Urbaniser la culture: le Pôle muséal à Lausanne

Le Pôle muséal, prévoyant de rassembler trois musées à proximité immédiate de la gare de Lausanne, connaît un développement réjouissant. Il était parti avec quelques difficultés. La parcelle étroite qui accueille le projet n’est a priori pas simple à aménager et le projet choisi pour le premier musée qui y déménagera, celui des Beaux-Arts (MCBA), faisait craindre, dans sa première version du moins, une vision un peu passéiste de l’espace muséal. Depuis, nous sommes passés à une autre étape prometteuse et à une autre échelle, celle du quartier culturel, qui n’a pas encore de nom officiel, mais qui ne s’appellera bientôt plus “Pôle muséal”. Tentons donc de décortiquer ce changement d’échelle ou cette “urbanisation de la culture”.

Du musée au quartier

D’abord, le second bâtiment, qui accueillera le MUDAC et le Musée de l’Elysée, est plus aérien, plus invitant, que le premier. Le visiteur n’est pas confronté à une cathédrale de l’art (impression donnée par le MCBA première mouture) mais convié à une relation moins intimidante, plus intime et complice avec les œuvres et les expositions. Ensuite, l’esplanade centrale donne une respiration, de l’ouverture à un espace qui pourrait être étriqué. Enfin, il est prévu à terme d’installer une série d’équipements et d’activités diverses – commerces, studios d’artistes, crèche, etc. – pour faire vivre le pôle devenu quartier. Autrement dit, le projet est de créer une zone multifonctionnelle et d’y amener ainsi de l’urbanité (dans ma définition: de la densité, de la diversité et de l’espace construit de qualité). Le projet en germe ici – qui est à saluer – est de créer un morceau de ville supplémentaire, plutôt qu’une zone qui ne serait fréquentée qu’à certaines heures et par certaines population en raison de sa spécialisation fonctionnelle.

Eviter la commercialisation

Ce qui est également réjouissant dans cette évolution du projet c’est la constellation d’acteurs qui le porte. Je pense en particulier au rôle accrû de fondations à but non lucratif. La Fondation Leenaards s’est en effet d’abord engagée à financer la transformation des anciennes arcades puis une zone de promotion culturelle. L’investissement d’acteurs de ce type est important parce qu’un quartier culturel peut aisément connaître une dérive commerciale où le nombre de visiteurs, leurs nuitées à Lausanne, leurs consommations de produits dérivés des expositions etc. deviennent l’objectif prioritaire de l’opération.  Depuis la popularisation du fameux effet Bilbao – lié à l’installation du Guggenheim dans une ville en déclin économique – les promoteurs de projets culturels ont en effet souvent tendance à oublier que la vocation première de la culture n’est pas de booster l’économie locale. Tout comme la vocation première des musées n’est pas d’attirer des touristes et de vendre des sacs Andy Warhol. La vocation d’un musée est patrimoniale – conserver, présenter des collections. Elle est aussi de proposer une interprétation de la vie contemporaine, de lui donner un sens. Grâce à ces choix stratégiques et à l’implication d’institutions à but non lucratif, on peut donc espérer que les futurs visiteurs du quartier culturel lausannois ne seront pas assignés à un rôle de consommateur devant rentabiliser des investissements dans la culture, mais pourront y venir pour partager une expérience, réagir et interagir.

Du quartier à l’agglomération

Il y a enfin une troisième échelle de l’urbanisation de la culture, outre celle du bâtiment et du quartier, qui est celle de l’agglomération, lausannoise dans ce cas. Lorsqu’on déménage et rassemble des musées dans un même lieu, on crée également un vide ailleurs. Un musée est en effet un foyer, un centre – certes plus ou moins actif – dans un quartier. En France, en raison de l’existence d’un milieu associatif important qui promeut l’accès pour tous à l’art et à la culture, mais également en raison de fortes disparités socio-économiques, il y a une sensibilité importante à cette question. Cela se traduit dans plusieurs cas par une volonté de décentralisation, de distribution dans l’agglomération des équipements culturels. En Suisse, ce milieu associatif est moins présent et les disparités socio-économiques moins fortes. Cela explique sans doute qu’il y ait peu de sensibilité à ces effets potentiellement négatifs du regroupement des institutions culturelles. Toutefois, il serait sans doute utile de prendre en considération davantage à l’avenir, en Suisse aussi, cet envers des quartiers culturels. Souhaitons donc que ces développements prometteurs du Pôle muséal se réalisent et que la réflexion sur une urbanisation de la culture se poursuive dans les prochaines étapes du projet.

 


Photo: L’esplanade du futur pôle muséal (© projet Pôle muséal, Lausanne / Estudio Barozzi&Veiga, Barcelone)

Ola Söderström

Ola Söderström est professeur de géographie sociale et culturelle à l'Université de Neuchâtel. Il observe les villes en mouvement depuis 25 ans, quand sa curiosité ne le mène pas ailleurs...

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