres problématiques qui, pour la plupart, ne jouissent pas de la même exposition médiatique. L’avenir de nos retraites, la fiscalité des personnes physiques ou encore l’intelligence artificielle (IA) font à ce titre partie des réflexions qui doivent être menées. A ce stade, j’entends brièvement introduire la dernière problématique mentionnée.

Nouvelle ère pour l’histoire humaine ?

C’est une première pour l’être humain. Son cerveau va devoir faire face à une autre forme d’intelligence qui le concurrencera. L’entrepreneur Elon Musk (Tesla, SpaceX) a déclaré que l’IA serait plus dangereuse qu’une bombe nucléaire pour l’humanité. Cette affirmation a été nuancée par le chirurgien et écrivain français, Laurent Alexandre dans une interview accordée à la Tribune de Genève. Celui-ci a déclaré être « très inquiet par notre manque de préparation tant sociale et politique face à l’émergence de ce qu’il faudra appeler les intelligences artificielles faibles, soit des intelligences encore incapables de réfléchir par elles-mêmes ». Selon les dires de l’écrivain, l’arrivée du « deep learning », à savoir la technique selon laquelle une machine est capable d’apprendre par elle-même, a marqué l’arrivée d’une nouvelle ère, plus rapide et imprévisible, eu égard au fait que les robots s’éduquent plus rapidement que prévu.

Quelle place pour l’IA en Suisse ?

En tant que pays leader en matière d’innovation, la Suisse est un haut lieu de l’intelligence artificielle. C’est en 1971 déjà, à Manno (Tessin), que le premier centre d’IA au monde a vu le jour. Depuis lors, la Suisse innove régulièrement en matière de systèmes intelligents. L’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL) a notamment créé des robots capables de rattraper une raquette de tennis en plein vol ou encore, des robots en mesure de peler eux-mêmes un concombre. Mais l’EPFL ne s’est pas arrêtée en si bon chemin. En Suisse romande, la start-up « Gamaya », en lien avec l’EPFL, a mis à profit l’IA dans le dessein d’améliorer la gestion des cultures agricoles.

Outre-Sarine, Cristina Kadar, doctorante à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) a récemment développé un système basé sur l’IA permettant d’améliorer la prédiction des cambriolages. Le résultat est clair : en donnant à une IA un ensemble de données extrêmement larges, telles que notamment la densité de la population, les types d’infrastructures ou encore les phases de la lune, Cristina Kadar a permis de prédire des cambriolages à un taux de 60% contre 53% pour des techniques plus classiques lors de sa phase test effectuée dans le canton d’Argovie.

Les systèmes intelligents permettent des progrès technologiques que nos aînés n’auraient peut-être jamais imaginés.

Malgré les nombreux projets réalisés par les EPF, un rapport de l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle (OMPI) a relevé que les Etats-Unis et la Chine, suivis par le Japon, sont les pays qui requièrent le plus de brevets liés à l’IA, alors que la Suisse, elle, ne figure même pas au sein des trente principaux acteurs mondiaux. Ce résultat peut paraître étonnant en tenant compte du fait que la Suisse semble disposer des atouts nécessaires au développement de ces nouvelles technologies notamment grâce à ses institutions publiques (EPFL, EPFZ).

Dès lors, quels obstacles empêchent notre normalement très innovante Suisse de rivaliser avec les pays les plus performants en matière de systèmes intelligents ? Dans une interview accordée au journal « Le Temps » en février 2019, Jérôme Berthier, responsable de l’intelligence artificielle chez Elca, a relevé que la fiscalité suisse n’était pas encourageante et qu’elle devait être plus avantageuse si notre pays souhaitait conserver les entreprises susceptibles d’innover. Cet aspect est signifiant puisque selon un sondage effectué par « MSM Research » en 2018, plus de 7 entreprises interrogées sur 10 (sur un total de 51 entreprises questionnées) n’ont pas de budget dédiés à l’IA. Par ailleurs, ce sondage relève également que deux entreprises sur trois envisagent un impact des systèmes intelligents sur leur business durant les trois à cinq prochaines années.

D’après cette même étude, outre la question budgétaire, d’autres obstacles freinent l’innovation : le manque de savoir-faire interne nécessaire à la prise en main de cette nouvelle technologie et le manque d’envie lié au fait que certaines entreprises ne voient pas l’utilité de cette technologie quand bien même celle-ci pourrait être fort utile pour répondre plus rapidement aux besoins de la clientèle.

La problématique de l’intelligence artificielle appelle donc des réflexions politiques, économiques mais surtout éthiques. Jusqu’à quel stade l’IA peut-elle être développée ? Est-ce que celle-ci permettra à terme de remplacer l’être humain pour des tâches quotidiennes et professionnelles ? Quelles relations l’être humain va-t-il développer avec les robots ? Ces derniers devront-il s’acquitter d’impôts ? Faut-il accorder aux robots les mêmes droits qu’aux êtres humains ? Le législateur se doit de prévenir d’éventuels problèmes en fixant des cautèles avant d’être dépassé et de ne plus pouvoir que vainement tenter de les guérir.