Faire face à la communautarisation de la liberté d’expression

Dans «De la liberté», John Stuart Mill défend l’idée qu’empêcher un individu d’exprimer son opinion, même si elle est abjecte, c’est un vol fait à l’humanité. Il voit la liberté de parole et le débat public comme des biens collectifs. Pour lui, la censure est pire que les dégâts engendrés par la parole. Monique Canto-Sperber rappelle (1) qu’en 1859, quand Mill théorisait sa défense d’une société qui laisse les opinions s’exprimer, la réalité de la liberté d’expression était bien différente de celle que nous connaissons. Il régnait une homogénéité d’opinion inimaginable de nos jours. Malgré leurs désaccords, les rares personnes qui avaient un accès à la parole publique le faisaient avec les mêmes codes de parole communs, une convenance et une civilité partagée. Ils se basaient sur des sources d’informations «officielles» connues de tous. Le rejet en bloc des propos faux et violents était une évidence.

Camille Dejardin (2) explique que la réflexion de Mill sur la liberté d’expression vise, à l’époque, à optimiser cette possibilité nouvellement acquise, tant du point de vue individuel que collectif, afin qu’elle serve la liberté. Pour le philosophe anglais, cette liberté doit permettre et tolérer l’expression d’idées audacieuses et novatrices, qui contribuent au dynamisme de la société et sans laquelle il n’y a pas de progrès possible dans le domaine des idées ou de la science. John Stuart Mill postule que toute idée est bonne à prendre pour stimuler le débat, et se prononce donc pour une liberté d’expression totale. Mill est un défenseur d’une liberté totale d’expression non pas principalement au nom de la liberté individuelle, mais surtout en vertu de l’utilité qu’elle peut avoir pour l’humanité tout entière.

Ce concept historique libéral de liberté d’expression est-il adapté aux réalités contemporaines? Intéressons-nous tout d’abord à ce qui a changé. D’une société verticale, qui distribuait la parole avec prudence du haut vers le bas, nous sommes passés à un monde horizontal, où chacun est potentiellement un média en quelques clics, grâce aux nouveaux moyens de communication. Sur les réseaux sociaux, seuls de légers mécanismes – comme le fait d’avoir un compte «officiel» – nivellent encore les opinions. Le filtre de l’accès à la parole s’est largement élargi. Corollaire de cette démocratisation technologique de l’accès à l’expression publique, nous avons assisté à une remise en cause du statut d’experts et à la disgrâce de certains anciens «gardiens» de la parole publique, comme le journalisme ou la politique.

Le libéralisme s’intéresse historiquement à abattre des rentes. Une rente est une situation privilégiée obtenue autrement que par le mérite. A priori, l’accès universel à la parole est donc un acquis libéral qu’il s’agit de défendre. Surtout s’il se fait au détriment de personnes qui la monopolisaient sans mérite. Toutefois, cette révolution doit s’accompagner d’une mise à jour intellectuelle pour réellement encourager la liberté d’expression. Car pour diverses raisons, cet accès quasi universel à la parole semble avoir libéré des pulsions liberticides qui pourraient mettre en danger cet acquis.

L’évolution de la définition du pluralisme est une autre évolution qui symbolise la différence entre la liberté d’expression «historique» et celle que nous vivons. Du temps de Mill, les désaccords portaient sur des opinions. Le pluralisme était alors impersonnel, car une opinion pouvait être défendue par toute personne qui la jugeait convaincante.

Aujourd’hui, les revendications dépassent l’opposition d’opinions, et laissent bien souvent place à une «communautarisation» de la parole et une «assignation à résidence identitaire» des opinions. Si par le passé, il était possible de s’engager pour une position par conviction ou en raison de son expertise en la matière, cette démarche est remise en cause, car certains activistes jugent que pour parler d’un thème, il faut l’incarner. Ainsi, il faudrait être issu d’une minorité pour comprendre ce qu’elle vit et avoir le droit d’en parler.

Les sociétés libres font face à une «privatisation» communautaire des sujets qui peuvent faire l’objet de discussions publiques. Certains mouvements jugent pertinent d’instaurer une sorte de principe de précaution à leur égard, en empêchant de façon préventive une opinion qu’ils jugent néfaste de s’exprimer à leur sujet, en faisant annuler des conférences. De plus, lorsqu’une position leur déplaît et qu’elle parvient malgré tout à s’exprimer, au lieu de présenter des arguments, il est désormais laissé place à l’indignation et à l’invective publique sur les réseaux sociaux.

Des minorités actives parviennent ainsi à faire disparaître des opposants du champ du débat. Quand une opinion adverse craint de s’exprimer, la pluralité des opinions n’est plus seulement remise en question, elle est blessée.

Cette évolution met à mal un pilier central de la liberté d’expression. Celui d’une rationalité communément reconnue comme étant nécessaire pour débattre ensemble d’un thème. La fin de ce «langage de débat commun» reviendrait à morceler la société en divers îlots qui cessent de chercher à s’approcher de la vérité ensemble. Faire reposer le débat public sur l’identité ou le ressenti des personnes qui ont accès à la parole publique est contraire à l’idée libérale qui accorde de l’importance aux arguments et non au messager. L’ironie étant que ce développement illibéral n’était possible que dans un cadre libre, qui permet à toutes les idées d’émerger.

Si par le passé, la censure était principalement exercée par l’Etat, elle vient, dans les sociétés occidentales, désormais avant tout de la société civile. La tyrannie de ces minorités doit trouver sur son chemin une défense renouvelée de l’importance d’un débat public se basant sur des valeurs communes, comme la rationalité et un retour en force de l’expertise. Mettant fin au relativisme qui confond le fait de donner à chacun accès à l’expression et l’obligation de devoir respecter sans contradiction les inepties prononcées. Car si l’indignation est un moteur qui peut mobiliser des sociétés, elle doit rester une étape vers la rationalité, et non la remplacer. Ce sursaut est nécessaire si nous voulons éviter, comme l’exprime l’image de François Sureau (3), que l’air de la liberté se raréfie.

1. Dans «Sauver la liberté d’expression», Albin Michel (2021)

2. Dans «John Stuart Mill, libéral utopique», Gallimard (2022)

3. Dans «Sans la liberté», Gallimard (2019)


Une première version, plus courte, de ce texte a été publiée initialement par L’Agefi

Remarque

Dans mes articles, je partage des informations issues de mes lectures, sur des thèmes qui m’intéressent. Si vous avez d’autres livres à proposer qui traitent de la thématique et qui complètent le propos, n’hésitez pas à le faire savoir dans les commentaires.

Nicolas Jutzet

Nicolas Jutzet est cofondateur de Liber-thé, le média qui infuse la liberté, et responsable de projet à l'Institut Libéral. Il s’est notamment fait connaître du grand public en menant la campagne romande de «No Billag» et en tant que responsable romand de l'initiative sur les rentes. Il est retraité politique depuis juillet 2021.

Une réponse à “Faire face à la communautarisation de la liberté d’expression

  1. Monsieur Jutzet,
    Excellente analyse. Le fonds de tout cela est la vérité face au mensonge. La vérité est ce quelle est et n’appartient à personne en particulier. Soit on a raison, soit on a tort. La vérité exige l’honnêteté et le respect de l’autre. Des valeurs aujourd’hui disparues !

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