Les faits dits alternatifs menacent-ils la démocratie?

Le « fait alternatif » a fait une entrée fracassante dans le lexique politique moderne par la grâce d’une très imaginative conseillère de Donald Trump. Sa déclaration a immédiatement suscité une grande émotion et, depuis, on ne cesse de crier à la manipulation érigée en règle de manipulation et au mensonge transformé en « pensée politique » ! Les réseaux sociaux sont évidemment convoqués à la barre. Ne sont-ils pas les premiers responsables de cette frénésie de fausses nouvelles, désormais le pain quotidien d’un monde de l’information qui aurait déserté les médias traditionnels ? Quelle hypocrisie !

On feint de découvrir que les faits qui alimentent naturellement la vie politique et médiatique peuvent être falsifiés, tronqués, tordus selon les intentions de celui qui les expose, voire, ô diabolique engence, brandis comme des vérités d’évangile condamnant ceux qui ne les croient pas à la plus infâme disgrâce ! On ne s’en était donc pas aperçu avant que Trump ne recourt à cette si discourtoise technique ? Rien que pour cela, que l’on aime ou non le président américain, comme le suggérait Marie-Hélène Miauton dans l’une de ses récentes chroniques, nous devrions tous lui en être éminemment reconnaissants ! Ou ne devrions-nous pas plutôt nous demander comment nous avons sombré dans un telle naïveté…

Pourquoi cette révélation a-t-elle déclenché une telle réprobation ? Parce que le faux consensus « social-libéral » qui nous environne, des deux côtés de l’Atlantique, aurait à ce point anesthésié les âmes pures de nos contemporains ? On dit le monde politique et médiatique en crise : en serait-ce la preuve définitive ? Comme pour le populisme, celui qui argue de faits que l’on estime biaisés, c’est forcément l’autre ! Est-ce une excuse ? Bien sûr que non mais cet impertinent constat devrait nous inciter à examiner la redoutable question du dépistage des faits alternatifs et autre « fake news » avec un brin d’esprit critique…

En réalité, les « faits alternatifs » polluent le discours intellectuel depuis un demi-siècle au moins… si ce n’est pas plus ! Tout fait, tout événement peut être soumis à des interprétations différentes : certaines peuvent s’avérer plus ou moins proches de la vérité mais la prudence s’impose toujours. Juristes, historiens et journalistes se trouvent en première ligne : leur métier n’obéit-il pas à la terrible exigence de courir après la « juste » interprétation des phénomènes soumis à leur sagace réflexion ? N’ont-ils pas vocation à chasser les explications hâtives, les torsions indues, les manipulations perverses ? Les mots sont leur outil de travail : c’est à travers eux qu’il scrutent le présent et le passé, c’est avec eux qu’il doivent convaincre ou expliquer, ce sont eux qu’il vont utiliser pour fabriquer leurs messages… dans l’attente des critiques que leurs confrères/adversaires ne manqueront pas, selon les cas, de leur adresser !

Ce constat, non pas désabusé mais seulement réaliste, ne doit pas inciter à un relativisme généralisé. Mais au contraire à réveiller les des esprits ankylosés par le vocabulaire aseptisé et compassé qui s’est installé comme la norme du discours politique. Les mots possèdent un sens ! L’histoire dite « critique » des années 60 et 70 a sa part de responsabilité. Mais pas seulement. La politique se nourrit d’histoire et sait adapter les faits à ses besoins. C’est normal. Dès lors, chaque camp aura tendance à reprocher son contradicteur de mythifier les événements auxquels il se rattache. L’historien a pour mission de séparer le bon grain de l’ivraie, de replacer les événements dans leur perspective, de les critiquer, dans le sens scientifique du terme. La corporation s’est-elle toujours astreinte à ce travail ? Les débats récents en Suisse permettent d’en douter…

Il est de coutume d’appeler à la rescousse Orwell dès lors que l’on s’insurge contre les mensonges qui s’insinuent partout sous le couvert d’une « autre » vérité… Nouvel abus qui dénote l’inculture prévalant aujourd’hui ! Orwell éclaire les caractéristiques du totalitarisme : parmi elles, la perpétuelle réécriture de l’histoire comme signe de la maîtrise d’un passé remanié pour justifier les pires excès… Un exercice auquel beaucoup d’historiens, de juristes et de journalistes se sont abandonnés, au gré de leurs intérêts. Si la « fausse nouvelle » semble si prisée, c’est peut-être aussi parce que les vestales du verbe ont peut-être parfois failli… Et faut-il voir dans cette dérive la source de ce que l’on appelle le « politiquement correct », si on comprend cette formule comme la « réforme » langagière porteuse de l’idéologie des années 70 et que d’aucune aiment vilipender ? Quoi qu’il en soit, les métiers du discours sont interpellés : à eux de faire leur autocritique afin de restituer au mot sa majesté… et espérons son magistère. Losque les mots perdent leur signification, tous les abus sont permis : voilà le message d’Orwell ! Et il concerne tout le monde…

Olivier Meuwly

Olivier Meuwly

Docteur en droit et ès lettres, Olivier Meuwly est auteur de plusieurs ouvrages portant sur l'histoire suisse, l'histoire des partis politiques et l'histoire des idées. Auteur notamment d'une biographie du Conseiller fédéral Louis Ruchonnet (1824-1893). Son dernier ouvrage: «La droite et la gauche: Hier, aujourd'hui, demain». Essai historique sur une nécessité structurante. Editions Slatkine, 2016.

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