Äppärät-reverie : le nez dans le smartphone

Dans son roman “Super Sad True Love“, l’écrivain étasunien Gary Shteyngart utilise le terme “äppärät” pour faire référence à une sorte de smartphone/tablette d’un futur proche, caricature de ce que sont nos terminaux mobiles d’aujourd’hui. Dans cette comédie d’anticipation – il s’agit d’un mélange de ces deux genres – l’auteur semble prendre un plaisir tout particulier à décrire comme cet appareil bourdonne, produit de sons étranges comme s’il était en train de réfléchir, et semble globalement faire l’objet d’un culte invraisemblable.

En parlant d’une des protagonistes qui a le regard continuellement vissé dans cet appareil, il a cette formule fascinante “d’äppärät reverie” (“Shu descended into another äppärät reverie“). Dans son roman an anglais, Shteyngart utilise ce terme pour décrire l’expression faciale si spécifique et révélatrice de l’usage du smartphone. Le mariage d’un terme aux sonorités vaguement germaniques et le “reverie” anglais, provenant du français, est une manière originale de davantage décrire l’état mental de la personne utilisant l’appareil que la déformation du visage qu’il entraine (pencher la tête vers le bas).

smartphoneface

Cette expression du visage, cette posture, on la connait tous. On l’observe quotidiennement lorsque l’on est entouré d’usagers de téléphones mobiles, dans les rues, dans les transports publics, sur un quai de gare, voire à la maison. Comme la cycliste suédoise arrêtée en plein carrefour dans l’image ci-dessus prise à Stockholm il y a quelques mois, le nez plongé dans l’appareil. Elle est au fond un peu ici, un peu ailleurs.

Moins ostentatoire que le fait d’imposer une conversation téléphonique bruyante à l’entourage, la contemplation de l’écran du terminal est une manière de s’extraire de l’espace partagé. De ce point de vue, l’äppärät reverie est une manière éventuellement  plus poétique de parler de ce que l’on nomme ailleurs “iHunch” ou, plus prosaïquement,  “Smartphone Face”; un terme décrit par le Urban Dictionary de la manière suivante :

smartphoneface

 

Ce comportement – cette manière de s’extraire de l'”être ensemble” d’un espace partagé – fait débat. Comme le prouvent différents ouvrages parus ces derniers temps, avec en particulier ceux de la psychologue Sherry Turkle. Dans “Alone Together: Why We Expect More from Technology and Less from Each Other” et dans le livre suivant, cette dernière indique comment les usages compulsifs du smartphone “mettent en péril les bienfaits d’une certaine solitude, nécessaire à la construction de soi”. Si son travail est discuté et discutable, son propos rencontre un certain écho chez les “partisans de la déconnexion“. Dans le même ordre d’idée, on retrouve ces arguments chez le sociologue français David Le Breton récemment interviewé dans les colonnes du Temps . Lequel expliquait pourquoi le besoin de nous effacer était aussi urgent que vital “dans un monde de contrôle, de vitesse, de performance, d’apparences”. Le Breton décrivait ainsi l’importance d’activités telles que la méditation, la marche, le jardinage, voire la lecture. L’entretien stigmatisait également les technologies de l’information et de la communication, en soulignant la manière dont celles-ci sont une des causes du sentiment d’accélération et du besoin de disparaitre.

Autrement dit, chez Turkle et Le Breton, il n’y aurait pas de rêverie dans “l’äppärät-reverie”, point de vitale disparition de soi avec un smartphone. Or, si ces propos ne sont pas forcément absurdes dans certains cas, ils manquent de nuance. Pourquoi le jardinage à la truelle, ou la lecture reposante d’un polar relèveraient-ils d’une solitude constructive, alors que se plonger dans un tumblr ou un blog serait de la pure compulsion ? Par ailleurs, mes propres entretiens avec des utilisateurs d’un jeu tel que Candy Crush (qui ne m’intéresse personnellement guère) m’ont montré que le choix d’y jouer relevait justement d’une envie de s’extraire du contexte environnant, de se laisser aller à des actions certes répétitives, mais qui offrent un sas entre le travail et le domicile. Et, au fond, est-ce que l’on peut jardiner dans les transports en commun ? Il est ainsi difficile d’opposer des activités qui ne sont pas toujours interchangeables. Suivant qui l’on est, nos activités professionnelles ou notre lieu de vie par exemple, l’influence des usages de ces dispositifs ne sera pas la même.

De plus, lorsque l’on lit Le Breton en particulier, on a vite l’impression d’une méconnaissance de qui fait la complexité des interactions avec le smartphone. Quand celui-ci indique que “les touristes pianotent en permanence sur leur portable pour dire à leurs proches «c’est génial»”, on se demande s’il est allé regarder les écrans en question, s’il est allé échanger avec lesdits touristes. Sans conteste, de multiples voyageurs se comporteront de cette manière (avec des propos peut-être proches de ceux envoyés sur les cartes postales ou échangés dans les cabines de téléphones auparavant), mais est-ce qu’il n’y a pas d’autres usages lorsque l’on est en voyage ? Entre la prise de vues qui ne sont pas toutes des selfies, la consultation d’informations historiques, les utilisations du smartphone sont variées. Le Breton qui critique le fait qu’il n’y ait “plus besoin de journal intime” devrait se plonger dans certains de ces appareils pour voir surgir toutes sortes d’assemblages de notes, d’enregistrements audio, voire de dessins.

Alors certes tous les usagers de mobile ne font pas cela, mais c’est du coup une autre question qu’il faut aborder. Plutôt que de rejeter cet objet technique en bloc, il serait plus pertinent de s’interroger sur comment leurs usages influent sur le voyage, l’amitié, l’empathie, les manières de converser; tout en se demandant pour qui et dans quels contextes ces changements sont problématiques. Sans tomber dans le simplisme en prônant l’utilisation d’applications smartphone de relaxation, il serait plus intéressant d’échanger avec les usagers d’äppärät pour saisir comment suivant les contextes, les moments de la journée, les fonctionnalités utilisées, le numérique est perçu comme tantôt libérateur, tantôt énervant, tantôt amusant, tantôt insupportable. Et de comprendre que leur rêverie n’est peut-être pas celle de ces chercheurs.

 

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Nicolas Nova

Nicolas Nova est cofondateur du Near Future Laboratory, une agence de prospective et d’innovation, et professeur à la HEAD – Genève, où il enseigne l’ethnographie, les cultures numériques et la prospective.

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