Le scalpel de l'histoire

La liberté d’association: une reconquête permamente

Le Tribunal fédéral a donc tranché : la section vaudoise de la société de Zofingue pourra continuer de ne pas accepter les dames sans encourir les foudres de l’Université de Lausanne. L’Alma mater vaudoise refusait en effet de reconnaître la vieille société fondée en 1819 sur le plan national. Dans la foulée, l’Helvetia vaudoise, dotée de statuts similaires, et fondée, elle en 1832, va ainsi à son tour pouvoir déposer  sa demande de reconnaissance, sans risquer de se heurter à une fin de non-recevoir.

Débat ésotérique ? Marivaudages baroques pour un pays qui n’a décidément pas de problème à régler ? Jeux d’étudiants facétieux qui, dans leur inconscience, s’autoriseraient à surcharger des voies judiciaires déjà bien obstruées ? C’est en l’occurrence l’Université qui a cherché noise à la vénérable association, qui par ses antiques règlemements avait le malheur de heurter la charte éthique adoptée par les autorités académiques…

Parce que fermer les portes d’une association active au sein de la communauté universitaire aux dames viole l’éthique et la morale : on croit rêver… Eût-il été préférable de déposer un nouvel hommage sur l’autel déjà encombré de l’hypocrisie postmoderne et contraindre Zofingue et Helvetia à ajuster leurs statuts aux codes d’un « politiquement correct » bien polissé ? En leur laissant de fait (même à contre cœur…) la liberté de les enfreindre en inventant des procédures qui leur permettraient qand même d’accueillir parmi leurs membres les gens de leur choix ?

Chaque association présente sur le campus pourra ainsi profiter des charmes de la liberté d’association ; une liberté qui débute par les critères d’admission… Et peu importe que l’on considère les traditions dont se prévalent Zofingiens et Helvétiens joyeuses ou rétrogrades ! C’est leur problème, du moment qu’elles ne perturbent pas l’ordre public…  Et encore, même dans ce cas, la question devrait se poser…

Ou alors souhaitait-on stigmatiser les origines historiques de ces sociétés d’étudiants ? Bien qu’apolitiques, elles incarnent encore aujourd’hui un témoignange des débuts de notre Etat fédéral. Zofingue participe du mouvement libéral qui prend son envol dans les années 1820, dans le but de rassembler les étudiants suisses dans la même volonté de construire une Suisse plus unie qui concilierait les libertés individuelles et la liberté de la « nation » helvétique face aux grandes puissances.

Devenue plus conservatrice au virage des années 1830, elle devra se séparer de son aile gauche, qui prendra le nom de l’Helvetia et qui fonctionnera comme le bras académique du mouvement radical alors à ses débuts. Une troisème société d’étudiants jouera également un rôle majeur dans la construction de la Suisse moderne : la Société des étudiants suisses (SES), qui regroupe depuis 1841 les étudiants catholiques.

Et pendant un siècle, l’essentiel de personnel politique affinera ses convictions politiques, libérales, radicales ou catholiques, dans l’une de ces sociétés, dans le respect de traditions estudiantines importées d’Allemagne : le port des couleurs, des hiérarchies plus ou moins strictes, l’escrime estudiantine même chez les Helvétiens alémaniques, et à tous les coups un goût prononcé pour la fête…

Le passage par une société d’étudiants fera partie des habitudes « normales » de tout étudiant normalement constitué entre 1880 et 914, qu’il envisage ou non une carrière politique. Ce dernier critère n’est d’ailleurs pas déterminant : n’oublions pas que la première société d’étudiants née sur le sol helvétique est la section vaudoise de Belles-Lettres, en 1806.

Le déclin de cette forme de sociabilité débute dans les années 1960. L’université ploie sous une affluence en croissance continue de la population universitaire : les structures associatives changent quand elle ne sont pas remises en question ; l’individualisme progresse ; 68 n’aime pas des sociétés associées à tort ou à raison à un passé trop bourgeois… Et tant pis si plusieurs des premiers leaders de la sociale-démocratie helvétique ont eux aussi porté la casquette rouge des Helvétiens…

Ces société aurait pu (dû ?) mourir dans les années 60… Elles ont pourtant survécu, non sans se poser de multiples interrogations . Les sociétés d’étudiants ont-elles encore une place dans l’Université de la fin du XXe siècle et du déàbut du XXIe ? Doivent-elles s’adapter ? Plusieurs d’entre elles, dont un grand nombre de sections de la SES, opteront pour cette voie, d’autres brandiront l’étendard de la tradition, envers et contre tout.. C’est ce choix que le Tribunal fédéral a validé, alors qu’il n’aurait jamais d’être appelé à se prononcer sur un tel sujet.

Un malaise demeure toutefois. Outre la liberté d’association, il semble que le peu d’effets concrets attachés à la « reconnaissance » d’une société quelconque par l’Université de Lausanne ait fortement encouragé la majorité de la Cour à consacrer le droit d’une association à ne pas admettre les dames dans ses rangs. Cela signifie-t-il que si les enjeux avaient été plus importants (lesquels ?), notre Haute Cour aurait-elle pu sacrifier une liberté fondamentale ? En 2014, la liberté d’association a encore besoin de la vigilance de la société.

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