La crise que traverse l’Union européenne est en général analysée de trois points de vue différents, contradictoires ou complémentaires selon les cas.
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Pour les uns, son intégration économique construite à travers une monnaie unique ne peut que se révéler défectueuse dès lors qu’elle doit englober des pays trop différents les uns des autres sur le plan économique.
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Pour d’autres, elle a peu à peu dérivé vers une forme de «super» Etat-nation technocratique reproduisant en réalité les vices des Etats qui la composent et, mue par une sorte de nécessité centralisatrice, serait condamnée à mépriser les spécificités des nations sur lesquelles elle devrait pourtant s’appuyer.
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Une troisième catégorie d’observateurs déplore enfin une intégration politique inaboutie, qui serait provoquée par la prévalence effective des intérêts nationaux et par son incapacité à se doter d’une vision militaire et diplomatique commune.
Il est indéniable que l’Union européenne, dans sa volonté expansionniste qu’appelle sa volonté louable d’associer le plus grand nombre possible d’Etats européens à un organisme apte à assurer la paix sur le continent, s’est retrouvée paralysée dans son hétéroclite gigantisme, et par des ambitions nationales possiblement antagoniques.
Ces diverses raisons susceptibles d’expliquer les dificultés que connaît l’Union européenne constituent autant d’obstacles qui pourraient en effet, combinés les uns avec les autres, s’avérer fatales à terme. Elles me semblent toutefois négliger un problème plus fondamental: le rapport qu’entretient l’Union européenne avec l’histoire. Car le projet européen se veut l’incarnation d’une volonté trans-historique. Il se veut le moyen de dépasser la douloureuse histoire européenne dans l’idée d’en écrire une autre, débarrassée d’un passé marqué par des haines inextinguibles et qu’il été pourtant possible d’effacer au nom de la paix. Un projet balisé par les seules valeurs universelles qu’il porte en lui et condensées dans la Déclaration des droits de l’homme.
La question balkanique avait déjà mis en lumière les périls contenus dans une approche ainsi déshistoricisée. Et la façon dont avait été traitée l’Autriche «waldheimienne» avait créé une certaine aigreur heureusement apaisée au gré de quelques contorsions diplomatiques. Quant à la question hongroise, liée aux foucades de Viktor Orban et à la question russo-ukrainienne, elles dévoilent à leur tour l’impuissance d’une Union européenne tétanisée par une histoire qu’elle voulait faire avancer, mais qui ne cesse de la rattraper. L’Union européenne a bâti son projet sur un discours très en vogue dans les années 1970 et 1980 et qui se félicitait de la fin inexorable des nations, des frontières. Cette ambition puisait évidemment dans le vœu salutaire d’épargner aux Européens les horreurs passées du nationalisme. La chute du rideau de fer a fortement ébranlé cet espoir. Non en signifiant aux Européens qu’il seraient voués par je ne sais quelle puissance divine à vivre perpétuellement dans la guerre, mais en leur disant que les valeurs universelles, qu’elle a véhiculées avec succès de par le monde, ne pouvaient faire l’impasse sur l’histoire, même désagréable, de ses peuples.
La reconfiguration du continent européen qui s’est emmanchée à partir de 1989 a sans doute réveillé les nations. Mais le réveil des nationalismes, lui, se nourrit autant des nations que de leur déni. L’Union européenne ne se réconciliera pas avec l’histoire en se contentant de subordonner «son» histoire aux revendications nationales, dont la vocation protectionniste, tant sur le plan économique que culturel causerait probablement un inévitable désastre. Même si pareille question doit elle aussi être examinée sereinement et non repoussée avec mépris…
L’Europe se réconciliera avec l’histoire en osant se réapproprier des mots qu’elle avait banni de son vocabulaire, qui par passion internationaliste, qui par engouement irénique, qui par frénésie commerçante… Elle devra réapprendre, non à les accepter sans autres, mais à décortiquer les mots «guerre», «sentiment national», «humiliation», «frontières». Des mots qui appartiennent à l’histoire et qu’il faut affonter, pour éviter qu’ils ne la cadenassent.
Les valeurs universelles accolées à l’élan européen ne peuvent se déployer que si elles s’ancrent dans le réel, le vécu, le «terrain». Que si elles répondent à une réalité, pas forcément matérielle, car le retour des nations montre que les individus sont prêts parfois à sacrifier leurs intérêts immédiats sur l’autel d’un idéal auxquels ils croient. Et peu importe que cet idéal plaise ou non… L’histoire n’est pas synonyme de nationalisme. Elle permet seulement d’expliquer des réactions auxquelles nous ne sommes plus habitués. Elle ne nous apprend pas à les déjouer d’un coup, mais rappelle que leur négation n’engendrera que leur pérennisation.
L’universel n’est pas incompatible avec le national, à condition qu’un dialogue puisse s’installer entre ces deux univers conceptuels.