Des films ruinés par le mobile

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Période cannoise oblige, parlons de cinéma. Mais au lieu de se demander comment le numérique, ses interfaces et ses tuyaux pourraient révolutionner le septième art, regardons la place du téléphone mobile dans les films. À ce sujet, le philosophe italien Maurizio Ferraris observait, il y a une dizaine d’années, que “l’absence de [téléphone] mobile rendait possibles des situations de suspense extrême, parce qu’un personnage ne pouvait prévenir l’autre de quelque fait décisif.” Dans son ouvrage au titre sec de “T’es où?”, dans lequel il s’interroge sur le portable, il décortiquait ainsi comment des objets techniques auraient pu ruiner des scènes cinématographiques.

Pour Ferraris, Indiana Jones – Les aventuriers de l’Arche perdue plus précisément – nous offre un cas d’école, avec la scène de combat entre Indy et un costaud armé d’un cimeterre. Lequel, après une impressionnante démonstration de force se fait tout simplement abattre à coup de pistolet. Ferraris se sert de ce cas pour indiquer en quoi un objet technique peut venir modifier un récit, et faire paraitre des situations nouvelles totalement absurdes. Il se demande ensuite comment un objet technique contemporain, tel que le téléphone mobile, pourrait infléchir toutes sortes de scènes. Il cite en particulier la façon dont un échange téléphonique aurait pu infléchir la scène finale de Docteur Jivago… dans lequel (feu) Omar Sharif aurait pu finalement rejoindre sa Lara.

C’est d’ailleurs un raisonnement assez courant aujourd’hui. L’écrivain Sud-Africain John Coetzee, dans un échange épistolaire avec Paul Auster, s’interrogeait ainsi plus largement sur la place du mobile dans la narration :

“The presence/absence of mobile phones in one’s fictional worlds is going to be, I suspect, no trivial matter. Because so much of the mechanics of novel writing, past and present, is taken up with making information available to characters or keeping it from them, with getting people together in the same room or holding them apart. If, all of a sudden, everyone has access to more or less everyone else – electronic access, that is – what becomes of all that plotting?”

Ce questionnement, aussi léger soit-il, ne se cantonne pas aux réflexions d’écrivains, puisque j’ai pu entendre des considérations similaires dans une étude en cours sur les usages du smartphone. Dans une version plus pragmatique, il s’agit par exemple de proposer une relecture du cinéma en se demandant comment des films et des scènes mythiques aurait bénéficié ou aurait été “ruiné” par les usages du téléphone mobile dans ses différentes incarnations. Dans quelle mesure Forest Gump aurait bénéficié d’un mobile ? Qu’aurait fait Tony Montana avec un smartphone ? Et Chaoz? Comment un iPhone aurait-il pu changer le déroulement de Retour vers le Futur ?

À tel point que j’ai même vu certains chercher à donner un nom à cette pratique (une uchronie cellulaire? une mobuchronie ?). S’il s’agit d’un sujet de conversation jouissif et amusant, d’une belle matière à conversation pour l’apéro, c’est aussi une forme légère de réflexivité par rapport à nos pratiques; une perspective curieuse pour saisir la place occupée par un tel objet technique au quotidien. Il faudrait se pencher sur ces diverses questions, proposer une relecture du cinéma en se demandant comment des films et des scènes mythiques aurait bénéficié ou aurait été “ruiné” (d’où le titre) par les usages du téléphone mobile dans ses différentes incarnations. Cela dresserait une sociologie fascinante de cet objet technique.

Nicolas Nova

Nicolas Nova est cofondateur du Near Future Laboratory, une agence de prospective et d’innovation, et professeur à la HEAD – Genève, où il enseigne l’ethnographie, les cultures numériques et la prospective.

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