La formation professionnelle duale n’est pas sinistrée en Suisse romande

A l’occasion de la rentrée, nos médias évoquent tous les conditions drastiques du retour en classe et en entreprise. Un élément est souvent mis en exergue avec pertinence : une baisse notable d’engagement d’apprentis par les entreprises tout comme d’engagement de travailleurs débutants. En Suisse romande, chaque canton a pris des mesures de soutien, qui s’inscrivent dans une politique volontariste de promotion et de renforcement du système dual de formation. Tout cela est bien loin de la caricature qu’en font certains experts alémaniques.

 

Dans sa tribune du Tages Anzeiger, l’ancien conseiller national bernois Rudolf Strahm, resté depuis sa retraite très engagé dans la formation professionnelle, revient le 11 août dernier avec véhémence et brièveté sur l’un de ses vieux refrains : la Suisse romande défavorise ses jeunes en privilégiant l’académisation des filières gymnasiales plutôt que la formation professionnelle en entreprise. Ce texte ayant été repris par le site d’information “Bon pour la tête”, les propos de Strahm circulent aussi en français et sans plus de recul depuis la mi-août. Expert engagé et reconnu, l’ancien Monsieur Prix énonce toutefois des raccourcis et des amalgames qui ont dépassé la date de péremption et en deviennent quasi insultants pour les cantons romands. S’il veut rester crédible, il serait utile qu’il remette à jour ses données et révise son vieux procès d’intention fait aux Welsches. Suisse Tourisme proposait d’ailleurs à nos compatriotes d’aller cette année à la découverte des autres régions de notre magnifique pays, qui est notamment, avec les pays germanophones et les Pays-Bas, celui de la formation professionnelle.

Brute de coffrage, la thèse de Ruedi Strahm est aujourd’hui la suivante : ” La hausse du chômage résultant de la crise du coronavirus va toucher de plein fouet les jeunes, et tout particulièrement la Suisse romande. C’est le résultat d’une politique d’éducation inadaptée ! “. Il est vrai que l’Organisation internationale du travail craint un chômage des jeunes dans le monde entier et qu’une récente étude de l’Université de Berne le prédise pour notre pays. Tout comme il est vrai que l’apprentissage rencontre traditionnellement moins de succès auprès des entreprises et d’une partie des jeunes dans les cantons latins ! Mais une analyse sans nuances ni distinctions cantonales n’est pas crédible en la matière. Or le polémiste bernois ne s’arrête qu’aux deux grands cantons lémaniques, ne différencie pas le tissu économique régional et ne prend pas du tout en compte la gravité économique des conséquences du COVID dans les cantons latins. Tout comme il semble ignorer ou préfère omettre les actions politiques de cette rentrée et les immenses efforts mis depuis quelques années sur la promotion de la formation duale de ce côté-ci de la Sarine.

 

Regardons cela d’un peu plus près comme un fait éducatif fort différencié.

De manière générale, à la seule exception de Glaris et d’une forte stabilité à Zurich, le choix d’une formation professionnelle plutôt qu’académique est en baisse constante depuis trente ans dans tous les cantons, de quelques petits pour-cents jusqu’à près de 16 % à Genève et même de 25 % dans le canton de Vaud, lequel se maintient tout de même à près de la moitié des jeunes aujourd’hui. La Suisse romande est effectivement marquée par un nombre moins important d’entreprises formatrices que dans la Suisse orientale et alpine, mais également par un nombre nettement plus élevé d’élèves dans des écoles de formation professionnelle à plein temps. Ceci remonte parfois aux débuts de la formation professionnelle voici un siècle et demi et tient en grande partie au tissu économique local et aux modèles industriels. Il n’est pas non plus étonnant que les cantons de Genève et de Bâle-Ville, suivis de Vaud, se distinguent par un plus faible tôt d’engagement des milieux économiques dans l’apprentissage dual : ce modèle reste inconnu sinon peu estimé des grandes multinationales, mais également du voisin français, et il reste surtout l’apanage du secteur secondaire et des filières commerces, services, santé et social du secteur tertiaire. Mais les Conseils d’Etat des deux cantons lémaniques ont adopté lors de leurs dernières législatures des plans d’action pour valoriser la formation professionnelle et pour stimuler, par divers moyens légaux et financiers, la création de places d’apprentissage dans un nombre croissant d’entreprises. Plus encore que Bâle, Genève constitue certes un cas très particulier qui compte le plus bas taux d’entreprises formatrices, la proportion la plus faible de jeunes qui entrent directement en formation professionnelle au sortir du cycle d’orientation, ainsi que le taux le moins élevé de maturités professionnelles (trois critères en dessous de dix pour-cents). Sur la base des treize mesures mises en vigueur depuis cinq ans par le DIP genevois, les courbes se sont inversées et progressent lentement. Actuellement, près de 56 % des quelque 9’700 jeunes intégrés dans une filière de formation professionnelle effectuent un apprentissage en entreprise (mode dual).

La moyenne suisse du taux des places d’apprentissage se calcule en pourcentage d’apprentis sur le total des emplois (en équivalent plein-temps). Elle est actuellement établie à 4,7 % (selon les données 2017 de l’OFS). Neuchâtel et le Jura se situent sur cette moyenne, les cantons bilingues de Berne, Fribourg et Valais sont au-dessus, Vaud est à 4.0 (voisin de Zurich et de Bâle-Campagne, et même plus haut que Zoug), le Tessin à 3.3 (aux environs de Bâle-Ville) et Genève à 1.7. Les petits cantons alpins ainsi que Saint-Gall et Schaffhouse dépassent les 6 %. La situation est donc loin d’être aussi monolithique que veut nous le faire croire Ruedi Strahm. En termes de répartition dans les formations du degré postobligatoire, la moyenne helvétique actuelle est de 67,7 % de jeunes en formation professionnelle ; seuls trois cantons se situent sous la barre des 50 %, Bâle-Ville et Vaud, qui s’en tiennent proches, et Genève avec près de 37 %. Il y a évidemment un rapport direct également entre l’offre et la demande quant aux voies de formation : la répartition ne sera pas la même dans un canton qui n’offre qu’un gymnase/lycée cantonal dans le chef-lieu, voire même aucune école de culture générale, et un canton qui offre plusieurs établissements de formation générale répartis dans les centres régionaux. Le nombre et la proximité des Hautes Ecoles va également créer un appel d’air vers la poursuite des formations, ce qui, depuis la création des HES et de la maturité professionnelle (ou accessoirement de la maturité spécialisée) comme voie royale pour y entrer, ne péjore en rien la formation professionnelle, bien au contraire.

 

D’ambitieuses politiques de soutien

Ruedi Strahm présente la situation francophone comme une fatalité et en accuse une soi-disant “élite pédagogique de Suisse romande stigmatisant la formation professionnelle“. Un suivi documentaire régulier aurait sans doute porté à sa connaissance les nombreuses mesures de renforcement du dual et de soutien aux apprentis et aux entreprises formatrices menacés par le contexte économique actuel. Ne citons ici que deux exemples récents.

Les autorités du canton de Neuchâtel ont adopté l’an dernier un contrat-formation qui permet à une entreprise formatrice de percevoir annuellement un soutien financier par apprenti pouvant aller de 2’600 à 5’600 francs, ceci dans le but de stimuler la création de places d’apprentissage en mode dual, une priorité du Gouvernement. L’idée est excellente et repose sur une loi de mars 2019 constituant un fond d’encouragement ad-hoc, alimenté par un prélèvement chez tous les employeurs du canton (y compris publics) à hauteur de 0,58% de la masse salariale de leur entreprise, effectué directement par les caisses de compensation auxquelles sont affiliés les employeurs. Le Conseil d’Etat vient d’y ajouter, dans le domaine technique – le plus important en termes d’effectifs – un nouveau modèle en deux étapes soutenu par les trois principales associations professionnelles : le partenariat flexible. Lors de la première partie de l’apprentissage, l’entreprise est soutenue dans son rôle de formatrice et peut déléguer une partie importante de la formation pratique auprès du Pôle Technologies et Industrie du Centre professionnel. En revanche, la seconde partie de l’apprentissage s’effectuera entièrement pour la pratique professionnelle au sein de l’entreprise formatrice signataire du contrat avec l’apprenti-e. Il en coûtera annuellement 12’000 francs pour l’entreprise, subventionnés à près de 50 % par le fonds de promotion du mode dual créé précédemment.

Face au risque important des effets de la crise sanitaire pour les places d’apprentissage et pour l’emploi, le Conseil d’Etat du canton de Vaud a promulgué début juillet un catalogue de mesures de soutien et de relance de la formation professionnelle, mesures dont on retrouve d’ailleurs des variantes dans de plusieurs cantons voisins, sachant que les contrats d’apprentissage se finalisent plus tard ici qu’en Suisse alémanique (et donc après la fatidique mi-mars). Afin d’éviter aux apprentis un retard dans leurs études théoriques, ceux-ci peuvent déjà commencer leur formation en école professionnelle et effectuer des stages en vue du processus d’embauche. Les petites et moyennes entreprises formatrices sont pour leur part invitées à constituer des réseaux d’entreprises afin de mieux se répartir la charge et la responsabilité de la formation d’un-e apprenti-e. Formation mixte (première année en école), “juniors teams” (regroupement de six à huit apprentis sous la responsabilité d’un formateur) encadrement par des conseillers pour la recherche de solutions d’emploi sont autant de possibilités introduites ou renforcées. Mais surtout, constatant la perte de 25 % des places d’apprentissage suite au COVID, le Gouvernement va soutenir l’embauche en prenant en charge la moitié du salaire des quelque 3’400 apprentis qui débutent leur cursus cet automne. Il fera de même pour les apprentis de 2e et 3e année qui auront subi un licenciement économique. Il lui en coûtera 16 millions prélevés sur le fonds de lutte contre le chômage.

 

Ce ne sont là que quelques exemples de la réactivité et du soutien déterminé des cantons romands à la formation professionnelle et au système dual. La concertation intercantonale est très poussée, les mesures restent locales, selon les nécessités et les possibilités du moment.

Et pour consoler Monsieur Strahm, je peux confirmer que nous sommes nombreux à partager sa conclusion, d’envergure nationale cette fois-ci : il est également important de prendre des mesures concrètes pour améliorer l’enseignement et la formation professionnelle supérieurs. Mais c’est un autre dossier et l’urgence est à la relance et au maintien de l’attractivité des apprentissages. Ohne Bildungs-Röchtigraben, bitte lieber Ruedi !

 

Olivier Maradan

Ayant exercé de multiples fonctions dans l'encadrement et la coordination de la formation, dont 21 ans au service des conférences intercantonales nationale et romande (notamment en tant que responsable d'HarmoS), Olivier Maradan s'est établi comme consultant indépendant et travaille depuis l'automne 2019 dans la gestion de projets et le conseil sur le plan institutionnel, de même que comme rédacteur et chargé de cours.

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