Le scalpel de l'histoire

La Suisse peut-elle se réformer par ses propres moyens?

Lors du dernier Forum des 100 organisé par L’Hebdo, Jacques Pilet, faisant allusion aux nombreux «chantiers» qui animent la vie politique de notre pays, s’est fendu d’un cri du cœur: "la Suisse ne va-t-elle donc se réformer que sous la pression de l’étranger?

Question d’une haute pertinence qui appelle une réponse nuancée.

D’un côté, oui, la Suisse a su, à certains moments charnière de son histoire, se remettre en question, à s’imaginer un futur pour se dégager d’une crise ou réveiller ses forces vives de leur torpeur.

La dernière expérience en date est demeurée dans les mémoires sous la forme d’un traumatisme: le Livre blanc initié par quelques capitaines d’industrie et managers de la haute finance sous la conduite de feu David de Pury. Un traumatisme utile cependant.

Les Helvètes venaient de refuser l’EEE et de s’offir un long psychodrame dont ils ont le secret, la crise économique battait son plein, la Suisse semblait accumuler un retard fatal sur les autres économies européennes, portées par l’euphorie communautaire.

En même temps, la critique de ce qu’on commençait à appeler, abusivement d’ailleurs, le néolibéralisme, se répandait.

Par sa volonté de libéraliser l’économie suisse, de la vider des barrières cartellaires accusées de briser son développement, le Livre blanc fut décrié comme une sorte de vulgate néolibérale à même de saper les fondements du pays.

Pourtant, avec le recul, on ne peut nier que la démarche de de Pury et de ses collègues a instillé un nouvel esprit dans la conduite économique du pays.

Par la redécouverte des règles d’une concurrence plus vive qu’ils proposaient, la Suisse s’est armée pour profiter au mieux de la relance de la conjoncture à l’aube du XXIe siècle et des accords bilatéraux avec l’UE que notre diplomatie s’acharnait alors à peaufiner.

Mais le Livre blanc ne constitue pas le seul exemple récent de réforme «endogène».

Les initiatives et référendums, qui rythment notre vie politique, n’ouvrent-ils pas chacun des débats tous centrés sur les réformes que la Suisse, à travers les innombrables groupes de pression qu’elle comporte, pense, ou non, mettre en œuvre?

De l’armée aux conditions cadre de l’économie, les droits populaires dessinent, votation après votation, le chemin d’une Suisse réfléchissant continuellement sur son adaptation au temps présent.

Tantôt pour accélérer les réformes, tantôt pour les freiner, par un oui ou par un non, que l’on apprécie ou non les résultats sortis des urnes, ils organisent un vaste débat d’idées, un «brain-storming» quotidien, qui jette les bases d’une Suisse en mouvement, pas aussi fossilisée que d’aucuns le prétendent.

Il n’empêche que la question posée par Jacques Pilet ne peut se contenter de cette réponse. Car, d’un autre côté, elle appelle aussi une réponse négative: pas rares en effet furent les cas où la Suisse, dans son histoire, eut besoin de l’étranger.

Dans son dernier ouvrage La Suisse ou le génie de la dépendance (Zoé, 2013), Joëlle Kuntz a montré combien la Suisse, à de nombreuses reprises, a dû à l’intervention de l’étranger la préservation de son indépendance.

Même si l’auteur a parfois tendance à sous-estimer la capacité d’ «autodétermination» de la Suisse, ou au moins ses facultés de «résilience», il est indéniable qu’il est impossible d’appréhender l’histoire suisse sans ausculter aussi sa subordination récurrente aux volontés des grandes puissances.

La déclaration de neutralité de 1648 dépend du bon vouloir des puissances alors que la République «une et indivisible» imposée par la France en 1798 restructure la Suisse en l’extrayant de l’Ancien Régime. Quant à Bonaparte, il donne à la Suisse son visage moderne grâce à l’Acte de Médiation…

Et la neutralité perpétuelle de la Suisse est décrétée par les vainqueurs de Napoléon. Le XIXe siècle helvétique sera dès lors scandé sur une mélodie dialectique où se combinent aspirations nationales ajustées à de subtiles manœuvres, des pressions de l’étranger, des négociations constantes, des compromis conclus au coup par coup.

Le talent de la Suisse résidera d’ailleurs souvent à jouer avec habileté des conflits qui déchirent les puissances.

Ainsi dès les premières heures de la Restauration: les cantons parviendront à maintenir un climat relativement libéral, à esquiver les menaces de la Sainte-Alliance, à accueillir des réfugiés politiques, à ne pas casser complètement une liberté de la presse naissante. Le tout sous le regard courroucé de Metternich.

Ainsi également en 1847 et 1848: Dufour, par son intelligence tactique, règlera la Guerre du Sonderbund avant que les puissances européennes n’aient eu le temps de réagir, et la Suisse pourra opérer sa mue constitutionnelle et républicaine, adossée à des monarchies paralysées par leurs propres révolutions.

Et nous n’évoquerons pas ici les guerres 14-18 et 39-45 où les autorités, malgré les critiques souvent entendues, ont dû déployer des trésors d’imagination pour garantir la sécurité des citoyennes et citoyens. Ni la «guerr » fiscale avec les USA…

Revenons à la question de Jacques Pilet: vœu pieux ou appel à la raison? Les deux peut-être.

C’est le charme de l’histoire de la Suisse, nain politique et géant économique, située aux pieds des Alpes, une région d’une haute valeur stratégique, que ses voisins souhaitent à la fois dominer et ménager.

C’est l’histoire d’un paradoxe. La Suisse a des ressources pour se réformer mais a souvent besoin des pressions de la situation internationale. Mais elle n’est forte que lorsqu’elle arrive à jongler, pragmatiquement, avec ces deux facteurs.

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