Les infrastructures de la démocratie sous attaque

David Gubler, 2012, Creative Commons
David Gubler, 2012, Creative Commons

Lors d’une pause dans une réunion de chercheurs à Berne, un collègue suédois a tressé hier les louanges des chemins de fer suisses. J’ai entendu ce refrain très souvent de la part de visiteurs étrangers. Ils ont raison bien sûr. Ce n’est pas une question triviale: ils mettent le doigt sur une question plus générale et importante. C’est le fait que la démocratie est une affaire d’infrastructures matérielles et pas seulement de système politique. Or, ces infrastructures sont aujourd’hui sous attaque de la part de milieux politiques engagés dans une croisade idéologique et de managers à courte vue.

Infrastructures et démocratie

Prenons un peu de recul pour mieux saisir ce qui est en jeu. L’invention de la démocratie en Grèce ancienne repose sur un accès égal des citoyens à l’agora, c’est-à-dire à un espace public de débat politique. Cette logique d’accès égal à un espace public se retrouve dans la formation de la Suisse moderne. Le réseau de chemin de fer et le réseau postal ont au XIXe s. unifié le territoire autour d’infrastructures communes et désenclavé des aires périphériques. Ils ont renforcé l’intégration des citoyens dans un territoire commun. Au XXe s. ces infrastructures de la démocratie helvétique ont été complétées notamment par les autoroutes et les télécommunications. La SSR en particulier a créé un espace commun d’information et de divertissement qui a donné accès à des références partagées. Les fonds publics ont permis une certaine indépendance de la radio et de la télévision par rapport à des intérêts particuliers et ainsi une formation de l’opinion nécessaire au fonctionnement de la démocratie. Dans une période de montée des populismes et de croissante indifférence par rapport aux faits, nous devrions mesurer l’importance de cette infrastructure.

Myopie gestionnaire et attaques idéologiques

Or, ces infrastructures sont sous attaque. La direction des CFF évoque ainsi la disparition de l’Abonnement Général, une merveille de coordination nationale et le symbole de la qualité de cette infrastructure, en raison de leur vision étroitement gestionnaire de leur mission. Des membres de l’UDC et du PLR se sont eux lancés dans une croisade contre la SSR avec l’argument purement idéologique qu’il s’agirait d’un monopole (ce qui n’est pas le cas) à ouvrir davantage à la concurrence. Ce qui est en jeu ici ce n’est pas la défense d’un Etat fort, mais la préservation d’infrastructures cruciales. Mon collègue suédois, venant d’un pays qui n’est pas connu pour être ultralibéral, savait bien de quoi il parlait lorsqu’il me chantait la qualité des trains suisses. En Suède, la qualité des chemins de fer s’est fortement dégradée avec leur partielle privatisation ces dernières années. Comme souvent, les coûts – l’entretien des rails et les lignes peu rentables – y ont été socialisés et les profits – les lignes rentables entre grandes villes – privatisés. Et cela conduit à un ré-enclavement des régions périphériques du pays. Et c’est ainsi que la démocratie recule.

Ola Söderström

Ola Söderström est professeur de géographie sociale et culturelle à l'Université de Neuchâtel. Il observe les villes en mouvement depuis 25 ans, quand sa curiosité ne le mène pas ailleurs...

Une réponse à “Les infrastructures de la démocratie sous attaque

  1. Oserais-je vous suggérer d’aller au bout de votre réflexion en incluant dans les infrastructures les centrales nucléaires, bien public si mal géré qu’on envisage de faire passer les citoyens à la caisse pour payer leur démantèlement ?

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