Loudenne : l’éveil de « la belle endormie » du Médoc

Avez-vous déjà entendu parler de l’hôtel Païva ? Construit sur les Champs-Elysées au milieu du XIXe siècle, cet hôtel particulier a été offert par l’un de ses nombreux maris à la courtisane Thérèse Lachmann (plus connue sous son titre de marquise de Païva). Aujourd’hui, le grand public a oublié cette belle marquise et son incroyable palais où, sous les ors et les marbres, sommeille le souvenir des fêtes d’autrefois. Mais cet hôtel, devenu le siège d’un club privé très sélect, ressuscite parfois son brillant passé en recevant quelques hôtes extérieurs.

 

Un lieu mythique

C’est dans ce palais, donc, que Château Loudenne, autre lieu mythique, a choisi de présenter sa « renaissance » à la presse. Longtemps qualifié de « belle endormie », le fameux domaine viticole du Médoc est situé  sur les rives de la Garonne, à deux pas de Saint-Estèphe. Comme l’hôtel Païva, cette chartreuse XVIIe fut longtemps le rendez-vous chic et branché de l’intelligentsia et des grands propriétaires bordelais. Outre le vin, bien sûr, on y cultivait aux XIXe et XXe siècle une certaine idée de l’art de vivre, du raffinement et de la légèreté.

 

Tombé dans l’oubli à la fin du XXe siècle à la suite de divers rachats plus ou moins heureux, Loudenne, qui appartient désormais à la Maison Camus (cognac) et à un groupe de spiritueux chinois, vient de se donner les moyens de renouer avec sa splendeur passée pour retrouver son juste rang parmi les plus grands vins de Bordeaux. Pour cela les nouveaux propriétaires ont modernisé les chais, rajeuni l’image du château, développé l’œnotourisme haut de gamme et demandé à Philippe de Poyferré – un ancien de Ducru-Beaucaillou -, de prendre la direction du domaine. Ils envisagent aussi à terme une certification bio sur plusieurs parcelles.

 

“Produire un Médoc authentique”

Après nous avoir fait déguster de vieux millésimes de Loudenne dans la salle de bains de marbre puis dans la salle à manger de la Païva, Philippe de Poyferré explique son ambition : « Je ne veux pas produire un rouge consensuel mais un authentique Médoc typique de son appellation, avec une dominante très marquée de cabernet sauvignon. ». Même si le rouge représente actuellement une cinquantaine d’hectares (sur des sols argilo-calcaires et graves garonnaises), le blanc sec (12 hectares) doit aussi, selon Poyferré, devenir emblématique de l’exigence historique de Loudenne. Un objectif qui se traduit notamment par l’arrêt de la vente en grande distribution.

 

Trop tôt encore pour juger de ce virage donné par Philippe de Poyferré, arrivé à Loudenne en 2018 (« une année épouvantable pour la vigne !», maugrée-t-il). Les échantillons de blanc sec que nous avons dégustés (2015, 2016, 2017, 2018), à dominante de sauvignon et sémillon, présentaient des arômes d’agrumes et de miel, avec parfois des notes fumées. 2018, fermé et un peu vert, manquait encore un peu de complexité. Les rouges, élevés partiellement en fûts neufs, étaient quant à eux puissants et d’un beau grenat profond. Ils révélaient d’élégants arômes de fruits noirs, de vanille, une belle complexité et des tannins très présents, voire trop présents (car pas assez fondus) sur les millésimes les plus récents.

 

Affaire à suivre

« Nous nous sommes donné les moyens d’égaler voire de dépasser d’ici dix ans le niveau de qualité de Chasse-spleen ou de Maucaillou », affirme Philippe de Poyferré. Affaire à suivre, donc, et je ne choisis pas le mot « affaire » par hasard, puisque d’ici là, Loudenne, autour de 25 euros la bouteille pour les rouges et d’une quinzaine d’euros pour les blancs, devrait être dans sa catégorie l’un des meilleurs rapports qualité-prix du Médoc.

 

La renaissance du vin de Chambord (second épisode)

J’ai eu l’honneur, lors de ma récente visite pour la célébration des 500 ans du château de Chambord, d’être le premier journaliste à déguster le vin blanc fabriqué sur le domaine à partir des vignes replantées en 2015. Dans la cuisine de la ferme de l’Ormetrou, qui appartient au domaine de Chambord, Annie Bigot, la responsable de l’exploitation, Yann Sausseron, le vigneron, et moi-même avons sorti trois verres à pied estampillés du domaine et sorti d’un frigo une bouteille non étiquetée (la pose des étiquettes était prévue pour le samedi suivant). Une belle bouteille dite « à la baronne », ce modèle ayant été identifié dans la cave personnelle du maréchal de Saxe, maitre de Chambord au milieu du XVIIIe siècle.

Dégustation avec Yann Sausseron, le vigneron de Chambord.

Des arômes de fleurs blanches, de pêche et de miel

Une fois dans les verres, le vin révélait une robe jaune pâle et un joli nez de fleurs blanches, pêche et miel, typique de ce fameux cépage romorantin qu’affectionnait François Ier, et désormais emblématique de l’appellation Cour-cheverny. Même si ce premier vin plein de fraicheur et de charme, élevé en cuve inox, est à boire dans les cinq ans (car il est issu de jeunes vignes), cette dégustation est très encourageante. Si encourageante, même, que le domaine entend produire à terme des vins de garde et étoffer sa gamme avec un AOC Cheverny blanc mêlant sauvignon et orbois.

Le prix auquel est vendue cette première cuvée du 500 e anniversaire (30 euros) est à la mesure de l’événement qu’il symbolise, mais aussi de la rareté de l’offre : seulement 3 000 bouteilles et 400 magnums en vente pour cette année 2019. Le rouge, en revanche, à 17,50 euros, est plus abordable. Le bénéfice de cette vente étant affecté à l’entretien du vignoble et du château, cela pourrait inciter les visiteurs à ouvrir plus facilement leur portefeuille.

 

Une vigne quasi éternelle

Autre argument qui justifie ce prix : le vignoble du domaine de Chambord est entièrement conduit en bio, et les vins blancs qu’on y produit sont à leur manière – du moins pour certains – des trésors patrimoniaux. La moitié des pieds de romorantin qui y ont été plantés sont en effet issus de vignes qui auraient résisté au phylloxéra à la fin du XIXe siècle, et qui n’auraient jamais été greffées depuis. Une rareté absolue dénichée par Henry Marionnet, vigneron solognot fameux pour ses vins purs, sans soufre et non modifiés par l’homme. Reproductibles par marcottage, donc sans nécessité de greffe, ces vignes quasi éternelles seront encore là dans mille ans si elles ne connaissent pas d’incident de parcours, affirment les spécialistes. Ainsi, déguster le romorantin de Chambord, c’est non seulement se faire plaisir avec un vin bio très agréable à boire, mais aussi participer à la renaissance d’un patrimoine historique.

 

Doper l’œnotourisme

Même si certainsde vignerons alentour ont pu s’effrayer de cette royale concurrence, ils se consoleront peut-être en se disant aujourd’hui que la renaissance du vin au domaine de Chambord, ainsi que l’exposition « Chambord, l’utopie à l’œuvre » (1), devraient doper l’œnotourisme autour de ce château qui attire un million de visiteurs par an. De quoi faire marcher le commerce et, espérons-le, réconcilier tout le monde.

 

(1) Comment, lancée en 1519 par François Ier, la construction du château de Chambord déboucha sur la plus étonnante prouesse architecturale de la Renaissance française ? Quelle fut l’influence de Leonard de Vinci dans ce projet, et, 500 ans après, qu’inspire Chambord aux architectes du monde entier qui explorent les utopies du futur ? Vous avez jusqu’au 1er septembre pour découvrir, en même temps que le vignoble et les vins du domaine, cette passionnante exposition-anniversaire.

La renaissance du vin de Chambord (Premier épisode)

Si au jeu des mots je vous dis « Chambord », que me répondez-vous ? « François Ier » ? « Château de la Loire» ? Léonard de Vinci » ? « Renaissance » ? « Architecture » ? « Forêt » ? « Chasse » ? Bravo, vous avez tout juste… ou presque. Car bientôt, un nouveau terme vous viendra sans doute spontanément à l’esprit (mais aussi à la bouche) lorsqu’il sera question de Chambord : le mot « vin ».

J’ai justement profité du vernissage de l’exposition « Chambord, 1519-2019 : l’utopie à l’œuvre » commémorant le 500e anniversaire de ce château mythique, pour m’éclipser à l’heure du repas visiter le vignoble des lieux, recréé en 2015. L’occasion aussi de déguster la toute première cuvée de ce domaine hors normes.

 

14 hectares et 32 kilomètres de murs

Guidé par Annie Bigot, la responsable de l’exploitation viticole et l’une des meilleures connaisseuses du domaine, nous avons arpenté sous un frais soleil de printemps les quelque 14 hectares d’un seul tenant replantés dans l’esprit de ce qu’était le vignoble historique à la fin du XVIIIe siècle. Et cela vaut le coup d’œil.

Au milieu d’une mer de jeunes vignes, de bosquets et de prairies, apparaissent au loin, en second plan, les toits, tours et clochetons du château comme vous ne les avez sans doute jamais vus. Près de la ferme de l’Ormetrou, sèchent des planches de chêne de la forêt de Chambord qui serviront bientôt à la fabrication de tonneaux. Un domaine viticole marqué par l’Histoire, ceint de 32 kilomètres de murs de pierre et sans véritable équivalent à ma connaissance.

 

Renouer avec un patrimoine historique

Les liens entre Chambord et le vin ne datent pas d’hier, puisqu’on a commencé à y exploiter la vigne dès le Moyen Age. A l’époque, la plupart des nombreuses fermes du domaine possédaient en effet, outre leur potager, leurs champs et leurs prairies, de petits clos de vignes. A la fin du XVIIIe siècle, un vignoble de 5 ha est également planté en pinot noir sur le site de l’Ormetrou. Puis ce vignoble déclinera progressivement… jusqu’à ce que le directeur actuel décide de lui redonner vie.

Mais cette renaissance viticole à Chambord possède une autre particularité. En 1518, François Ier avait en effet importé de Beaune 80 000 ceps d’un raisin blanc qu’il affectionnait particulièrement, et qu’il avait fait replanter près de la bonne ville de Romorantin où le roi avait un grand projet architectural – vite abandonné – avec Léonard de Vinci. La tradition veut que ces 80 000 plants, désormais connus sous le nom de cépage « romorantin », aient survécu jusqu’à nos jours où ils sont exploités au sein de l’A.O.C Cour-cheverny.

En prévision du 500e anniversaire de Chambord, Jean d’Haussonville, le directeur général du domaine, décide donc en 2015 de faire replanter 14 hectares de vignes en cépage orbois ou menu pineau, gamay, pinot noir, sauvignon et… romorantin. Son objectif est bien sûr de produire un vin bio de qualité, mais surtout un vin de mémoire reflétant l’histoire, le patrimoine et la tradition dont il procède. Pour cela, il ne fallait évidemment pas chercher à copier les producteurs de la région, mais au contraire s’en démarquer… tout en intégrant l’appellation locale et en obéissant à ses normes. Une aventure complexe à laquelle ont collaboré des spécialistes de la vigne, bien sûr, mais aussi des conservateurs, des historiens, des administrateurs, des juristes, et même l’architecte Jean-Michel Wilmotte, qui édifiera l’an prochain sur la ferme de l’Ormetrou un chai flambant neuf. (Lire la suite dans le prochain post)

Les promesses des Bourgogne Côte d’Or

 

Pour étrenner la première cuvée des « Bourgogne Côte d’Or » depuis l’obtention de cette nouvelle  « dénomination géographique  complémentaire » en novembre 2017, les Bourguignons ont fait les choses bien. Déjeuner de presse à Saulieu au Relais Bernard Loiseau, mobilisation du ban et de l’arrière-ban (bourguignon, bien sûr !) des vignerons et sommités du cru. Mais surtout dégustation de 12 blancs et de 12 rouges affichant sur leur étiquette « Bourgogne Côte d’Or ». L’occasion de se faire une idée de ce que valent ces nouveaux venus.

 

De très bons rapports qualité/prix

La région compte à elle seule 84 appellations allant du simple Bourgogne jusqu’aux grands crus les plus prestigieux. Mais comme en France on aime bien compliquer les choses, ces fameuses «dénominations géographiques complémentaires», au nombre de 14 désormais, sont accolées à l’appellation «Bourgogne», ce qui donne par exemple «Bourgogne Côte chalonnaise», «Bourgogne Tonnerre»… et, depuis 2017, «Bourgogne Côte d’Or», désignant des vins uniquement produits dans ce département. Soit en gros dans les villages allant du Sud de Dijon jusqu’aux Maranges.

Une manière de satisfaire l’égo des vignerons et des élus locaux ? Une opération marketing ? Peut-être, mais aussi et surtout une reconnaissance de qualité, puisque ces dénominations géographiques imposent un cahier des charges plus strict (densité de plantation, rendements etc.) et une typicité des vins qui aident en principe le consommateur à écarter les Bourgogne trop peu exigeants. Et donc à dénicher, dans une région où les grands crus sont souvent inabordables, de très bons rapports qualité-prix (en général moins de 15 euros la bouteille).

Quarté gagnant

C’est justement le cas de quatre des 24 vins (un peu trop hétéroclites à mon goût) que j’ai dégustés ce jour-là. Tous millésimés 2017. D’abord le Bourgogne Côte d’Or blanc du Domaine Philippe Charlopin-Parizot, produit sur les sols argilo-calcaires de Marsannay. Des notes boisées discrètes qui donnent de la complexité sans masquer les arômes ni la minéralité du vin. Autre blanc réussi : le Clos de Monteux Monopole du Domaine Michelot, à Meursault. Bio (mais non certifié), cet assemblage de vins élevés en fûts et œuf de grès, avant de passer six mois en cuve inox, présente à la fois fraîcheur et subtilité, avec de belles notes d’agrumes malgré un boisé légèrement trop présent.

Terminons par deux rouges. Celui, en bio, et bientôt en biodynamie, de Cécile Tremblay, petite nièce du fameux vigneron Henri Jayer.  Ayant créé au début des années 2000 son propre domaine sur 4 hectares de la propriété familiale, l’étoile de cette vigneronne ne cesse de monter depuis. A juste titre. L’élégant Bourgogne Côte d’Or rouge du Domaine Cécile Tremblay, aux délicats arômes de cerise noire, est encore dans sa jeunesse mais devrait vite révéler tout son potentiel. A noter une fois de plus le Domaine Philippe Charlopin-Parizot qui séduit aussi en rouge avec son pinot noir gourmand aux tannins bien fondus. Des vins plaisir à la portée de tous.

A la découverte du Moutai : Episode 3 L’or blanc du baiju

 

 

Et si, pour régler la guerre commerciale avec les Etats-Unis, Xi Jinping invitait Donald Trump à prendre le verre de la réconciliation ? L’idée est séduisante, mais pas sûr que cela marche quand, dans ce domaine aussi, la Chine affiche une insolente réussite. Valorisé en bourse autour de 130 milliards d’euros, le groupe Kweichow Moutai pèse à lui seul plus que LVMH, pourtant numéro 1 mondial du luxe. Et figure parmi les plus grosses entreprises de la planète. Pas étonnant que les ouvriers de base du groupe soient quelques uns des mieux payés et des mieux traités de Chine, atteignant pas loin de l’équivalent d’un smic français de salaire mensuel, ce qui représente une petite rente pour un employé asiatique.

 

 

Plus spéculatif que les grands Bordeaux

Même si, officiellement, le flacon d’un demi-litre de Moutai est mis en vente autour de 200 euros lorsqu’il sort des chaines d’emballage de l’entreprise d’Etat, n’espérez pas en trouver à ce prix-là en Chine, y compris chez les revendeurs officiels. Si vous n’acceptez pas de payer plus, le commerçant invoquera une rupture de stock imaginaire. Dans ce contexte, tout ce qui touche au Moutai se transforme en or, puisque cet alcool est devenu autant, voire plus spéculatif, que les grands Bordeaux. Sous le sceau de l’anonymat, un revendeur confie : « Le simple fait de stocker plusieurs années des flacons, parfois obtenus par des filières parallèles ou grâce à des réseaux officieux, peut créer rapidement des fortunes personnelles. Rien d’étonnant à cela quand certaines cuvées collectors atteignent très vite des milliers d’euros. Donc moins on écoule de marchandise, plus on est potentiellement riche ». Si l’on ajoute à Moutai tous les autres baijiu vendus dans le monde, l’ensemble du marché représente à lui seul un chiffre d’affaire de 60 milliards d’euros par an. A comparer avec les 3 malheureux milliards que pèse notre cognac national.

L’or vert du tourisme

Paysage de la province très touristique de Guizhou, où est fabriqué le Moutai.

Or blanc du baijiu, mais aussi or vert du tourisme qu’il commence à drainer. Richissime, la petite cité de Maotai, avec seulement 30 000 âmes, vient d’inaugurer son propre aéroport et son immense palace un peu tape-à-l’œil au cœur de la ville. Objectif : accueillir une clientèle riche et huppée, aussi bien nationale qu’internationale, curieuse de mieux connaitre le Moutai, ses processus de fabrication, ses musées, ses producteurs ou ses boutiques nichées dans le dédale des belles maisons traditionnelles en bois et en pierre de la vieille ville. Mais ces touristes viennent aussi dans la région pour y prendre le bon air. Dans une Chine dévorée par la pollution, les montagnes de la province de Guizhou, à moins de trois heures d’avion de Shanghaï, attirent un public de plus en plus avide de nature et d’authenticité. Des valeurs sur lesquelles Moutai, à rebours du modèle capitalistique chinois, a bâti son succès, puisque la qualité de son alcool est le fruit d’un savoir-faire artisanal, d’un climat spécifique, d’un terroir préservé. Et de la lente action du temps.

A voir la mine grave et satisfaite de M. Wang, vice-président du groupe, lorsqu’il porte un toast et trinque avec moi avant de vider son verre cul sec, lon comprend que la longue marche de Moutai vers la gloire  – et les profits qui vont avec! – ne fait que commencer.

 

A la découverte du Moutai Episode 2 : le secret de la princesse volante

Elaboré à partir de sorgho rouge local et d’eau de la rivière Chishui (un affluent du Yang Tsé), le Moutai – réputé bio même si aucune norme claire n’est fournie ! – est produit dans une des dernières régions de Chine à peu près épargnées par la pollution. Il est aussi fabriqué de manière artisanale suivant un processus comptant parmi les plus complexes au monde. Neuf passages de vapeur, huit fermentations, sept distillations et un vieillissement minimum de quatre ans pour l’emblématique cuvée Feitian (littéralement « la princesse volante »), certaines jarres pouvant contenir des eaux de vie de plus de 80 ans ! Mais n’espérez pas en savoir beaucoup plus sur cette fameuse cuvée Feitan. Sa composition exacte relevant du secret d’Etat, toute question un peu trop poussée pourrait vite être assimilée à un acte d’espionnage.

 

Un trésor de plusieurs milliards d’euros

Sachez juste, lorsque vous achetez un flacon de Moutai, que l’année indiquée sur la céramique blanche n’indique pas le millésime de fabrication, mais la date de commercialisation. Pas étonnant quand chaque flacon est issu d’un savant assemblage de diverses années. Pour produire les différentescuvées de Moutai, des équipes de spécialistes vont puiser dans les centaines de jarres ventrues entreposées dans une cave spéciale gardée par l’armée chinoise elle-même. Au cœur de cette réserve magique que j’ai eu le privilège de visiter sous bonne escorte, sont alignées pas loin de 500 jarres qui représentent à elles seules un trésor de plusieurs milliards d’euros.

Titrant 53 °, le Moutai doit sa complexité aux 140 micro-organismes développés notamment lors de la fermentation. Il présente, selon les assemblages, des arômes de truffe, de cacao, de thé vert, de jujube, de noisette grillée, de zestes d’agrumes, de préparation médicinale, de baie de sureau, de sous-bois, de terre, voire de sauce soja. De quoi dérouter nos palais occidentaux, à commencer par le mien, même si au fil des dégustations, on finit par saisir toute la finesse et la subtuilité de cette alcool hors normes. A la vitesse à laquelle la Chine conquiert le monde, qui sait si, un jour, le Moutai ne sera pas aussi populaire en Europe que le whisky l’est aujourd’hui ? Déjà, à Paris, New York ou Genève, mais aussi à Lyon, Bordeaux et Marseille, les bar-tenders des plus grands établissements commencent à apprivoiser cet ovni. Ils tentent désormais, à travers des cocktails, de l’adapter aux goûts occidentaux, notamment pour leur clientèle jeune.

 

Mao buvait chaque jour son verre de Moutai

Le gouvernement chinois met aussi la main à la pâte pour promouvoir sa boisson nationale. Depuis que Mao, lors de la Longue marche, a fait étape dans la région où ses troupes ont soigné leurs plaies et leur moral avec le précieux alcool, ce « médicament » est devenu une arme diplomatique. Aujourd’hui, pas un chef d’Etat en visite officielle n’échappe à son minuscule verre (1cl) de Moutai, qu’il est prié d’ingurgiter cul sec. Mao d’ailleurs, à en croire la légende, a sacrifié à ce rituel jusqu’à sa mort, chaque jour que Marx fit. Mais jamais seul, car le Moutai doit se déguster en bonne compagnie.

Découvrez demain la suite (et la fin) de la saga du Moutai

A la découverte du Moutai (1/3) Episode 1 : l’alcool fort le plus mystérieux du monde

Au show Room de Moutai, une vitrine présente quelques flacons collectors, dont beaucoup dépassent les 10 000 euros.

Je profite de ce 5 février, jour du nouvel an chinois, pour vous poser une petite devinette : quel est le spiritueux le plus consommé au monde ? Whisky ? Rhum ? Cognac ? Vodka ? Gin ? Réponse : le baijiu. Le quoi ? Le baijiu (prononcer baï-djo), un alcool blanc titrant autour des 50 °, élaboré en Chine à partir de céréales (sorgho, blé, riz, riz gluant, maïs, pois…). Avec le thé, l’autre grande boisson nationale chinoise. Et un must absolu pour ce qui concerne l’empereur des baijiu : le Moutai (prononcer Mao-Taï), fabriqué par l’une des entreprises les plus prospères au monde: Kweichow Moutai. Et pour cause : certains vieux flacons peuvent s’arracher à plusieurs dizaines de milliers d’euros l’unité, le record étant de… 1,2 million d’euros le demi-litre !  Un comble quand le baijiu de base, lui, vendu en vrac et puisé dans d’immenses jarres en terre cuite, peut ne coûter que quelques euros le litre dans un pays où il est depuis des siècles présent sur toutes les tables, même les plus modestes.

Je vous propose donc, pour démarrer goulûment l’année du « cochon de terre brun », de partir à la découverte en trois épisodes de cet alcool qui commence tout juste à investir l’Europe et à faire tourner la tête des bar tenders. Une boisson hors normes qui nous révèle une Chine aussi méconnue qu’inattendue.

 

 Une passion très ancienne pour les alcools forts

Cette passion chinoise pour les boissons fortes fermentées remonte à près de 10 000 ans, comme je l’ai découvert en visitant le musée de la ville de Maotai, petite cité montagnarde perdue au fin fond du sud-est de la Chine subtropicale. Cette bourgade a donné son nom au précieux breuvage. Cerné par des jarres millénaires en bronze, j’ai été surpris d’apprendre dans ce musée que les lointains ancêtres de Confucius produisaient depuis toujours des boissons alcoolisées. Mais c’est vers 1500 avant J.-C. qu’une nouvelle technique dotée d’un nom barbare – la saccharification-fermentation parallèle – vient tout changer. Ce processus chimique naturel consiste à transformer les sucres complexes des céréales en sucres simples, alors même qu’a lieu la fermentation alcoolique. Ce système très élaboré fonctionne également grâce à l’action d’un champignon qui confère au Moutai ses arômes uniques.

L’ancêtre du Moutai, lui, n’apparait qu’en 135 avant J.-C. Nommée  Goujiang, cette liqueur connait si rapidement la gloire qu’elle est élevée au rang d’offrande impériale. Mais le baijiu produit sous l’appellation Moutai, donc tel qu’on le connait de nos jours, commence à faire la renommée de la ville il y a “seulement” trois siècles. Un nom aujourd’hui aussi célèbre en Asie que celui de Cognac en Occident. Car Moutai est à la catégorie des baijiu ce que Margaux est au gros rouge qui tâche. Un must que les milliardaires s’arrachent au prix fort, pour le plaisir de déguster ou de spéculer.

(Vous découvrez la suite de la saga du Moutai demain, dans mon prochain post.)

Truffe et Vinsobres : mariage de saison

 

Très belle année à toutes et à tous ! Et si nous la commencions de manière gourmande en profitant de la saison de la truffe (jusqu’en mars) ? J’étais justement l’autre soir à une dégustation en compagnie de vignerons de Vinsobres, dont plusieurs sont aussi trufficulteurs. Personnellement, j’ai toujours aimé cette appellation un peu méconnue qui se trouve, pour reprendre l’expression d’un ami, à « l’équateur » des côtes du Rhône, c’est-à-dire ni trop au nord ni trop au sud.

 

Une appellation qui monte

Un beau village sur les hauteurs de la Drôme provençale qui invite à l’œnotourisme. Des vins du soleil à la fois puissants et aromatiques, mais frais et faciles à boire, alliant en général Grenache, Syrah, Mourvèdre (le fameux GSM) et d’autres cépages du sud.  Des prix … sobres, le plus souvent en dessous de 12 euros. De plus en plus de jeunes producteurs convertis au bio (environ un tiers de l’AOP). Et des truffes, donc, cachées comme des diamants noirs sous les chênes verts, à deux pas du mont Ventoux. On comprend mieux pourquoi cette appellation ne cesse depuis dix ans de monter en qualité comme en notoriété. Et si certains ne la trouvent pas encore assez chère ou chic tant mieux, il y en aura plus pour les autres !

A Vinsobres, marier truffe et vin, ce n’est pas jouer les snobs mais apprécier sobrement un produit local tout en sacrifiant à un rituel ancestral. Entre deux bouchées de pain grillé au beurre de truffe ou au brie truffé, les tannins fondus et les arômes de fruits noirs se marient parfaitement face aux arômes de la truffe sans les masquer. Un vrai bonheur !

 

Un diner truffe pour deux à 50 euros

Ce jour-là, j’ai dégusté une vingtaine d’échantillons et pas loin d’une dizaine auraient mérité d’être signalés, mais je me contenterai de vous livrer mon tiercé gagnant au rapport qualité/prix particulièrement intéressant. J’ai privilégié les producteurs en bio (en l’occurrence tous trois sont en biodynamie) qui sont également, en ce qui concerne les deux premiers, trufficulteurs. Ces trois vins à dominante de grenache présentent une robe grenat et un nez de fruits rouges et noirs bien mûrs. Le domaine Chaume-Arnaud 2016 (12 euros) dénote de légers arômes de garrigue. Le domaine La Péquelette  2015 (12 euros) une touche florale et épicée. Le domaine Vallot Le Coriançon 2015 (8,50 euros) offre une élégante acidité.

Alors me direz-vous, tout cela est bien gentil mais la truffe n’est pas à portée de bourse du premier gilet jaune venu. Certes, et pourtant, n’importe quel amateur vous prouvera exemples à l’appui (un jour je vous donnerai ma recette de la brouillade !), qu’avec 50 grammes de truffe – soit environ 35 euros si on achète en groupe au producteur ou au marché de Richerenches -, vous pouvez vous offrir un diner de rêve pour deux. Si vous ajoutez le coût d’une bouteille de Vinsobres, le tout vous reviendra moins cher qu’une soirée à la pizzeria du coin. Peut-être une idée pour votre prochaine Saint-Valentin ?

Wine Calling : le rock du vin nature

 

Et si, pour inaugurer ce blog sur le vin, on commençait joyeusement et en musique ? Ça tombe bien, dimanche dernier j’étais au Festival Atmosphères de Courbevoie, près de Paris, à la projection-dégustation en avant-première de Wine Calling, le vin se lève. Un formidable documentaire rock sur les vins nature, qui sort en salle le 17 octobre.

Prenez une guitare électrique (ou plusieurs !), les paysages sublimes des vignobles du Roussillon et quelques familles de néo-vignerons à fond les ballons (de rouge !) sur leur désir de faire des vins les plus naturels possible. Donc des vins sans soufre (ou presque), sans engrais ou produits chimiques de synthèse, et avec un minimum de technologie. Ajoutez-y une armée de gosses, de chiens, de chats, un cheval de trait, quelques galères, une poignée de doutes (salutaires !), beaucoup d’entraide, une grosse dose d’enthousiasme, quelques fêtes mémorables. Et vous avez, en musique, un résumé bien balancé de ce que peut être cette vague des vins nature qui est en train de déferler partout dans le monde. Et qui secoue actuellement le petit monde viticole.

Retour sur terre

Le désir d’authenticité, de sincérité, est la clef de ce mouvement qui s’insurge contre le “vinibusiness” et l’usage abusif de la technologie comme des pesticides. Plutôt qu’un retour à la terre, un retour sur terre pour ces viticulteurs engagés qui osent prendre des risques et veulent en finir avec des vins marketés ou bodybuildés se ressemblant de plus en plus. Dans Wine calling, la bande des joyeux vignerons nature n’utilise en général que des levures naturelles 100 % indigènes, quasiment aucun additif et refuse de filtrer son vin ou de le coller (c’est à dire d’enlever les particules solides avec un agent dit de « collage » du type blanc d’œuf).

Résultat : des vins frais, jeunes, vifs, pleins de caractère, souvent effervescents, légèrement troubles et au puissant goût de fruit. Du vin brut et nu, comme on a pu le faire durant des siècles lorsque la technologie moderne n’existait pas encore. Des vins si différents qu’ils nécessitent de ré-envisager tout ce que nous avons appris sur les canons de la dégustation, ou sur l’idée de ce qu’est un « bon vin ». Une révolution culturelle pour nos papilles, mais aussi pour notre cerveau, qui ne se fait donc pas en un jour, et qui mérite d’être accompagnée par des amateurs éclairés.

Un manifeste gouleyant et musical

A la sortie de la projection, j’étais invité à animer autour d’un verre un débat sur ce documentaire. Dans l’assemblée, tout en dégustant au soleil un beau Cahors (Clos Troteligotte, produit en biodynamie, que je vous recommande), nous étions une grosse cinquantaine et avions tous une formidable patate. Il est vrai que ce manifeste gouleyant et musical du réalisateur Bruno Sauvard est la meilleure pub que l’on puisse faire pour les vins nature, même s’il oublie parfois de nous rappeler que derrière ces ovnis de la viticulture, il y a parfois à boire et à manger (c’est le cas de le dire !). Le terme de « vin nature » n’étant pas règlementé, derrière cette appellation, on trouve souvent des vignerons exigeants, inventifs, créatifs… et parfois une poignée d’arnaqueurs qui surfent sur la vague en vendant hors de prix des produits qui risquent de vous dégoûter à tout jamais de recommencer l’expérience nature.

Alors juste un petit conseil pour finir : saoulez-vous de rêves bachiques avec Wine Calling puis filez déguster un vin nature… soigneusement choisi par un vrai caviste ou dans un bar à vins de confiance.

A la vôtre !