Un destin au service des destins de son pays – à propos du dernier livre de Bertil Galland

« Il a fallu reconnaître que les mythes avaient plus de pouvoir sur les peuples que les résultats de nos travaux d’historien », avoue Jean-Rodolphe de Salis, le grand historien, spécialiste de Sismondi, l’une des grandes voix de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, à l’homme qui l’interviewe dans les années 90 pour le journal qui l’emploie et qui a aujourd’hui disparu : Le Nouveau Quotidien. C’est homme, c’est Bertil Galland, aujourd’hui âgé de 87 ans et qui vient d’achever l’édition de ses œuvres complètes aux Editions Slatkine. Et cette citation qui ouvre le présent article accompagne le dernier opus de sa saga comme une sorte de fil rouge de la méditation que l’auteur propose sur son pays et ses compatriotes*.

Une méditation kaléidoscopique, oui, à la fois éloignée et en communion avec le titre qu’il arbore : Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle. Car jamais, ou si peu, l’auteur ne s’égaille dans une simple narration de faits dont il serait le héros. Il préfère se retrancher derrière sa modestie qui n’a d’égales que son érudition et sa soif de découvrir et comprendre les autres, l’autre, peuples et individus qui composent la mosaïque humaine… ou celle de son pays ; une soif que l’âge n’édulcore en rien, au contraire.

Son livre ne s’adonne pas plus à une évocation organisée du dernier demi-siècle helvétique qu’il a pourtant contemplé de façon si aiguë comme journaliste bien sûr, mais aussi comme éditeur et comme passeur entre le monde des arts et de l’intelligence et la société, toujours à l’affût des talents que la Suisse francophone produit à foison : artistes et politiciens, entrepreneurs et simples gens, tous porteurs d’une histoire, d’une langue, d’une façon de voir le monde que Bertil Galland aura toujours su magnifier et rendre intemporelle. L’encyclopédisme au service du grand nombre : l’Encyclopédie vaudoise et la collection Le savoir suisse, ses formidables « créatures », symbolisent à elles seules le rôle fondamental que celui qui est aussi un grand écrivain a joué dans la diffusion de la science élaborée dans nos contrées…

Symptomatiquement, c’est par trois portraits de gens qui n’occupent pas le devant de la scène que débute son livre, comme pour montrer une réalité qu’on oublie souvent. Sans misérabilisme, mais avec un regard journalistique aussi curieux que tendre, cependant. S’ensuit non une histoire de la Suisse observée du promontoire de son « moi », mais une succession de portraits de grands journalistes qu’il admirés ou admire, comme Benjamin Romieux, Franck Jotterrand ou Jacques Pilet. Son récit des débuts du Nouveau Quotidien dont il fut l’une des chevilles ouvrières durant sa courte existence livre une contribution importante à notre connaissance de l’histoire de la presse en Suisse romande…

Mais aussi de politiciens qui l’ont marqué, avec ce sens de la distance qui caractérise son œuvre entière autant que ses engagements, au-delà des dogmes, des a priori, de tout sectarisme. Bien qu’il n’éprouve aucune amitié particulière pour le radicalisme vaudoise, c’est à deux éminents représentants de ce courant politique qu’il réserve une place de choix dans ses « Mémoires » : Jean-Pierre Pradervand, l’homme qui depuis son bureau de chef de l’Instruction publique vaudoise a transformé l’Ecole d’ingénieurs de Lausanne en EPFL, et Georges-André Chevallaz, ce radical ancien conseiller fédéral si anticonformiste dans un parti qui avait la réputation d’incarner le conformisme vaudois.

Avec Chevallaz, dont la sœur fut l’une de ses collègues à 24 Heures, Bertil Galland invite le lecteur à entrer dans cette période qui, on le constate vite, a laissé des plaies ouvertes dans son âme à la fois si vaudoise et si cosmopolite : le non de la Suisse à l’Espace économique européen. Impliqué dans le combat pour l’Europe dont le journal dont il était l’une des plumes majeures avait été l’un des porte-étendard, Galland cache mal la douleur que lui a infligé le verdict du peuple. C’est dans ce contexte que la citation de Jean-Rodolphe de Salis prend tout son sens : le journaliste a lui aussi voulu se battre contre les mythes qui oppressent parfois l’image que les Helvètes se font de leur pays, mais sans s’apercevoir peut-être que ces mythes contre lesquels il ferraillait avec verve se heurtaient en réalité à d’autres mythes que l’air du temps d’alors revêtait d’un voile teinté d’une fausse évidence…

Mais aussi cher que ce combat lui fut, jamais Bertil Galland ne tombe dans la caricature et toujours il a donné la parole à tous les protagonistes, pour autant qu’ils fussent de beaux esprits. L’interview croisée qu’il a menée pour le NQ entre l’eurosceptique Chevallaz et l’historien et pro-européen Jean-François Bergier, et qu’il eu la bonne idée de reproduire dans son ouvrage, constitue un grand moment de ces Mémoires qui plongent lecteur dans un temps qui résonne avec le nôtre, plus que jamais hanté par la question européenne ; un temps où comme jamais l’histoire est redevenue un « champ de bataille » où se construit le et la politique. Son livre offre une découverte vagabonde et enamourée d’un pays qui est le nôtre, mais qui ne doit jamais oublier de se penser dans ses relations avec le vaste monde.

 

*Bertil Galland, Destins d’ici. Mémoires d’un journaliste sur la Suisse du XXe siècle, Slatkine, 2018.

 

Olivier Meuwly

Docteur en droit et ès lettres, Olivier Meuwly est auteur de plusieurs ouvrages portant sur l'histoire suisse, l'histoire des partis politiques et l'histoire des idées. Auteur notamment d'une biographie du Conseiller fédéral Louis Ruchonnet (1824-1893) et de l'ouvrage: «La droite et la gauche: Hier, aujourd'hui, demain». Essai historique sur une nécessité structurante (2016). Son dernier livre: "Une histoire de la démocratie directe en Suisse" (2018).

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