La liberté face à la servitude volontaire

La liberté face à la servitude volontaire

Au début de la pandémie, nos démocraties furent frappées de sidération. Celle-ci s’explique notamment par le fait que le COVID nous a rappelé une réalité perdue de vue grâce aux progrès de la médecine et à l’augmentation du niveau de vie : la fragilité humaine et la mort. Alors qu’elle semblait être sur le point d’être renversée par la science, la mort fit son retour douloureux, dans notre vie quotidienne. Tétanisée par cette confrontation avec sa propre vulnérabilité, une part non négligeable de la population en appela à l’État, qu’elle crut seul capable de faire face, à sa place. Ce réflexe révèle deux choses. Premièrement, une lassitude de la liberté, qui engendre un désir d’abandonner ses responsabilités et deuxièmement la croyance en l’existence d’un État capable – en échange d’un peu de souveraineté personnelle – de protéger les citoyens.

Selon Jean-Claude Kaufmann[1], cet abandon volontaire de nos libertés est la suite d’une fatigue générale, due à l’hyper-démocratisation, soit la possibilité de faire énormément de choses à la fois en étant sans cesse confronté à une obligation de choisir parmi une multitude d’options. Cela mènerait à une saturation mentale qui expliquerait le besoin de se débarrasser de cette responsabilité et donc de renoncer à sa liberté. Pour Mathieu Laine[2], cette volonté de fuir ses responsabilités s’accompagne du fait que depuis des décennies, l’infantilisation des citoyens est générale et qu’elle inspire une majorité des politiques publiques, imprimant en trame de fond l’idée que l’individu libre est davantage un problème qu’une solution. Cette double pression sur la liberté – résultat d’une part de la fatigue des individus, de l’autre de l’immixtion croissante de l’État – nous a, au fil du temps, désappris à exercer et aimer la liberté. Peu étonnant dès lors qu’une crise comme le COVID renverse sur son passage ce qu’il en reste, parfois sur la demande des citoyens.

Cet abandon s’accompagne logiquement d’une croyance que la collectivité est capable de régler les problèmes à notre place. Face à la restriction de nos libertés, nous sommes des victimes consentantes. Le désir de se sentir en sécurité écrase le reste. Pourtant, cette association entre infantilisation et suppression des libertés, qui a débouché sur des pouvoirs accrus donnés aux États, a montré ses limites. La gestion erratique des masques dans un premier temps, la difficulté à fournir des chiffres comparables en raison de procédures archaïques ou encore la lenteur de la mise en place de la campagne de vaccination sont des exemples marquants. Toutefois, loin d’être une surprise, ces difficultés sont logiques. Reprocher à l’État sa mauvaise gestion de la crise, c’est lui accorder trop de crédit. Car malgré son omniprésence, il n’est pas omniscient. Au lieu de s’en indigner, il faut reconnaitre qu’une approche centralisée est vouée à l’échec. L’État est dans l’impossibilité de prendre en compte la diversité des situations locales et des préférences individuelles, ce qui entraîne un calibrage contestable, car inadapté aux différentes réalités. En raison de la réactivité et des réajustements permanents qu’entraînent la complexité et le dynamisme de nos sociétés, ce type de planification est voué à échouer. Non par mauvaise volonté ou par incompétence, mais simplement du fait que pour réussir, les «planificateurs» auraient besoin de plus d’informations qu’ils ne peuvent en obtenir. Au lieu d’admettre cette inaptitude et de s’adapter en conséquence, en responsabilisant les individus, les foules dénoncent les «responsables» en place, incapables d’exaucer leurs irréalistes vœux. Au final, comme le démontre Pierre Bentata [3] dans « De l’esprit de servitude au XXIe siècle », le doigt accusateur que tant de citoyens pointent vers l’État, est en réalité dirigé contre eux-mêmes, révélant leurs attentes immatures envers un pouvoir par nature inapte à répondre à leurs exigences.

L’infantilisation et la croyance en l’existence d’un État capable de nous protéger se complètent dans une dynamique qui met en danger le socle commun de nos sociétés libérales : le primat des libertés individuelles et du respect de la singularité des destins. Au sortir de la crise il faudra déconfiner l’esprit de servitude qui s’est emparé de nous en renvoyant l’État à ses prérogatives «essentielles». En espérant que cette crise nous immunise contre nos attentes irréalistes envers l’État.

[1] C’est fatigant, la liberté… : Une leçon de la crise, 2021

[2] Infantilisation : Cet État-nounou qui vous veut du bien, 2021

[3] De l’esprit de servitude au XXIe siècle, 2021


Texte publié initialement par Le Temps, le 1er décembre 2021

Remarque

Dans mes articles, je partage des informations issues de mes lectures, sur des thèmes qui m’intéressent. Si vous avez d’autres livres à proposer qui traitent de la thématique et qui complètent le propos, n’hésitez pas à le faire savoir dans les commentaires.

Nicolas Jutzet

Nicolas Jutzet est cofondateur de Liber-thé, le média qui infuse la liberté, et responsable de projet à l'Institut Libéral. Il s’est notamment fait connaître du grand public en menant la campagne romande de «No Billag» et en tant que responsable romand de l'initiative sur les rentes. Il est retraité politique depuis juillet 2021.

8 réponses à “La liberté face à la servitude volontaire

  1. Je croyais que le peuple suisse était attaché à la liberté et à ses libertés. Eh bien, je m’étais trompé. Ça a peut-être été le cas autrefois, ça ne l’est plus. Aujourd’hui, nous le savons depuis dimanche, 62% des Suissesses et des Suisses désirent être esclaves.

    1. Moi je suis dégoûté de ces sempiternelles attaques contre ceux qui réfléchissent un peu plus loin que le bout de leur nez et comprennent que la liberté des uns s’arrêtent où commencent la liberté des autres! Dans une société civilisée, il ne peut y avoir de liberté(s) absolue(s); si chacun fait comme il lui plaît, c’est l’anarchie et le chaos. Nous sommes en permanence limité par des règles (pensez simplement à celles relatives à la circulation automobile par exemple) qui permettent justement le “vivre ensemble”. Contrairement à vous, je suis fier que presque 2/3 des citoyens suisses aient eu la sagesse d’admettre que face à un danger qui nous menace tous (même les jeunes!), il faut se serrer les coudes et accepter quelques limitations passagères à nos libertés individuelles pour le salut de tous. Vous auriez préféré quoi? Empêcher notre gouvernement de faire son travail, càd. gouverner, en pleine crise (en cas de guerre on est bien obligé de prendre des mesures d’urgence, et nous sommes en guerre, contre un vicieux virus)? Laisser aller jusqu’à ce que notre système sanitaire, en attendant le reste, s’effondre? Nos autorités ont été démocratiquement élues et sont régulièrement soumises à réélection. Si une majorité du peuple suisse estime qu’elles ont failli, elles seront remplacées; c’est ça la démocratie, pas l’anarchie, le chacun pour soi, et le “après moi le déluge” que certains voudraient instaurer. C’est si elle perd ses valeurs de solidarité et convivialité qu’une société se pervertit et finit par s’écrouler.

  2. Je mets un masque quand je vais au magasin. J’ai eu deux petites piqures qui me permettent d’aller librement au café et au cinéma. Je continue à voir ma famille, mes amis et à faire du sport dans mon club de gym. Je me sens libre et bien dans ma peau. Les personnes qui ont le sentiment d’être privées de liberté devraient aller voir un psy.

    1. Je crains que vous confondiez deux notions : autonomie et liberté.

      Ce que vous décrivez est une autonomie d’action qui peut très bien cohabiter avec un régime politique à la chinoise ou à la russe. Dans ces régimes, vous pouvez profiter de tous les bienfaits de la société de consommation, mais vous êtres sous surveillance. Tant que vous faites là où on vous dit de faire, vous mènerez une vie tranquille … pour autant que le régime ne change pas d’avis bien entendu.

      Par contre, toute démarche politique, artistique ou intellectuelle (mais au vu de ce qui suffit à votre bonheur je doute que cela vous concerne) qui ne va pas dans le sens du régime sera immédiatement sanctionnée et les citoyens « déviants » écartés de la société (tiens, ça me fait penser à une situation qui nous est devenue récemment familière). Je vous rappelle que le régime soviétique enfermait les dissidents dans des hôpitaux psychiatriques. Comme vous pouvez le constater, d’autres ont déjà eu un peu la même idée que vous.

      Bien que je doute que cela vous intéresse, je me permets quand même de vous signaler cet extrait de « De la démocratie en Amérique » écrit par Alexis de Tocquevile en 1840 :

      « Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.

      Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sur leur sort. Il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages; que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre? C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses: elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.

      Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse; il ne détruit point, il empêche de naître; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation à n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.

      J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.

      Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies: ils sentent le besoin d’être conduits et l’envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l’un ni l’autre de ces instincts contraires, ils s’efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. Cela leur donne quelque relâche. Ils se consolent d’être en tutelle, en songeant qu’ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. […] Cet usage si important, mais si court et si rare, de leur libre arbitre, n’empêchera pas qu’ils ne perdent peu à peu la faculté de penser, de sentir et d’agir par eux-mêmes, et qu’ils ne tombent ainsi graduellement au-dessous du niveau de l’humanité. »

      1. Je suis désolé de vous le dire mais vous souffrez de persécution. Je suis président d’un parti dans une commune. Nous avons pu nous réunir; parfois physiquement et parfois par ZOOM. Notre conseil municipal à continuer à siéger en respectant les distances sociales. Dernièrement j’ai pu aller au cinéma et j’ai également pu voir une pièce de théâtre. Quant aux démarches intellectuelles en Suisse on a pu s’exprimer librement et également critiquer la politique en place sans être inquiété. (On a même pu voter dernièrement). Pour en revenir aux mesures instaurées pour le Covid19 elles peuvent être critiquées. Elles ont été mises en place pour éviter que nos hôpitaux soient surchargés et que des gens meurent. Hé oui! il y a des gens qui meurent de cette saloperie. J’ai perdu début 2021 (juste avant la mise en place du vaccin) une connaissance qui avait 55 ans et qui était en plein forme. Je vous laisse volontiers expliquer à sa veuve, ses enfants et ses parents votre conception de la liberté face à la servitude volontaire.
        Face à la maladie et à la mort n’y a pas de servitude mais la liberté demeure

        1. « vous souffrez de persecution »

          Une définition du mot “persécution” proposée par le Larousse : action de harceler, d’importuner.
          Il me semble que c’est une description assez exacte des mesures prises par nos gouvernements à l’encontre des réfractaires à la vaccination, non ?

          « Elles ont été mises en place pour éviter que nos hôpitaux soient surchargés »

          A ce propos, je me permets de vous rappeler, à vous qui semblez versé dans la politique, que cela fait des années que le personnel infirmier lance des alertes et des experts avertissent que les infrastructures hospitalières et le personnel sont sous tension. Curieusement, ces experts-là n’ont pas été écoutés. Nos politiques n’écouteraient-ils donc que les experts qui leur disent ce qu’ils ont envie d’entendre ?

          « Hé oui! il y a des gens qui meurent de cette saloperie. »

          Puisqu’on en est aux témoignages personnels, une amie très proche, infirmière en psychiatrie (qui avait déjà pressenti les impacts psychologiques et sociaux à l’occasion du premier confinement au printemps 2020), voit déferler dans son service d’urgence les dépressions, les abus d’alcool et de stupéfiants et les attitudes suicidaires. Elle et ses collègues sont au bout du rouleau et les arrêts maladie se multiplient. De ces dégâts-là, conséquence directe des décisions prises par nos politiques, personne ne parle vraiment. On n’en mesure pas encore les effets à long terme sur l’ensemble de nos sociétés car ils seront bien plus sournois et profonds que la crise elle-même. Et surtout bien plus longs.

          Mais finalement quelle importance que tout cela. Les gens pourront skier cet hiver, le Paléo aura lieu et vous pourrez aller librement à votre club de gym.

  3. Une pandémie s’installe à la suite d’un déséquilibre biologique et Darwin l’avait bien décrit. Le déséquilibre biologique peut aussi être la conséquence de variations dès paramètres physiques et chimiques sur notre planète. Je ne vais pas m’étendre sur les origines de ces changements. Homo sapiens fait partie intégrante de ce domaine biologique et son évolution en atteste. Dès lors, se protéger de tels événements, dépend de chaque individus et les gestes appropriés sont connus depuis la nuit des temps. Les communautés et les sociétés ont imaginés améliorer leur défense avec des lois et des constitutions, mais cela n’empêche pas chacun de penser à ces gestes appropriés et faire fi du mercantilisme ambiant et privilégier cette liberté qui nous est précieuse, ce temps de cerveau libre. La réalité est toutefois souvent différente, et il est parfois utile de rappeler les textes pour le bien commun, le temps de l’urgence. Les agents infectieux n’ont que faire des lois et des pensées humaines.

  4. Relire de La Boétie ami de Montaigne le petit ouvrage :
    Discours de la servitude volontaire. (1574)
    Tout a fait d’actualité .

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *