Notre démocratie à l’école du populisme ukrainien?

Longtemps je pensais que le système politique ukrainien actuel était un embryon encore frêle d’une démocratie à l’occidentale. Mais le climat politique actuel me pousse désormais à émettre une hypothèse inverse: et si ce triste spectacle était en fait un signe avant-coureur de ce qui nous attend à l’ouest?

Oui, ceci est bien une affiche de campagne de Ioulia Timochenko en 2010. Elle y dit “Je vais griffer pour l’Ukraine”.

Le système politique Ukrainien est un univers passionnant où presque tout est possible, du flyer à l’assassinat en passant par la manifestation où tous les participants sont rémunérés. En 2010, j’avais couvert avec passion l’élection présidentielle où Ioulia Timochenko, flanquée d’un tigre blanc et de sa fameuse tresse sur ses affiches prétendait être l’incarnation et la gardienne de la culture ukrainienne. Une campagne qu’elle perdra contre Viktor Ianoukovych dont le message se résumait à accuser ses opposants de tous les maux gangrenant le pays, à commencer par la crise économique.

Une des choses qui marque dans la démocratie Ukrainienne, c’est l’absence criante d’idéologies. Les partis sont toujours associés à un chef charismatique, parfois jusque dans le nom. D’une élection à l’autre, les groupes se font et se défont, suivant les nombreux retournements de vestes de leurs chefs. En lieu et place d’un programme basé sur des idéologies classiques (libéral / socialiste / démocrate chrétienne / écologiste etc.), l’offre politique se résume à des promesses démagogiques variant au gré des sondages. De meilleures routes un jour, des subventions sur le prix de l’énergie un autre, augmenter les retraites toujours… Les retraites, ça marche toujours! «On pourrait échanger les programmes de Ianoukovitch et de Timochenko, personne ne le remarquerait.» nous expliquait un politicien ukrainien lors d’un reportage pour l’Hebdo en 2010. C’est toujours valable avec la plupart des politiciens contemporains.

Ironie du sort, le seul parti qui puisse se prévaloir d’avoir une ligne idéologique assez claire et de s’y tenir au fil des ans, ce sont les ultra-nationalistes de Svoboda (Liberté).

En observant ce triste tableau il y a quelques années j’en concluais que la jeune démocratie ukrainienne en était à un statut embryonnaire et que progressivement, des partis basée sur des idées plus que sur des chefs émergeraient. J’espérais qu’après une décennie, la démocratie ukrainienne offre un spectre d’opinions comparable à d’autres systèmes proportionnels occidentaux. L’apparition de jeunes mouvements comme Democratic Alliance au financement transparent et aux membres bénévoles me donnait même une once d’espoir face aux grands partis semblant exister avant tout pour procurer une immunité parlementaire à des hommes d’affaires.

Mais l’actualité récente me fait désormais profondément douter du sens de l’évolution. Est-ce l’Ukraine qui va «occidentaliser» sa démocratie ou est-ce plutôt nous qui nous glissons chaque année un peu plus dans la politique spectacle?

11 décembre 2015, le premier ministre se fait empoigner par un parlementaire, déclenchant une violente bagarre
11 décembre 2015, le premier ministre se fait empoigner par un parlementaire, déclenchant une violente bagarre

On rit volontiers des parlementaires qui se battent comme dans une garderie à la Verkhovna Rada (le parlement ukrainien), mais nos partis traditionnels alignent pourtant toujours plus leurs programmes sur les priorités et propositions absurdes des partis les plus extrêmes. Nos voix soutiennent des initiatives qui jouent sur des sentiments passagers et irrationnels, et on laisse l’information se transformer en une espèce de spectacle humoristique où l’on confond talent politique et capacité à humilier ses contradicteurs.

Trump et Sanders aux Etats Unis, les initiatives populistes de droite et de gauche chez nous, nos voisins français qui se laissent dicter l’agenda politique par le Front National, sans même parler des voisins de l’est ou du nord où le bilan n’est guère plus reluisant… Le politicien de 2016, on le veut fort en gueule. Une gueule capable de déverser au kilomètre des promesses dignes d’un vendeur d’aspirateurs au télé-achat.

Un débat démocratique sain et constructif ne génère pas de buzz sur youtube ou des millions de hits sur les sites de nos journaux, mais on n’a hélas pas trouvé d’autre moyen d’apporter des réponses intelligentes à des questions complexes.

Tant qu’à plagier les populistes, les partis traditionnels seraient bien inspirés bien de copier leurs méthodes pour mobiliser leurs électeurs plutôt que leurs programmes politiques. Quant à nous autres, citoyens, il est vain de critiquer leur emprise tant que nous jouons systématiquement leur jeu en relayant leurs thématiques biaisées et en concevant les solutions aux problèmes uniquement au travers des prismes qu’ils nous proposent. Si le populisme gagne du terrain, c’est à nous qu’il revient de différencier politique et spectacle, service public et coup de pub. En Ukraine, beaucoup disent qu’«on a le gouvernement qu’on mérite». J’espère de tout coeur qu’ici comme là-bas, nous méritons mieux que des politiciens qui se tapent dessus.

Accusé d’être un corrompu notoire par Mikheil Saakachvili, le ministre de l’intérieur ukrainien Arsen Avakov lui jette un verre d’eau. 15 décembre 2015

 

Niels Ackermann

Niels Ackermann

Niels Ackermann, photoreporter, co-fondateur de l’agence lundi13, vit entre Kiev et Genève. Il produit depuis 2007 des reportages pour les principaux titres de la presse internationale. Ses travaux actuels visent à donner une image nouvelle et positive à I’Ukraine, trop souvent associée à des clichés exagérément négatifs.

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