Le scalpel de l'histoire

Chine et Occident: le grand malentendu

La Chine obsède les esprits. Elle les hante lorsqu’elle déploie sa puissance économique et politique, mais tout autant lorsque la récession menace d’enrayer la mécanique industrielle de ce pays devenu l’un des poumons économiques de la planète. Les yeux du monde sont braqués sur la Chine, manifestant alternativement fascination et effroi. Nous croyons la connaître depuis qu’elle s’est « réveillée », pour reprendre la fameuse prophétie lancée par l’ancien ministre français Alain Peyrefitte dans les années  70 déjà, et pourtant elle nous échappe, sa vraie nature se dérobe, et la perplexité finit toujours par envahir ses observateurs même les plus attentifs.

L’évolution de la Chine depuis les années 1980 semblait correspondre exactement au processus historique qui a caractérisé les Etats européens tout au long du XIXe siècle. Beaucoup en étaient convaincus : la Chine réaliserait en dix ans ce que l’Europe a mis un siècle et demi à construire, à savoir une démocratie de type libéral et social, après avoir survécu aux catastrophes militaires de 1914 et de 1939. Lorsque Deng Xiaoping décida de lancer son pays sur la voie du progrès économique, au nom de son célèbre « Enrichissez-vous », mais tout en maintenant ferme la férule du parti communiste garant d’un développement contrôlé, d’aucuns pensaient revivre ce qu’avaient connu les pays européens.

Dès le moment où un système économique intègre des mécanismes capitalistes dans des contextes politiques apparemment verrouillés, ne va-t-il inévitablement se former une classe moyenne entreprenante, industrieuse et instruite, qui ne pourra pas ne pas revendiquer, à un moment donné, sa part de pouvoir ? Ce moment semble sonner en 1989, date ô combien symbolique qui rime avec le bicentenaire de la Révolution française et la chute de l’empire soviétique. N’étais-ce pas le signe évident du virage de la Chine vers la fin programmée de son communisme, à plus ou moins long terme, et vers un système, sinon identique, du moins proche de ceux en vigueur en Occident ?

L’écrasement tragique de la révolte estudiantine, à Tianmen mais aussi dans d’autres villes chinoises, laissa le monde éberlué. Comment évoluerait donc la Chine si elle n’entendait pas les stridentes évidences susurrées par une immanente logique historique qui consacrait l’avènement de la démocratie comme l’aboutissement naturel d’une construction ayant la liberté comme horizon ultime ? Pourtant, la Chine a continué à croître, à renforcer sa position dans cette zone pacifique devenue l’axe du monde prédit par Barack Obama, au point de conquérir des zones d’influence dans l’océan indien, en Afrique et même dans une Europe paralysée.

Comment la Chine osait-elle ainsi se jouer des règles de l’évolution historique telles qu’elles avaient été dictées par l’Occident ? Peut-être parce que la Chine n’a jamais eu l’intention d’imiter l’Occident mais a tout simplement suivi sa propre voie, qui ne se moule pas dans les trajectoires historiques que l’on rencontre sous nos latitudes. Mais il est vrai que tenter de comprendre la Chine exige de la part de l’observateur occidental un effort particulier. Il doit remiser ses schémas d’analyse dans les tiroirs de son bureau et accepter de chausser des lunettes auxquelles ses yeux ne sont pas forcément habitués. Le récent essai de Léon Vandermeersch, Ce que la Chine nous apprend sur le langage, la société, l’existence (Gallimard en 2019), peut nous aider à voir plus clair.

La Chine est différente : ce n’est pas un scoop. Et on aura fait un pas en avant décisif dans la prise de conscience de cette réalité, si on admet que la Chine, avec ou sans un parti communiste à sa tête, a non seulement une histoire différente, mais une définition particulière de la liberté et de l’ordre politique. Non que la liberté soit absente de ses références, mais elle s’insère dans un tout autre langage que celui choisi par l’Occident. En Europe et en Amérique, la liberté n’est pas seulement une valeur morale supérieure, mais doit posséder une composante politique. Qu’il jouisse de libertés spécifiques, octroyées par le souverain comme au Moyen Age, ou qu’il ait un rayonnement abstrait et universel, comme le prescrivent les droits de l’homme, l’individu entend user de sa liberté dans le but de participer, à plus ou moins brève échéance, au pouvoir. La démocratie s’inscrit ainsi dans le prolongement logique d’une liberté pleinement réalisée : les régimes adossés à la liberté économique, et même parfois à un Etat de droit comme l’empire allemand de 1870, mais qui n’ont pas su assimiler les principes démocratiques, n’ont pu se révéler viables à long terme.

La Chine « vit » la liberté sur un tout autre mode. L’ordre social ne peut être régi par les ambitions libertaires des individus. Pour Confucius, qui écrit dans un période de lourds désordres, l’organisation politique doit obéir à un ritualisme strict, fondé sur le culte des ancêtres et où l’empereur apparaît comme le « père » de son peuple, dans sa fonction à la fois terrestre et spirituelle d’intermédiaire entre le Ciel et la Terre. Sans doute le confucianisme, antiétatiste dans son esprit, a été abusivement transformé en garantie d’un ordre hiérarchique immobile par les empereurs suivants, mais il n’en demeure pas moins que la place de la liberté individuelle reste restreinte. Ce n’est certainement pas à une Constitution de définir les droits de chacun.

L’autre référence intellectuelle fondamentale de la Chine millénaire, le taoïsme, propose une approche de la liberté qui ne peut être taxée de politique. Même mâtinée de bouddhisme zen, le taoïsme, composé sans doute par plusieurs auteurs rassemblés sous le nom de Lao Tseu, propose une liberté dans le « retrait », gage d’une sérénité enfin advenue. Bien qu’associé à la pensée anarchiste, comme le suggère l’historien de cette philosophie Max Nettlau, le taoïsme, datant du VIe siècle av. J.-C. et contemporain du confucianisme, n’inspire aucune pensée de l’action, ne forge aucun moyen de mettre en œuvre la réalisation d’une société gouvernée au nom de la liberté.

Il découle de cette généalogie intellectuelle que la Chine va se doter d’une doctrine du pouvoir qui se distingue par son extrême verticalité et vise une concentration de tous les leviers d’action entre les mains de l’empereur. Cette méthode de gouvernement ne ressemble toutefois en rien à la féodalité occidentale. La structure du pouvoir impérial chinois repose sur deux piliers, sans équivalent ailleurs : l’ « agrocratie », autour de laquelle s’organise la propriété foncière, et la « littérocratie », la classe des mandarins titulaire du pouvoir effectif. Cette structure bipartite, qui marginalise les classes guerrière et marchande, ne se retrouve pas dans l’Occident médiéval, articulé autour de trois groupes sociaux : les militaires, les religieux et les paysans, longtemps soumis au servage.

Malgré la forte poussée « occidentaliste » que la Chine connaît au début du XXe siècle, sous l’influence du Japon qui avait arrimé sa révolution « interne » et son développement économique à l’Occident sous l’ère Meiji déjà, l’Empire du Milieu, même après avoir glissé dans l’orbite communiste à partir de 1949, calque en réalité sa nouvelle organisation sur l’ancienne structure sociale et politique de la Chine traditionnelle, le secrétaire général du parti communiste se substituant à l’empereur des temps jadis. La Chine dévoile ainsi une extraordinaire continuité historique, comme l’a bien montré Bernard Brizay qui, dans Les trente « empereurs » qui ont fait la Chine (Perrin, 2018), fait démarrer son récit avec l’empereur mythique Qin Shi Hunagdi (aux alentours de 2600 av. J.-C.) et l’achève avec… Xi Jinping, dont le portrait orne la couverture du livre.

En reproduisant une organisation politique en vigueur depuis des siècles, sinon des millénaires, le parti communiste a ainsi réussi à « siniser » sa vision du monde en créant une caste dirigeante ancrée dans la tradition mandarinale avec son cortège d’ « officiers d’Etat » hautement lettrés, une classe dirigeante éduquée à exécuter les ordres venant du pouvoir suprême. Le fait que le système mandarinal ait traversé de nombreuses crises durant son histoire n’a pas d’importance ici. Quoi qu’il en soit, les mouvements réformistes, inspirés peu ou prou de pensées occidentales, demeurent incompréhensibles pour l’élite au pouvoir, engoncée dans la conviction d’incarner la Chine authentique. La révolution maoïste apparaît ainsi plus comme une « révolution de palais », de même que l’après-Mao, que comme une révolution sociale, que Tiananmen aurait sans doute été… si elle avait triomphé. La Chine postcommuniste… et post-Tiananmen, inaugurée par Deng, à son tour, n’a pas été autre chose qu’une tentative réussie de renouer avec l’histoire politique chinoise ancestrale.

La question posée à l’époque de Tiananmen demeure néanmoins : la Chine peut-elle poursuivre sa marche en avant dans le carcan gestionnaire que lui impose un parti communiste moins ouvert que jamais à toute réforme du régime ? Dans son ouvrage Demain la Chine : démocratie ou dictature ? (Gallimard, 2018), Jean-Pierre Cabestan estime que, pour longtemps encore, aucun changement n’est à attendre mais il perçoit quelques risques à plus long terme (un « terme » qu’il ne peut, ni ne veut définir), liés à la crise sociale, qui menace d’éclater si la croissance économique n’est plus au rendez-vous, et à la crise écologique, liée d’une certaine manière à la précédente. Ces deux périls sont susceptibles de saper l’autorité du pouvoir en place. Des journalistes anglais ont aussi pointé le problème de Hong Kong : sans doute la Chine est-elle maîtresse des destinées de l’ancienne colonie britannique, mais osera-t-elle contrevenir aux engagements qu’elle a signés ? C’est la fiabilité, et donc la respectabilité, de la Chine qui en jeu…

Le problème de la Chine est toutefois, et peut-être avant tout, institutionnel : l’absence de contrepouvoirs, une réalité qui s’est encore aggravée avec le statut particulier que Xi Jinping s’est arrogé en balayant à son profit les subtils équilibres qui régissaient le sommet du pouvoir chinois depuis le retrait de Deng, sous le prétexte de la lutte acharnée qu’il entend mener contre la corruption. Mais attention ! Par sa synthèse entre le communisme noyé dans la tradition chinoise et une économie capitaliste organisée d’en-haut, la Chine a déjà bluffé le monde entier. Peut-être réussira-t-elle à inventer le moyen d’imiter l’efficacité supérieure des démocraties libérales (toujours vérifiée sur la longue durée)… sans le moindre contrepouvoir ? Il faudra pour cela que les entrepreneurs restent fidèles à la lecture de la « liberté » à la chinoise…

Si, comme le pense Jean-Pierre Cabestan, la Chine va consolider le « régime autoritaire, élitiste, paternaliste et impérial » qui est le sien, que cela signifie-t-il pour l’Occident ? L’Occident a évidemment intérêt à coopérer avec la Chine là où nos intérêts convergent, comme le rappelle l’auteur, mais il doit cesser de projeter sur ce pays ses fantasmes d’une Chine de carton-pâte. Il doit appréhender cette nouvelle puissance qui ne cache plus ses ambitions hégémoniques dans réalité idéologique, faite d’influences occidentales mélangées dans une vision proprement chinoise du monde. La vigilance à laquelle d’aucuns appellent doit être intellectuelle et culturelle : la Chine ne partage pas, et n’a jamais partagé les valeurs occidentales « modernes » !

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