A propos du présumé réveil des catholiques français

Les médias de l’Hexagone en paraissent tout retournés… Depuis la victoire de François Fillon lors des primaires de la droite, la République laïque est en ébullition. Ce qui était interprété comme un épiphénomène lorsque la « Manif pour tous » lança ses cortèges de protestataires dans les rues de France refléterait aujourd’hui un mouvement de fond qui menacerait de balayer cent ans de séparation entre l’Eglise et l’Etat. Pareille assertion laisse perplexe.

La laïcité, dont le France s’est faite le refuge insubmersible, vacillerait. Subitement, on croit revenue, jaillie des tréfonds de l’histoire, l’ère révolue de l’hégémonie cléricale : des réseaux de catholiques plus ou moins traditionalistes, mais peu férus d’une théologie de la Libération qui a influencé de larges secteurs du monde catholique sur tous les continents, s’activeraient pour faire replonger la France sous le joug du goupillon. Dans la foulée, une inquiétude se répand : toutes les avancées sociales enregistrées depuis un siècle se verraient clouées au pilori de l’obscurantisme religieux.

La désignation de François Fillon comme champion de la droite française en vue des prochaines presidentielles de printemps 2017 en constituerait la preuve définitive. La réaction est en marche, les républicains sont invités à serrer les rangs au nom du magistère de la raison. Fillon ne serait-il pas un vil thuriféraire des adversaires de l’avortement ? Ne plaiderait-il pas pour la résurrection de la famille traditionnelle, authentique injure au modernisme ambiant ?

Ce délire prétendument « laïcard », attisé par la tout aussi prétendue renaissance  d’un catholicisme militant, mérite plusieurs commentaires. A propos de Fillon d’abord. Il n’a jamais déclaré qu’il manoeuvrerait contre l’IVG s’il était élu… Au contraire même, mais rien n’y fait : il est devenu l’homme de la soutane. Or il ne fait qu’avouer sa conviction intime.

Fillon incarne en en fait le pradoxe d’aujourd’hui : on attend désespérément des politiciens sincères mais dès que l’un d’entre eux se prête au jeu, c’est l’hallali ! Il est catholique pratiquant, et alors ? Exigerait-on d’un écolgiste qu’il ne puisse proférer son souverain mépris de la voiture sous prétexte qu’une majorité de la population posséderait un permis de conduire ?

Venons-en au regain de forme qu’afficherait un catholicisme non étiqueté à gauche. Si l’on peut sérieusement douter qu’il mette en péril les fondements laïques de la société française, il est tout de même autorisé de s’interroger.  Admettons la réalité d’un réveil d’une catholicité « désinihibée », selon l’expression consacrée. Faut-il s’en étonner ?

La France mène une politique active de déchristianisation depuis plus de deux cents ans. Avec des arguments foncièrement justes : il n’était plus acceptable que l’étendard de la foi ne serve qu’à répandre la nostalgie de l’Ancien Régime. Or l’Eglise n’avait pas rompu avec son alliance avec le trône et ne concevait la société postrévolutionnaire que comme l’émanation d’une diabolique conspiration fomentée par les suppôts d’une république forcément décadente.

La France produisit pourtant quantité de prélats qui avertirent leurs correligionnaires de l’impasse vers laquelle ils se précipitaient en refusant obstinément une réconciliation entre l’enseignement du Christ et les apports nourris par la liberté et l’égalité. Lamennais, Lacordaire, Montalembert se heurtèrent au  refus pontifical. Le Syllabus promulgué en 1864, dans sa dénonciation du libéralisme et de tous ses dérivés, restera comme l’un des manifestes les plus aboutis de l’antimodernité professée par l’Eglise catholique.

Aucune société apaisée ne pouvait naître sans un respect de la liberté religieuse. Et celle-ci ne pouvait s’épanouir qu’à la condition que les prêtres quittent le champ public pour se concentrer sur leur mission pastorale. Le républicanisme en France et le radicalisme en Suisse entrèrent dans une lutte sévère,e t non dénuée d’abus de leur part, contre un catholicisme dont ils ne parvenaient pas à comprendre la force qu’il représentait, au-delà de l’influence présumée des curés de campagne.

Le XXème siècle, au nom du principe libéral du retour de la religion dans la sphère privée, vit ces tensions décliner, puis disparaître au gré de la sécularisation de la société. De fait, les catholiques avaient accepté la situation nouvelle et n’opposèrent plus guère de résistance à l’avènement d’une société occidentale peu à peu vidée de ses repères religieux, à part dans certaines régions.

Puis vint l’slam. Les catholiques se plièrent à la nécessité d’une tolérance bienveillante envers la liberté de penser et de croire due à tout un chacun. Les choses en restèrent là, du moins tant que l’islam ne revendiqua pas une place plus importante dans l’espace public, au nom des droits de l’homme et de la démocratie, mais aussi avec l’appui croissant dès les années 2000 d’une gauche qui ne tarda pas à voir dans les musulmans les nouveaux « damnés de la terre ».

Le malentendu était programmé. Alors que les catholiques avaient pris acte d’une déchristianisation qui semblait avoir été menée à son terme avec des églises de plus en plus vides, tout à coup surgissait une religion qui devrait, selon certaines voix, bénéficier d’un statut privilégié. La radicalisation de l’islam, face à une société de plus en plus sourde aux valeurs que le catholicisme prétend défendre mais auxquelles se rattachent culturellement nombre de citoyens d’obédience républicaine, acheva de redistribuer les cartes. Le catholicisme s’est senti piégé, voire trahi.

Ce retour du religieux sur tous les fronts doit surtout réveiller les esprits libéraux. L’Etat occidental ne peut oublier ses origines, mais il doit veiller à ce que la religion ne puisse être brandie comme un paravent identitaire. Au risque de voir le droit canon se  dresser contre une charia devenue trop présente. Cette perspective peut être qualifiée d’angoissante.

Olivier Meuwly

Olivier Meuwly

Docteur en droit et ès lettres, Olivier Meuwly est auteur de plusieurs ouvrages portant sur l'histoire suisse, l'histoire des partis politiques et l'histoire des idées. Auteur notamment d'une biographie du Conseiller fédéral Louis Ruchonnet (1824-1893). Son dernier ouvrage: «La droite et la gauche: Hier, aujourd'hui, demain». Essai historique sur une nécessité structurante. Editions Slatkine, 2016.

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